L’Express

Pierre Haski : « Ce voyage de Donald Trump en Chine sera décisif pour les dix ans à venir… »

Pierre Haski : « Ce voyage de Donald Trump en Chine sera décisif pour les dix ans à venir… »

Cela fait un demi-siècle qu’il observe en tant que journaliste les bouleversements de la planète. Chroniqueur géopolitique de la matinale de France Inter et président de l’association Reporters sans frontières, Pierre Haski analyse dans La Fin d’un monde (Stock) les transformations de l’ordre international en revenant sur son propre parcours, de l’Afrique du Sud durant l’apartheid à la Chine où il fut correspondant durant cinq ans pour Libération, avant de créer Rue89. Mi-Mémoires, mi-essai de géopolitique, l’ouvrage est passionnant de bout en bout.

Pour L’Express, Pierre Haski analyse ce qui se joue aujourd’hui au Moyen-Orient avec la démonstration de puissance américaine qui est peut-être aussi synonyme d’une impuissance stratégique. Mais il évoque aussi les enjeux de la visite de Donald Trump à Pékin, qui doit se tenir à la fin du mois, tout comme les ambitions de Xi Jinping. Faisant le bilan diplomatique d’Emmanuel Macron, Pierre Haski assure que dans un monde en plein tumulte, dominé par deux puissances prédatrices, l’Europe est le seul destin possible pour la France si elle veut continuer à peser sur les affaires internationales.

L’Express : A quel point la guerre en cours au Moyen-Orient représente-t-elle une bascule supplémentaire vers un nouveau monde, que vous décrivez dans votre livre ?

Pierre Haski : Il y a une dimension régionale très forte dans cette guerre en Iran. C’est la poursuite de ce qui se passe depuis le 7 octobre 2023, et de l’ambition israélienne d’affaiblir, voire de faire disparaître la menace iranienne comme celle de ses proxys, à commencer par le Hezbollah. Mais il y a aussi un enjeu plus global, qui s’inscrit dans ce que fait Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche. Son deuxième mandat est marqué par un agenda géopolitique totalement différent, exprimé la veille de son investiture par Marco Rubio, dans une déclaration au Sénat à laquelle on n’a pas assez prêté attention. L’actuel secrétaire d’État a expliqué que l’ordre international de 1945 avait bien servi les Américains et les Occidentaux, mais qu’il était devenu obsolète, et qu’en plus c’est une arme utilisée contre les Etats-Unis. Il s’agit donc d’en inventer un nouveau.

C’est sur les bases de ce postulat qu’agit Trump, parfois de manière brouillonne et peu lisible. Nous sommes dans les prémices d’un nouvel ordre international, qui ne repose que sur la puissance. D’où le déploiement d’une force colossale contre l’Iran, et sa mise en scène permanente, avec des vidéos publiées par la Maison-Blanche qui ressemblent à des jeux vidéo de guerre, ou les discours martiaux de Pete Hegseth, secrétaire du département de la Défense, rebaptisé en « département de la Guerre ». Tout ça repose sur une volonté de superpuissance américaine.

Alors que Benyamin Netanyahou profite de cette opportunité pour faire le ménage autour d’Israël, Donald Trump enverrait donc des messages au grand rival chinois ?

C’est aussi un message à l’Europe, et au monde entier : on ne rigole pas avec la puissance américaine. Sauf que Trump, contrairement à Netanyahou, a besoin de gérer des intérêts parfois contradictoires. Les intérêts de ses alliés du Golfe ne sont pas nécessairement les mêmes que ceux d’Israël. Si demain le président américain décide d’arrêter cette guerre en Iran, ça sera en particulier du fait des pays arabes du Golfe, comme cela avait déjà été le cas l’année dernière avec le coup d’arrêt porté à la guerre d’Israël à Gaza. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou le Qatar prennent peur devant l’étendue de l’hégémonie israélienne dans la région. Au départ, les Émirats ont soutenu l’attaque contre l’Iran, mais ils se retrouvent entraînés dans une spirale de violence contraire à leurs intérêts économiques.

Pour en revenir à la Chine, Donald Trump doit se rendre à Pékin dans trois semaines, pour ce qui sera sans doute le voyage diplomatique le plus important depuis qu’il est à la Maison-Blanche. Cela déterminera son mandat, et les relations sino-américaines pour les dix ans à venir. Les Etats-Unis et la Chine vont-ils arriver à ce que Barack Obama et Joe Biden avaient tenté avant Trump, à savoir être en désaccord sans risquer la guerre ?

