La région était déjà la cible de plusieurs attaques de factions pro-iraniennes depuis le début du conflit. Cette fois, c’est un soldat français qui a été tué et six autres blessés lors d’une attaque de drone qui a visé une base militaire kurde en Irak, dans la région d’Erbil. Emmanuel Macron a confirmé vendredi sur X le décès de l’adjudant-chef Arnaud Frion du 7e bataillon de chasseurs alpins de Varces (Isère). C’est le groupe armé Ashab al-Kahf qui a revendiqué l’attaque sur Telegram, alors que Paris vient d’envoyer, quelques jours plus tôt, son porte-avions Charles-de-Gaulle dans la région, escorté de huit frégates et deux porte-hélicoptères amphibies, en soutien aux alliés de la France dans la région.
Cette attaque rappelle à quel point la situation est alarmante dans la région, estime Adel Bakawan, directeur du European Institute for Studies on the Middle East and North Africa (EISMENA). L’instabilité de l’Iran et de plusieurs pays de la région, conjuguée à l’activation des proxys iraniens, pourraient favoriser la résurgence de nombreux mouvements terroristes. Entretien.
L’Express : Un militaire français a été tué par un groupe armé irakien et pro-iranien, Ashab al-Kahf qui a revendiqué l’attaque. Que sait-on sur ce groupe ?
Adel Bakawan : Le nom d’Ashab al-Kahf apparaît au début de l’année 2019. Cette période correspond à une série d’attaques de drones ou de missiles balistiques visant le Kurdistan irakien. En effet, des milices irakiennes s’en prennent régulièrement aux infrastructures de la région : champs pétroliers et gaziers, bases militaires ou encore positions des Peshmergas (NDLR : les forces armées officielles de la région autonome du Kurdistan irakien). Ashab al-Kahf considère le gouvernement régional du Kurdistan comme une entité pro-occidentale, proche des États-Unis et des monarchies du Golfe, et hostile à la République islamique d’Iran. C’est dans ce contexte que j’ai entrepris des recherches sur ce groupe, car chaque attaque était systématiquement revendiquée au nom de Ashab al-Kahf. Mais mes enquêtes de terrain m’ont conduit à constater que ce groupe n’existe pas réellement. Il ne possède ni site Internet, ni direction identifiable, ni leader, ni membres connus.
Il s’agit en réalité d’une façade utilisée par une organisation beaucoup plus puissante : le Kataëb Hezbollah irakien, plus communément appelé Hezbollah irakien. Cette organisation ne doit pas être confondue avec le Hezbollah libanais. Bien que les deux mouvements soutiennent les Gardiens de la révolution iraniens, ils constituent des entités distinctes.
Et que sait-on exactement sur le Kataëb Hezbollah irakien ?
Il fait partie d’un ensemble d’environ quatre-vingts milices regroupées au sein d’Hachd al-Chaabi (NDLR : une coalition paramilitaire de milices en majorité chiites formée en 2014 pendant la seconde guerre civile irakienne), créées à la suite de la fatwa de l’ayatollah Ali al-Sistani qui appelait les citoyens irakiens à prendre les armes pour défendre le pays face à Daech. Officiellement, cette structure fait partie de l’appareil de sécurité de l’État irakien et relève directement de l’autorité du Premier ministre, et non du ministère de la Défense.
Dans ces conditions, une organisation intégrée à cette structure officielle ne peut pas revendiquer directement des attaques menées contre des intérêts occidentaux, contre les États du Golfe ou contre les forces kurdes. Pour contourner cette contrainte, le Hezbollah irakien utilise plusieurs groupes écrans – dont Ashab al-Kahf – afin de revendiquer ces opérations. Ces entités relèvent donc essentiellement d’une stratégie de façade destinée à brouiller les pistes. Pour moi, cette attaque est donc bien l’œuvre du Kataëb Hezbollah irakien qui s’en est pris aux intérêts français, provoquant la mort d’un soldat et blessant six autres militaires. Le Hezbollah irakien est aussi le seul groupe milicien à disposer de drones Shahed iraniens. Aucun autre groupe armé – pas même l’armée irakienne – ne possède ce type de capacité.
Est-ce une réponse au déploiement du porte-avions Charles-de-Gaulle en Méditerranée ?
