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L’Europe doit assumer son histoire héroïque : les leçons de Peter Sloterdijk

L’Europe doit assumer son histoire héroïque : les leçons de Peter Sloterdijk

Qui pense que l’Europe est moribonde se trompe. Le philosophe allemand Peter Sloterdijk décrit dans son nouvel ouvrage* un continent qui, pour le meilleur et pour le pire, a marqué plus que tout autre l’histoire du demi-millénaire écoulé. Un continent qui a encore beaucoup à raconter au monde. Un continent dont l’annonce maintes fois publiée de son déclin est, comme pourrait le dire Mark Twain à propos de sa propre mort, très exagérée.

Le livre est ambitieux : offrir une nouvelle lecture de cette entité polymorphe baptisée Europe, en s’attardant au moyen de « marque-pages » sur des chapitres de son histoire méconnus mais, sous sa plume, chargés de sens. Ainsi, l’auteur situe l’acte de naissance de l’Europe en l’an 390 à Milan : l’évêque local, Ambroise, refusa pendant des mois l’accès de son église à l’empereur Théodose le Grand, après que celui-ci avait ordonné un massacre de contestataires. Dans cet affrontement dénoué par une pénitence publique du souverain, le philosophe voit la tension entre le pouvoir spirituel et le pouvoir politique, clé de la liberté. Il y décèle aussi l’amorce de la pratique chrétienne de la confession, qui sera institutionnalisée par l’Église au XIIIe siècle et qui débouchera plus tard sur la culture de l’autobiographie, élément essentiel du savoir-vivre européen.

Le livre se fonde sur une série de leçons que l’auteur a dispensées en 2024, au Collège de France à Paris, sur le thème de l’Europe. Laquelle n’est, au fond, qu’un avatar post-impérial de l’Empire romain, après que maintes nations européennes eurent voulu la soumettre, chacune à tour de rôle, par le fer et le feu. Cependant, elle n’est pas qu’une histoire d’hécatombes surmontées dans un projet de paix commun. Elle est aux yeux de Sloterdijk « cette partie du monde qui a inventé le monde » avec les grandes découvertes. Celle qui a « inventé l’art d’inventer » avec la Renaissance. Celle qui a découvert la démocratie, « le mécanisme politique qui régule le mieux » les impulsions négatives. Celle qui a entrevu la possibilité « d’un horizon civilisationnel qui embrasserait la totalité du genre humain ».

Dès lors ont pu s’épanouir, avec les Lumières, le zèle pour l’éducation et la foi en l’innovation, qui ont ouvert la voie au progrès scientifique et à l’émancipation de l’individu. L’auteur décrit l’Europe comme « une union d’apostats décontractés », dont la figure centrale n’est pas celle de l’enseignant auréolé de son savoir mais celle de l’étudiant, qui ne réussit qu’en alliant à parts égales ambition et humilité.

Renouer avec sa grandeur

Le philosophe déplore que les Européens contemporains « ne savent ni d’où ils viennent ni, encore moins, où les conduit la suite de leur voyage ». Dans la scène de Christophe Colomb embarquant en 1492 dans le port espagnol de Palos pour rallier les Indes par l’ouest, l’auteur voit la tension entre l’appel du large et l’attachement au terroir, tension qui se perpétue de nos jours entre atlantistes et russophiles ou entre artisans de la mondialisation et défenseurs des territoires. « Ce qu’on appelle aujourd’hui le populisme, écrit-il, ne désigne souvent que le rêve caressé par la province de donner à la métropole une leçon qu’elle n’oubliera pas de sitôt ».

Sa défense de l’idée européenne ne s’adresse pas qu’aux eurosceptiques de droite. Elle vise aussi la haine de soi des progressistes de gauche qui ne retiennent de l’Europe que son passé colonial et raciste, à la suite du livre de Frantz Fanon (Les Damnés de la terre, 1961) et de sa désolante préface rédigée par Jean-Paul Sartre : « Abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ; restent un homme mort et un homme libre ». Au contraire, pour Peter Sloterdijk, l’Europe contemporaine doit assumer son histoire héroïque et renouer avec la conviction de sa grandeur. Car « l’Europe éclairée se trouve partout où les passions créatrices tiennent le ressentiment en respect ».

* Le Livre de l’Europe, Payot, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, 320 p., 24 €



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Author : Luc de Barochez

Publish date : 2026-03-16 16:12:00

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