Au moment du conflit des droits de douane il y a près d’un an, Donald Trump était monté très vite au sujet de la Chine, allant jusqu’à 145 % de droits de douane sur 600 à 700 milliards d’échanges commerciaux, ce qui était colossal. Cela a déclenché la riposte chinoise avec l’embargo sur les terres rares, faisant plier Trump en deux mois. La confrontation entre les deux puissances était forte, et risquait de dégénérer. Mais depuis, il y a eu un échange entre les deux dirigeants en marge d’un sommet économique en Corée du Sud. Donald Trump et Xi Jinping se sont aussi parlé une fois par téléphone. Reste la question de Taïwan, absolument centrale. Or on ne sait pas ce que pense Trump à ce sujet. D’un côté, il a fait livrer des armes, de l’autre il a reproché à Taïwan d’avoir volé l’industrie des semi-conducteurs aux Etats-Unis, ce qui est évidemment absurde. Est-il capable de lâcher l’île dans le cadre d’un deal plus global avec la Chine ? En tout cas, la règle de base dans son comportement, c’est qu’il n’y a pas d’amis et pas d’alliés.

La vision politique des Etats-Unis est totalement à côté de la plaque…

Les Chinois, eux, regardent les Etats-Unis à nouveau s’empêtrer dans un conflit moyen-oriental non sans une certaine ironie. L’importation du pétrole iranien était certes importante pour eux, et le détroit d’Ormuz s’avère vital pour leurs échanges internationaux. Mais ils savent aussi que la dernière fois que l’Amérique s’est retrouvée piégée dans des conflits, en Irak et en Afghanistan, c’était aussi le moment où la Chine a explosé économiquement. Aux yeux des Chinois, que Trump, malgré toutes ses promesses électorales, se retrouve à nouveau pris dans une guerre et dépenses des sommes astronomiques pour cela, représente une forme d’atavisme : qu’importent les présidents, les Etats-Unis ne peuvent s’empêcher de se lancer dans des conflits militaires, alors que c’est la technologie qui est le véritable champ de bataille du XXIe siècle.

Vous avez été correspondant pendant cinq ans en Chine et décrivez à quelle vitesse le pays s’est transformé. Selon vous, « Xi Jinping est sans nul doute devenu l’homme le plus puissant au monde, car il n’a aucun contre-pouvoir »…

L’émergence de la Chine au XXIe siècle est l’un des phénomènes les plus incroyables des temps modernes. Ces changements sont colossaux. Il s’agit bien sûr d’une transformation économique majeure, mais aussi humaine. Alors que Mao n’avait pas voulu développer les villes, étant obnubilé par la paysannerie, la Chine est aujourd’hui urbanisée à plus de 60 % de sa population. Mais c’est également une transformation géopolitique. L’impact chinois est mondial, et les Etats-Unis se réveillent bien tardivement.

Trump a réhabilité la doctrine Monroe car le premier partenaire économique de l’Amérique latine, c’est la Chine. Les Américains n’ont pas vu leur rival s’installer dans leur arrière-cour. Fin 2024, Xi Jinping s’est déplacé pour l’inauguration du plus grand port au Pérou, construit par des Chinois. Lorsque Ford a fermé son usine au Brésil, c’est BYD qui l’a reprise. 150 pays dans le monde sont liés à la Chine d’une manière ou d’une autre, par la dette, les investissements, la construction d’infrastructures et l’appartenance à des clubs comme les Brics ou l’Organisation de coopération de Shanghai. Le monde a changé. Les Américains essaient de contrer ce phénomène, avec les moyens de la première armée et de la première puissance économique et technologique au monde, mais avec une vision politique totalement à côté de la plaque.

Pourquoi ?

Je ne vois pas comment les Etats-Unis peuvent essayer de récupérer des positions en Afrique en humiliant les Sud-Africains et leur président Cyril Ramaphosa, ou en faisant une démonstration de force avec un bombardement au Nigeria qui n’avait ni queue ni tête. Trump n’a pas compris la transformation du monde. Pareil pour son entourage. Le nouvel ordre mondial qui sortira du chaos actuel ne peut que prendre en compte l’émergence des grands pays du Sud. On ne pourra pas reconstruire un monde sans eux.