Dans leur communiqué, l’attaque est indiquée comme ayant eu lieu à 20 h 40. Pour ma part, j’ai reçu ce communiqué à 21 heures sur leur unique canal Telegram, qui constitue leur seul moyen de communication officiel. Le texte est particulièrement clair. Contrairement à leurs déclarations habituelles, ils ne mentionnent ni les Kurdes – habituellement qualifiés d’agents de la CIA ou du Mossad – ni d’autres acteurs. Cette fois, en revanche, seule la France est explicitement citée. Selon eux, cette position s’explique bien par le déploiement du Charles-de-Gaulle en Méditerranée. À leurs yeux, la France est désormais pleinement impliquée dans le conflit et se situe aux côtés d’Israël et des États-Unis. Le communiqué se conclut par une déclaration sans ambiguïté : l’ensemble des intérêts français en Irak et au Moyen-Orient seront désormais considérés comme des cibles et feront l’objet d’attaques systématiques.
Comment la France peut-elle réagir ?
Il existe trois possibilités. La première consiste à attaquer directement le territoire irakien sans viser la République islamique d’Iran. La France disposait de cette option, mais elle est extrêmement risquée, car le Hezbollah pourrait réagir en ciblant la présence diplomatique et économique française, entraînant une escalade majeure. La deuxième possibilité serait de retirer l’ensemble des forces françaises d’Irak, comme le fait actuellement l’Italie. Cette solution est également complexe, car elle placerait la France, première puissance militaire de l’Union européenne et puissance nucléaire, dans une position de retrait face aux milices et aux groupes terroristes, ce qui pourrait nuire à sa crédibilité nationale. La troisième possibilité consiste à négocier avec le Premier ministre irakien et le président irakien afin qu’ils prennent des mesures pour contrôler les milices, stopper les attaques et protéger les intérêts français et occidentaux en Irak. Le président de la République a visiblement choisi cette dernière option, considérée comme la plus stratégique et la plus sécurisée.
La France possède de nombreux intérêts dans la région. Faut-il néanmoins craindre d’autres attaques ?
Le Hezbollah irakien n’a jamais formulé de menaces sans les mettre à exécution, car sa crédibilité repose précisément sur cette cohérence entre parole et action. Dans ce contexte, des attaques visant la présence diplomatique française en Irak ne peuvent être exclues. La France dispose d’une importante ambassade à Bagdad, située en dehors de la « zone verte » et donc non protégée par les forces américaines, au cœur même de la capitale. Or, il est bien connu que les milices exercent une influence considérable à Bagdad. La France possède également un consulat important à Erbil au Kurdistan irakien.
Mais la présence française en Irak ne se limite pas au domaine militaire. Elle comprend également un engagement économique important, avec la présence de nombreuses entreprises françaises. TotalEnergies a, par exemple, signé en 2021 un contrat d’investissements de 27 milliards de dollars dans le pétrole, le gaz et le solaire. Tous les intérêts de la France en Irak sont donc, en théorie, des cibles.
Les troupes françaises sont déployées dans cette région irakienne dans le cadre de l’opération « Chammal », intégrée au sein de l’opération internationale Inherent Resolve (OIR), rassemblant 80 pays et cinq organisations internationales. Quelles sont leurs missions ?
La mission des forces françaises en Irak se limite à une seule tâche : la lutte contre Daech. Leur rôle consiste à former, accompagner et soutenir les Peshmergas dans cette lutte contre l’organisation terroriste. Lorsque d’autres acteurs ou forces irakiennes ont sollicité l’engagement des troupes françaises pour des opérations relevant d’autres enjeux, la réponse a toujours été catégorique : la France n’intervient que dans le cadre de la lutte contre Daech. À aucun moment les forces françaises n’ont envisagé d’agir contre les milices ou d’autres organisations.
Daech n’aurait pourtant plus d’emprise territoriale en Irak et en Syrie. Mais en quoi le Kurdistan irakien apparaît-il aujourd’hui encore plus fragile avec la guerre en Iran ?
Toutes les organisations terroristes – qu’il s’agisse d’Al-Qaïda, de l’État islamique ou d’autres – ont sévi pendant très longtemps dans la partie arabe de l’Irak. À cela s’ajoutent environ 80 milices qui ont instauré un climat de peur parmi les populations locales. Le Kurdistan irakien, en revanche, apparaissait depuis plusieurs années comme une zone relativement épargnée : absence de terrorisme, faible présence de milices, forte implantation d’entreprises occidentales et projets de reconstruction massifs.
