Le décor, splendide, est planté dès les premières pages : une propriété de 400 hectares sise dans le Sussex, où repose un manoir fin XVIIIe à la mode Greek Revival avec un fronton façon temple, des pilastres et des colonnes centrales de style palladien – pour créer cette maison de rêve, Anna Hope avait en tête Hammerwood Park. A l’origine, les jardins avaient été dessinés par le paysagiste Humphry Repton. La piscine et le court de tennis n’existent plus, mais on trouve encore à l’intérieur des portraits des propriétaires signés Joshua Reynolds ou John Singer Sargent. Depuis le père fondateur, Oliver Brooke, sept générations ont défilé. Le dernier patriarche en date, le volage et caractériel Philip Brooke, vient de casser sa pipe. A l’occasion de ses funérailles, sa femme (Grace) et leurs trois enfants (Frannie, Milo et Isa) vont pouvoir gentiment régler leurs comptes…
Avec déjà près de 15 000 exemplaires vendus depuis début janvier, Nos héritages est un des rares livres étrangers qui surnage en ce moment. Les critiques sont élogieuses. En attaquant avec curiosité les 444 pages du roman, on espérait y retrouver quelque chose de Downton Abbey. On pensait aussi à Au plaisir de Dieu – en 1974, Jean d’Ormesson avait créé le château de Plessis-lez-Vaudreuil en s’inspirant de Saint-Fargeau, la demeure ancestrale de son grand-père maternel. Avions-nous mis la barre trop haut ? Si Anna Hope cite en exergue Vita Sackville-West, elle n’a pas le tour d’esprit distingué de l’âme sœur de Virginia Woolf. Elle ne possède pas non plus le don poétique de Kazuo Ishiguro, capable d’insuffler aux Vestiges du jour une mélancolie aussi crépusculaire que poignante. Enfin il y a tromperie sur la marchandise : nos confrères, qui ont visiblement mal lu le livre, parlaient tous d’une chronique de l’aristocratie anglaise. Or Anna Hope l’écrit noir sur blanc page 249 : les Brooke n’ont jamais été nobles, ce ne sont que des bourgeois vénaux qui ont fait fortune de façon immorale dans les années 1780. On nous avait vendu une saga émouvante sur des patriciens et on se retrouve à patauger dans les turpitudes de parvenus. Remboursez !
Pourquoi cette lecture est-elle aussi décevante ? Nous n’avons pas encore tout dit. En 1976 a eu lieu dans le domaine des Brooke un festival considéré comme le Woodstock british. Philip n’était alors qu’une sorte de fils-à-papa hippie. Son copain Ned lui servait à la fois de charpentier, de menuisier et de dealer. Un demi-siècle plus tard, Ned habite toujours sur place, dans un bus. Son fils, Jack, hante lui aussi les lieux. Entre les châtelains et les squatteurs, il y a eu des coucheries secrètes, et tout le monde est malheureux. Grace est une douairière amère, Frannie une belle âme écolo qui a entrepris de réensauvager les terres de ses ancêtres, Milo une épave férue de médecines parallèles qui aimerait construire un centre où des clients aisés seraient soignés à la psilocybine (comprendre : aux champis). Dans la deuxième moitié du roman, coup de théâtre : débarque d’Amérique une certaine Clara, qui vient révéler à toute la compagnie les ressorts ténébreux de l’enrichissement d’Oliver Brooke. Peut-on divulgâcher ? Disons pudiquement qu’il est question de commerce triangulaire. On flirte un moment avec Philip Roth, puis très vite cette Clara s’avère être une disciple de Patrick Boucheron – Anna Hope est trop manichéenne pour son sujet. A vrai dire, plus on avance dans Nos héritages, moins on comprend ce que cherche la romancière. Voulait-elle se moquer de deux générations successives de bourgeois de gauche, les boomers (Philip) et les bobos (ses héritiers désormais quadras) ? Aucun personnage n’est vraiment sympathique. Mais un écrivain sort grandi de ce fiasco : « Jean d’O », dont on va relire de ce pas Au plaisir de Dieu.
Nos héritages par Anna Hope. Traduit de l’anglais par Marguerite Capelle. Gallimard, 444 p., 24 €.
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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld
Publish date : 2026-03-15 10:00:00
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