Comment la relation entre la France et l’Algérie a-t-elle pu déraper à ce point? Dans le passionnant France Algérie (Taillandier), Pierre Vermeren revient sur le temps long d’une relation qu’il qualifie de « pathologique ». Démentant des idées reçues sur la colonisation ou la francisation de l’Algérie, l’historien spécialiste du Maghreb et professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne défend la thèse selon laquelle la France a servi deux fois d’ennemi de l’extérieur au régime algérien, d’abord pour occulter la décennie noire, puis après le Hirak pour faire oublier à quel point son socle populaire est désormais mince. Parallèlement, il souligne aussi l’aveuglement des élites françaises qui n’ont pas vu l’évolution du pays. Entretien.
L’Express : Pourquoi la France a-t-elle colonisé l’Algérie ? Pour la critique marxiste, la colonisation est liée au capitalisme qui a cherché des débouchés et matières premières hors de l’Europe. Mais dans le cas de l’Algérie, vous favorisez l’hypothèse militaro-nationaliste : l’armée française, interdite d’action en Europe après la défaite de Napoléon, avait besoin d’un nouveau terrain…
Pierre Vermeren : Cette histoire d’expansion capitaliste ne tient pas la route. La France de l’époque est un pays riche, mais qui entamait à peine sa révolution industrielle et n’avait rien à exporter. L’Algérie était un pays pauvre, avec une agriculture difficile. Le pétrole n’y sera découvert que plus d’un siècle plus tard. En revanche, l’armée française a été démantelée depuis le Congrès de Vienne. C’est une armée mexicaine, avec des généraux qui s’ennuient dans les villes de garnisons. Les Britanniques tolèrent une expédition en Espagne, l’autre en Grèce. Mettre un pied en Afrique est donc une opportunité pour l’armée française à la recherche de gloire militaire. Les Britanniques donnent leur blanc-seing, les Russes aussi puisque l’Empire ottoman n’est pas leur ami. Il faudra quatre ans, de 1830 à 1834, pour que la décision d’une installation permanente s’impose. Au départ, il s’agissait de punir Alger pour l’histoire du coup d’éventail donné par le dey d’Alger au consul de France en 1827. Mais il n’y avait pas de raison de rester.
Le général Bugeaud lui-même explique alors que la colonisation de l’Algérie serait une entreprise vouée à l’échec. C’est un pays hostile et peu peuplé. Les Français ont cru pouvoir libérer les Algériens des Ottomans, mais ils ne sont pas bien accueillis. En revanche, les généraux, qui étaient pour la plupart de jeunes officiers sous Napoléon, imposent cette colonisation de l’Algérie, avec une conquête s’étendant jusqu’en 1848. C’est une armée au chômage qui a trouvé une nouvelle occupation hors de l’Europe. De fait, cet épisode a permis de reconstruire l’armée française, avec en plus pour les militaires une totale indépendance par rapport au pouvoir politique.
Comment expliquer que la francisation de l’Algérie ait atteint son pic dans les années 1960 et 1970, avant de refluer face à l’arabisation ?
Les Français d’Algérie ont toujours refusé d’enseigner le français aux Algériens à grande échelle, quand bien même c’était l’intention de Jules Ferry. Ça change un peu dans la dernière décennie de l’Algérie française avec le plan de scolarisation totale lancé en 1948, puis, sous le gouverneur Jacques Soustelle en 1955, avec deux millions d’enfants qui sont scolarisés en guerre d’Algérie. Mais cette francisation s’accélère après l’indépendance par le biais de la coopération, qui a battu son plein entre 1962 et 1978. Pourquoi ? Parce que l’Algérie n’avait pas de professeurs d’arabe disponibles. Moins de 5 % des Algériens étaient alphabétisés dans cette langue, essentiellement des hommes. Ils étaient trois fois plus nombreux à être alphabétisés en français. Les premières séances au parlement algérien se sont d’ailleurs faites en français, au grand dam des nationalistes. Les Algériens parlaient soit français, soit kabyle, soit l’arabe algérien qui a toujours été considéré comme une langue mineure. Il faut attendre la fin de la période Boumediene pour que le régime algérien mette fin à la coopération française. Pour cela, il a fallu former des professeurs d’arabe, grâce notamment à des Frères musulmans égyptiens dont Nasser s’était débarrassé. L’arabisation, qui commence à la fin des années 1970, est directement en prise avec l’islamisme politique. Le résultat, c’est que quinze ans plus tard, cela a débouché sur la guerre civile…
L’islam révolutionnaire a-t-il été substitué au socialisme et au tiers-mondisme longtemps mis en avant par l’Algérie indépendante ?