C’est d’ailleurs le grand paradoxe de notre époque. L’ordre mondial précédent avait été construit en 1945 dans un monde encore colonial, d’où l’absence des pays du Sud au conseil de Sécurité. Il a été contesté par des prédateurs comme la Chine et la Russie, trouvant qu’il fait la part trop belle aux Occidentaux. Mais, tout d’un coup, il est contesté par les Américains. Ce qui fait des Européens les derniers gardiens du droit international, une sorte de village d’Astérix du monde d’avant. On a un rôle à jouer si on imagine des choses, si nous sommes une force d’impulsion d’un nouvel ordre associant les pays du Sud. Cela passe par des gestes comme le récent accord entre l’Europe et l’Inde. Il faut créer des passerelles avec des pays du Sud qui ne demandent que ça, et ne veulent pas forcément choisir entre Washington et Pékin.

« Quand vous avez un doute sur la construction européenne, pensez à la Chine et tout devient plus clair » écrivez-vous…

En 2005, je me suis retrouvé à débattre avec le chevènementiste Philippe Cohen au sujet du référendum sur la Constitution européenne. Vu de Pékin, étant loin des débats français, il me semblait que tout ce qui pouvait renforcer la cohésion de l’Europe était une bonne chose. Philippe Cohen a lui fait un diagnostic de la situation politique française intérieure, évoquant la question démocratique et le sujet du souverainisme. Il avait parfaitement raison d’un point de vue électoral. Mais sur le fond, je reste convaincu qu’on n’a pas d’autre solution que l’Europe dans ce monde actuel. Et encore, la Chine de 2005 était loin de la Chine actuelle de Xi Jinping, qui a abandonné toute idée d’humilité et de discrétion prônée par son réformateur Deng Xiaoping.

D’Emmanuel Macron, vous dites que « c’est l’homme qui a de bonnes intuitions mais n’arrive pas à les réaliser »…

La France n’a jamais cessé d’être une puissance qui prend des initiatives et propose des plans. Rien qu’au cours de ces deux dernières semaines, Emmanuel Macron a fait un discours important sur la dissuasion nucléaire, qui va faire date dans l’histoire de la défense européenne. Puis il a parlé au président iranien, étant le seul dirigeant occidental à avoir un contact direct avec lui. Ce n’est pas rien. Mais en même temps, cela ne débouche sur pas grand-chose. La France n’a plus les moyens de changer seule la réalité du monde. De surcroît, la situation intérieure française fait que la voix de Macron, même quand il dit des choses pertinentes, ne pèse plus comme avant.

On approche du bilan des dix ans. Il y a un décalage évident entre le brio de l’homme, qui est un excellent analyste du monde, et le passage à l’acte, toujours décevant. Emmanuel Macron s’est pénalisé en n’écoutant pas assez les personnes dans son entourage. Je raconte dans le livre un moment où je l’accompagne avec mes confrères Isabelle Lasserre et François Clemenceau dans le Falcon présidentiel pour la Conférence sur la sécurité de Munich, en 2023. Il nous dit qu’il va se rendre prochainement en Chine pour demander à Xi Jinping d’intervenir auprès de Vladimir Poutine afin de mettre fin à la guerre en Ukraine. Voyant ma moue, il me demande pourquoi je fais cette tête. Je lui réponds que le président chinois n’a strictement aucune incitation à faire pression sur Poutine, car il sait que si la guerre s’arrête en Ukraine, les Etats-Unis pourront consacrer toute leur énergie à endiguer la Chine, le principal sujet de rivalité pour eux. Emmanuel Macron rigole et se tourne alors vers son conseiller diplomatique Emmanuel Bonne : « Tu vois, il dit la même chose que toi ! ». Cela ne l’empêchera pas de poursuivre son idée lors de son voyage à Pékin, auquel il me conviera également. Evidemment, Xi Jinping n’a pas bougé d’un pouce vis-à-vis de Poutine.

Vous racontez votre engouement de jeunesse pour l’expérience du socialisme agraire en Tanzanie, l’Ujamaa, qui a tourné au fiasco. Pourtant, vous ne semblez pas faire de mea culpa sur le plan économique…

Je reconnais dans le livre que le modèle du Kenya a mieux réussi que celui de la Tanzanie. Je ne suis pas économiste. Si j’ai été très engagé dans ma jeunesse, je me sens aujourd’hui déconnecté de l’idéologie. Charles Alloncle, le rapporteur UDR de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, a tenu à rappeler que j’étais maoïste durant mon adolescence. Puis j’ai été tiers-mondiste. Aujourd’hui, je suis un orphelin de la gauche, ne me reconnaissant plus ni dans les personnes, ni dans les programmes. Je suis devenu pragmatique. Quand on s’intéresse vraiment à la Chine, on peut à la fois détester son système politique et reconnaître qu’il a réussi une prouesse économique incroyable !