Avec la guerre actuelle, le Kurdistan irakien se retrouve désormais pris en étau : d’un côté, l’influence iranienne et les milices irakiennes ; de l’autre, la présence militaire américaine, française, italienne et néerlandaise. Cette situation a considérablement fragilisé la région. Les infrastructures stratégiques du Kurdistan, comme les aéroports, les champs pétroliers et le seul champ gazier de Khor Mor exploité par les Emirats arabes unis, ont été régulièrement attaquées. Cette guerre a donc affaibli non seulement les pays du Golfe et la Jordanie, mais également le Kurdistan irakien.
La crise iranienne risque-t-elle de favoriser le retour de Daech dans la région ?
L’histoire le prouve. Dans la région, chaque fois que la République islamique d’Iran ou le régime de Bachar el-Assad ont été menacés, on a constaté une recrudescence du terrorisme. Et ce pour une raison très simple : dans des États fragilisés ou des micro-États, des organisations cherchent à affaiblir le pouvoir étatique et à perturber l’organisation sociale, afin de faciliter le recrutement. Les passages transfrontaliers très perméables – comme c’est le cas en Iran – jouent également un rôle crucial pour des groupes terroristes comme Al-Qaïda ou Daech, leur permettant de se déplacer, de s’approvisionner et de coordonner leurs actions. Dans ce contexte régional, le front afghano-pakistanais est particulièrement inquiétant, car l’État islamique au Khorasan (EI-K) pourrait y accentuer l’instabilité. Daech revient en force dans cette zone.
Depuis le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan, le chef d’Al-Qaïda, Saif al-Adel est basé en Iran. Cette présence d’Al-Qaïda en Iran pourrait-elle constituer un autre levier dans la guerre contre Israël et les États-Unis ?
Une grille de lecture confessionnelle peut être utile pour analyser la diplomatie ou les relations internationales, mais elle n’est pas pertinente pour comprendre le terrorisme lié à la République islamique d’Iran. Dans leur logique stratégique, il n’existe aucune distinction réelle entre une milice et une organisation terroriste. Autrement dit, si l’Iran se trouve dans une situation où il se perçoit comme menacé sur le plan existentiel, la probabilité qu’il utilise des groupes tels que Daech ou Al-Qaïda pour atteindre ses objectifs est très élevée.
Comment l’Iran pourrait-il les utiliser ?
L’inquiétude principale tient au fait que les 400 kilos d’uranium enrichi ne sont plus rassemblés en un seul endroit, mais probablement dispersés en plusieurs sites à travers le territoire iranien. Si l’Iran se trouvait confronté à une menace existentielle, il est possible que certaines quantités d’uranium enrichi soient mises à disposition de groupes terroristes. Bien qu’ils ne soient pas en mesure de produire de véritables bombes nucléaires comme Hiroshima ou Nagasaki, l’utilisation de 20 kilos d’uranium enrichi à 60 % représenterait déjà un risque catastrophique. Cette matière pourrait être insérée par exemple dans un petit missile ou faire partie de la charge explosive d’un drone et ainsi provoquer des dégâts importants.
Cela illustre le danger posé par la prolifération des matières nucléaires et, par extension, des armes de destruction massive, y compris chimiques, qui pourraient être distribuées dans de petits contenants pour être utilisées dans des zones urbaines. Ce scénario met en évidence une vulnérabilité typique des États fragilisés – comme la Libye, la Syrie, le Liban ou l’Irak – où le contrôle sur les matières sensibles et sur le territoire est limité, rendant difficile la prévention de telles menaces.
Le terrorisme pourrait-il aussi profiter d’une « balkanisation » de l’Iran ou pire d’une guerre civile ?
Si la situation dégénère, il est probable qu’un conflit éclate. Les populations concernées – Balouchistan, Kurdistan et la région des Azéris — sont très fragmentées et ne communiquent pas entre elles. Beaucoup de ces régions comptent des mouvements fortement armés. Dans ce contexte, éviter une guerre civile devient extrêmement difficile. Il faut donc considérer cette possibilité sérieusement. Et dès qu’une guerre civile éclate, les conditions deviennent favorables à la résurgence du terrorisme. Al-Qaïda et Daech peuvent alors tirer parti du chaos pour renforcer leur influence. C’est exactement ce qui s’est produit après la chute de Saddam Hussein : avant ce conflit, Al-Qaïda n’était pas présente en Irak et Daech n’existait pas. C’est la guerre civile irakienne qui a permis à Al-Qaïda de se développer et à Daech de naître.
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Author : Charles Carrasco
Publish date : 2026-03-14 17:30:00
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