L’islamisme est le prolongement d’une partie du nationalisme algérien. Il y avait au départ deux grands courants : le nationalisme révolutionnaire socialiste, et le nationalisme arabo-islamique, qu’on a appelé le mouvement des oulémas ou mouvement réformiste musulman. A l’indépendance, sous l’influence de Ben Bella, le socialisme révolutionnaire s’est imposé. Conseiller de Ben Bella, Mohammed Harbi est un authentique militant marxiste. Mais Boumediene, à partir de 1965, se montre ambigu. Il est à la fois un militaire nationaliste qui a adopté le canon du socialisme, mais dans sa jeunesse au Caire, il a été proche des Frères musulmans. Il pense que le socialisme va débloquer l’Algérie, et lui permettre un développement industriel, ce qui est favorisé par le choc pétrolier qui lui donne de l’argent dans les années 1970.
Mais ce système montre de grosses limites avec la crise économique et le contre-choc pétrolier de 1986. L’arabisation de l’enseignement scolaire favorise alors les islamistes. Mais il y a aussi un contexte international avec la révolution islamique en Iran en 1979. La conjonction de ces trois facteurs va ainsi faire du régime algérien une proie de l’islam révolutionnaire à la fin des années 1980. Elle devient le premier État sunnite ciblé par le djihadisme révolutionnaire.
Les élites françaises n’ont pas mesuré les évolutions culturelles et religieuses en Algérie
Vous expliquez que de nombreuses élites françaises avaient un lien avec l’Algérie, notamment du fait de la guerre, et pensaient bien connaître le pays. Elles étaient en réalité très mal informées sur les évolutions en cours…
Quand débute la « décennie noire », personne en France ne comprend ce qui se passe, ni les intellectuels, ni les diplomates, ni les politiques. Pourtant, de nombreuses figures, comme Giscard, Chirac ou Chevènement avaient traité des affaires algériennes. Beaucoup, comme Michel Rocard, s’étaient engagés durant la guerre d’Algérie. Mais tout le monde en était resté à 1962. Les élites françaises n’ont pas mesuré les évolutions culturelles et religieuses dans le pays. Il faut rappeler qu’à l’époque, la religion passait pour une vieillerie. Les militaires français n’ont pas compris à l’époque que l’islam était un carburant du maquis algérien et du FLN. Eux ont toujours cru qu’ils combattaient le communisme.
En 1990-1991, avec les manifestations du Front islamique du salut (FIS), on découvre ainsi la force de l’islam politique. L’historien Pierre Vidal-Naquet a confié qu’il lui avait fallu trente ans pour comprendre que le nationalisme algérien avait une composante islamique. Sous le choc, la France de Mitterrand puis de Chirac ne veut pas rééditer ce qui s’est passé en Iran, et aide donc activement l’armée algérienne à se sauver.
Pourquoi dites-vous que Bouteflika, après la décennie noire, a réinventé la « rente mémorielle » au sujet de la colonisation française ?
Quand les Français apprennent que Bouteflika est désigné puis élu président en 1999, tout le monde est content. Bouteflika est le plus francophile des dirigeants algériens depuis l’indépendance. Il coche toutes les cases d’une bonne politique de coopération. Sauf qu’il est tenu par la hiérarchie militaire. Surtout, Bouteflika doit réconcilier la société algérienne pour mettre fin à la guerre civile, et replacer l’Algérie sur la scène internationale, ce qu’il sait très bien faire. Mais sur le plan intérieur, si l’islam politique a perdu la guerre, il a bien gagné la bataille sociale et culturelle, avec un tournant islamo-conservateur. Le pouvoir doit donc donner des postes et des rentes aux islamistes. Il accepte que l’Algérie devienne un pays conservateur, oubliant le socialisme des débuts. Pour que les islamistes ne s’opposent pas à lui, l’État doit aussi occulter complètement sa bonne relation avec la France.