La situation des Chinois peut rappeler celle des Européens de l’après-guerre.

Vous rappelez dans le livre que la croissance spectaculaire de la Chine, après les catastrophes économiques de l’ère Mao, explique la stabilité actuelle du régime, en dépit du virage personnel et de plus en plus autoritaire de Xi Jinping…

Après un reportage au Ningxia, dans l’une des provinces les plus pauvres de Chine, nous avions fondé une association pour aider des enfants. En plus de cinquante ans, c’est sans doute l’expérience la plus forte que m’ait apportée le journalisme. J’ai été particulièrement touché par des lettres d’une collégienne qui vivait avec sa mère et ses deux jeunes frères dans une pièce minuscule. Il fallait payer une opération pour sa mère, qui avait une tumeur au cerveau, alors que son père était mort l’année précédente. Cette jeune femme, venant d’un des lieux les plus pauvres de Chine, appartient aujourd’hui à la classe moyenne, dirigeant un centre de formation et ayant acheté son appartement. Le seul problème dans sa vie n’est pas le Parti communiste, mais la tradition, sa mère l’ayant forcée à se marier à quelqu’un de son village. C’est révélateur d’une société qui sort d’un système ayant mélangé le féodalisme et le maoïsme. Aujourd’hui, une partie de la Chine a bénéficié d’un enrichissement et d’une prospérité certes mal répartie, mais qui a permis à des centaines de millions de personnes, ayant vu leurs grands-parents dans la misère et leurs parents connaître les turpitudes de la révolution culturelle, d’accéder à un bien-être matériel qui se paie par leur silence politique. C’est d’ailleurs la force de Xi Jinping. Il sait parfaitement que quand on a vingt ans en Chine, on a encore des grands-parents qui peuvent vous raconter l’époque où l’on mangeait des racines, et des parents témoins de la rééducation par les gardes rouges de Mao.

La situation des Chinois peut rappeler celle des Européens de l’après-guerre. La génération qui a mené la reconstruction a été trop occupée à travailler et à profiter d’une période inédite de paix et de consommation. Ce sont les enfants de cette génération qui ont contesté le modèle en 1968, car eux n’avaient plus de problèmes de survie. La Chine connaîtra peut-être une évolution similaire. J’ai rencontré Jack Ma, le fondateur d’Alibaba, en 2005. Il m’a confié que le moteur de sa réussite avait de voir son père recevoir une modeste retraite après sa vie de travail. Comme il m’a parlé de son fils, alors âgé de dix ans, je lui ai demandé quel serait le moteur de cette génération qui allait grandir dans l’opulence. Il est devenu grave et m’a dit : « C’est ce qui m’empêche de dormir la nuit ».

Dans votre panthéon personnel, vous placez tout en haut deux prix Nobel de la paix, Nelson Mandela et l’écrivain dissident Liu Xiaobo, que vous avez tous deux connus…

J’ai eu la chance d’aller pouvoir voir Nelson Mandela en prison quand j’étais correspondant en Afrique du Sud. Et lorsque j’ai organisé une soirée d’adieu quand j’ai quitté Pékin en 2006, Liu Xiaobo, qui avait pourtant interdiction d’entre en contact avec des journalistes, est venu le visage caché par une écharpe et feignant d’être ivre, pour ne pas être identifié par les policiers en civil qui surveillaient le bar.

Ces deux hommes incarnent des destins contraires. Mandela a payé très cher son combat contre l’apartheid, mais il a gagné, devenant président, l’homme de la transition et de la pacification, celui qui a évité une guerre civile et a passé la main à la génération suivante. Xiaobo a lutté toute sa vie contre la dictature chinoise, mais il a échoué et est mort en prison. Tous les deux sont la preuve que le combat pour la liberté est universel, mais aussi qu’il n’y a pas de sens de l’Histoire comme l’affirmait Hegel. Sinon, ils auraient gagné tous les deux. Mais leurs parcours et leur personnalité restent des modèles.

La Fin d’un monde, par Pierre Haski. Stock, 368 p.? 22 €.



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Author : Thomas Mahler

Publish date : 2026-03-15 07:45:00

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