Le pouvoir algérien va ainsi porter comme une sorte de péché le fait d’avoir été aidé par l’ancien colonisateur pendant la décennie noire, et doit expier sa faute en désignant la France comme ennemi extérieur afin de ressouder la société. La guerre civile devient un tabou. Une loi criminalise la mémoire d’un épisode historique qui a quand même fait 200 000 morts. C’est une guerre sans histoire, sans archives, sans cinéastes. On oublie et on revient à ce qui a fait le fondement de la république algérienne : la guerre contre les Français.
En France, au même moment, la guerre d’Algérie revient sur le devant de la scène. Le général Aussaresses publie son livre en 2001, Jean-Marie Le Pen est au second tour en 2002…
Les intérêts d’une partie de la gauche et des intellectuels français rejoignent ceux de l’État algérien. En plus, il y a l’ouverture des archives de la guerre d’Algérie (en 1992). A ce moment se met en place le paysage qui est toujours le nôtre : la France est mise en procès pour la guerre d’Algérie, ce qui peut sembler légitime vu qu’elle fut inutile, mais ce n’était pas le cas durant les trente premières années après le conflit. Pour l’Algérie, cela permet d’occulter la décennie noire et ce qu’est devenu le pays. Vingt-cinq ans après, on en est encore là, puisque François Hollande et Emmanuel Macron ont soutenu la repentance officielle. Mais cette repentance est parfaitement unilatérale. Du côté algérien, il n’y a aucune contrition sur les dérives du FNL et les exécutions d’opposants politiques y compris en France. La guerre d’Algérie est complexe, c’est une double guerre civile du côté français comme algérien. A quoi s’ajoute le cadre de la guerre froide. Mais le régime algérien a transformé cela en récit manichéen, qui s’est aussi imposé en France. Chez nous, il y a très peu de spécialistes sur le sujet, et cela n’est pas enseigné à l’école. En plus, les Français aiment bien se voir au centre de tout. Être la clé d’explication de tous les malheurs algériens n’est pas pour nous déplaire.
Mais pour comprendre la distorsion entre cette mémoire officielle, binaire et manichéenne, et la réalité, il faut en revenir aux années 1960 et 1970, quand nous avions des bonnes relations avec l’Algérie. Le Vietnam n’est par exemple par revenu sur la décolonisation de l’Indochine, car il a gagné la guerre contre la France. De la même façon, durant sa période socialiste, l’Algérie avait aussi tourné la page, car elle était victorieuse. Si on a ressuscité ce conflit, c’est vraiment pour faire oublier la guerre civile des années 1990. Et cela fonctionne. J’ai fait un test récent auprès d’étudiants en droit dans un amphi : personne chez des jeunes de 20 ans n’avait entendu parler d’une guerre civile en Algérie…
La population algérienne se fiche aujourd’hui de la relation de pouvoir avec la France.
Depuis les années 2000, la France est selon vous cantonnée par le pouvoir algérien à la politique migratoire à travers les visas et à la « mémoire » de la colonisation. Qu’en est-il de l’économie ?
L’Algérie a vraiment répudié la France sur le plan économique. Nous avons été relégués loin derrière des pays comme la Chine ou l’Italie. Nicolas Sarkozy voulait faire une diplomatie économique et signer des contrats géants, mais les cinq milliards promis lors de sa visite en Algérie n’ont pas été entièrement honorés. Les autorités algériennes veulent depuis longtemps se désengager de la France, confiant les infrastructures aux Chinois, l’importation de biens industriels et alimentaires à l’Allemagne et à l’Italie, l’importation des armes à la Russie, et traitant du pétrole avec les Américains. La France, c’est la mémoire et ce que j’appelle les patrimoines privés. Les élites algériennes ont des appartements à Paris, se font soigner ici, envoient leurs enfants faire leurs études et les plus âgés passer leur retraite. Mais tout ça est à titre privé.
C’est la raison pour laquelle Emmanuel Macron s’est retourné vers le Maroc. Depuis, la relation économique entre la France et l’Algérie est presque inerte. Les investisseurs seraient demandeurs, notamment les Franco-Algériens, mais le régime algérien et l’état-major de l’armée veulent couper ces liens structurels anciens. Ils ne supportent plus une forme de dépendance affective, historique, mais qui a longtemps été aussi matérielle et scientifique.
A-t-on atteint un pic de la crise franco-algérienne avec les arrestations de Boualem Sansal et Christophe Gleizes, associées au virage de la France vers le Maroc ? En décembre, le parlement algérien a adopté à l’unanimité une loi « criminalisant la colonisation française », mais la version finale vient de retirer l’exigence d' »excuses formelles » et de « réparations intégrales »…
Ça ne dépend plus de nous. En France, il y a eu une mauvaise compréhension de ce qu’a signifié le Hirak. Le régime algérien a vécu ces manifestations avec terreur, comme la fin d’un monde. Il en a voulu à la France d’avoir applaudi ce mouvement. Depuis, le système algérien a organisé des élections sans soutien populaire, avec des taux de participation très faibles. Ils sont face à un peuple hostile. Comme après la guerre civile, ils désignent à nouveau l’ennemi français, en rejouant la même partition. Mais la France n’est en réalité qu’un épiphénomène. En la maintenant à distance dans tous les domaines, en menant une politique nationaliste refusant toute forme de coopération judiciaire et policière, le régime pense se préserver des dangers internes. A mon avis, c’est une erreur complète, car la population algérienne se fiche aujourd’hui de la relation de pouvoir avec la France. 90% des Algériens n’ont pas connu l’Algérie française. Pour eux, c’est un peu comme la guerre de 1914 pour nous. Le régime vit sur ce mythe fondateur, mais qui est de plus en plus en décalage avec la société.
Le peuple algérien est bâillonné, la presse libre n’existe plus, alors que le régime n’a cédé aucun pouce de pouvoir politique ou économique. Le système est encore plus verrouillé qu’avant, il y avait plus de libertés publiques sous Bouteflika.
Pour le régime algérien, le problème n’est plus de savoir ce que pense Macron ou Retailleau, mais comment ils peuvent continuer à diriger l’Algérie. Comme je vous le disais, nous aimons penser être au centre des choses. Mais c’est aujourd’hui avant tout une question algéro-algérienne. Les relations franco-algériennes ne pourront être repensées qu’après un accord durable au sein de l’Algérie entre le régime et le peuple.
Pour l’élection présidentielle de 2027, vous soulignez qu’il n’y a pas de candidat idéal aux yeux d’Alger…
Plus jamais il n’y aura un candidat aussi bien disposé que ne l’a été Emmanuel Macron. Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy ou François Hollande voulaient tous un traité de l’Élysée avec l’Algérie. Mais Macron est allé bien au-delà, accusant la France coloniale de « crimes contre l’humanité ». Alger sait que cela ne se répétera pas. Leur vrai souci, c’est l’immigration algérienne en France, dont ils se veulent les gardiens et défenseurs, tout en la surveillant. Ils contrôlent en partie l’islam de France et maintiennent un contrôle politique sur la communauté algérienne en France, car ils lui ont imputé la responsabilité du Hirak, en particulier les Kabyles vigoureusement repris en main ici.
Dans la perspective de 2027, Marine le Pen, de par son nom, comme Bruno Retailleau, sont les adversaires les plus évidents aux yeux d’Alger. Si un président de droite est élu, il pourrait y avoir un vrai bras de fer sur les séjours en France et les OQTF. Aujourd’hui, Alger veut les visas, mais sans les OQTF, c’est-à-dire les droits, mais sans les obligations. Mais en même temps, avec une droite à l’Elysée, le régime pourra aussi renforcer la dialectique de l’ennemi français. Quant à Mélenchon, n’est-il pas trop proche du Maroc pour plaire à Alger ?
France-Algérie, par Pierre Vermeren. Tallandier, 300 p., 21,90 €.
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-03-17 15:00:00
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