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Pseudo-médecines : quand l’université de Clermont-Ferrand accueille un étonnant congrès

Pseudo-médecines : quand l’université de Clermont-Ferrand accueille un étonnant congrès

Au bingo des pseudo-médecines, le Congrès de santé intégrative, qui se déroulera vendredi 20 et samedi 21 mars à l’Université de Clermont-Ferrand, coche toutes les cases. Au programme : naturopathie, sophrologie, gestalt-thérapie, fasciathérapie, réflexologie… Les participants pourront prendre part à un « atelier vibrant » organisé par une spécialiste de la « danse thérapie selon une expression primitive ». Ils pourront écouter une conférence baptisée « danse et conscience  », présentée par une professionnelle de « la mise en mouvement de l’énergie afin de conduire à la rencontre de la danse cosmique au travers de pratiques énergétiques ». Ou assister à la présentation d’une médecin-coach, qui propose notamment de « l’aromathérapie dans l’accompagnement du deuil ». L’homéopathie aura bien sûr une place d’honneur puisque le roi des pilules de sucre, le laboratoire Boiron, est partenaire de l’événement.

En guise de « parrain exceptionnel », les organisateurs ont enrôlé Yannick Noah, dont la conférence-débat clôturera l’après-midi du samedi. Une présence justifiée par « son approche globale de la performance mêlant yoga, diététique, préparation physique et un véritable écosystème humain lui permettant de mieux co-réguler ses émotions ». Quant à la soirée du samedi, elle sera agrémentée d’un défilé animé par Miss Auvergne, Alice De Lima Guimaraes. La programmation a de quoi faire pâlir n’importe quel festival new-age. Sauf que tout cela se déroulera au sein d’une faculté de médecine.

Rétropédalage ou instrumentalisation ?

Plus étonnant encore, la plaquette promotionnelle indique que la faculté est partenaire de l’événement et qu’elle en « garantit la rigueur scientifique ». Le programme annonce aussi que le doyen de la faculté, le Professeur Pierre Clavelou, doit « lancer officiellement cette nouvelle édition » en posant « le cadre scientifique et éthique de nos échanges pour les deux jours à venir ». De quoi faire bondir Mathieu Molimard, professeur de pharmacologie au CHU de Bordeaux. Début janvier, il remettait un rapport sur les dangers des fausses informations médicales à la ministre de la Santé Stéphanie Rist. « L’une des menaces que nous avions identifiées est justement la validation de pratiques non scientifiques par les universités, dénonce-t-il. Que la faculté de Clermont-Ferrand apporte sa caution scientifique à un tel événement est incompréhensible ». Selon nos informations, le ministère de l’Enseignement supérieur, alerté depuis plusieurs jours, ne voit pas non plus l’événement d’un bon œil…

Interrogé par L’Express, le doyen de l’université assure qu’il « ne fera pas l’ouverture de ce congrès ». Quant au président de l’université, le professeur Mathias Bernard, il « dément l’affirmation selon laquelle l’université garantit la rigueur scientifique de l’événement ». Selon lui, l’Université Clermont-Auvergne ne serait ni impliquée dans l’organisation du congrès, ni dans son contenu. « Nous avons simplement mis à disposition – moyennant redevance – l’un de nos amphithéâtres », poursuit-il. Rétropédalage de l’université ou instrumentalisation des organisateurs ? Entre-temps, le site du congrès a mis en ligne un nouveau programme. Le discours d’introduction n’est effectivement plus prononcé par le doyen de l’université… Mais par le président ! Qui assure à son tour qu’il n’interviendra pourtant pas.

Egalement interrogée, la coorganisatrice du congrès, Virginie Vandermersch – sophrologue et directrice de Sophrocap – assure de son côté que « le CHU de Clermont-Ferrand et l’université sont partenaires de l’événement ». Le nouveau programme précise d’ailleurs que la participation de l’hôpital « renforce la crédibilité des échanges autour des enjeux actuels de la santé intégrative ». Ce que le CHU dément ! « Dans la mesure où aucun de nos médecins ne participe au congrès, nous ne sommes pas partenaires de cet événement », nous assure-t-il. D’abord annoncée comme conférencière, Virginie Guastella, professeure associé de médecine palliative et chef du service de soins palliatifs du CHU, confie avoir annulé sa participation « il y a déjà trois semaines », sans en préciser la raison. L’imbroglio est total.

Opération légitimation

Reste que la tenue du congrès dans les murs universitaires est maintenue. L’intérêt pour les organisateurs et les intervenants est évident. Car pour justifier les tarifs de leurs pratiques, les promoteurs des pseudo-médecines revendiquent de nombreux bienfaits pour la santé. Le problème, c’est qu’ils échouent systématiquement à en produire des preuves scientifiques, hormis un effet placebo. Ils tentent donc d’obtenir une forme de crédibilité scientifique par d’autres moyens. Par exemple en s’associant à des médecins, en publiant des études scientifiques biaisées, voire, comme c’est le cas ici, en s’adossant à des universités. Ces dernières sont d’ailleurs de plus en plus nombreuses à proposer des enseignements de ces pratiques et à délivrer des diplômes, vernis scientifiques dont se parent leurs détenteurs.

« La tenue de ce type de colloque, avec la complicité inexcusable d’une université, correspond à une campagne de promotion à but mercantile de produits dits de santé pour lesquels aucune preuve de leur utilité n’a jamais été apportée », tempête Alain Fischer, professeur émérite au Collège de France et cofondateur de l’Institut des maladies génétiques, par ailleurs chroniqueur à L’Express. Surtout, les « médecines douces », comme elles se qualifient par opposition à ce qui serait « une médecine dure », ne sont pas toujours sans effet. Elles peuvent poser de sérieux problèmes quand elles se substituent aux soins conventionnels et qu’elles entraînent des pertes de chance de guérison pour les patients. Ou lorsqu’elles s’associent au refus de la vaccination. Voire quand elles mènent à des dérives sectaires, un phénomène particulièrement bien documenté par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).

Qui se cache derrière l’événement ?

Soutien ou pas, le simple fait d’organiser le congrès au sein de la faculté constitue un joli coup pour ses deux organisateurs, qui s’en félicitent dans le journal La Montagne. La première, Virginie Vandermersch, y déclare notamment que « notre corps est composé à 80 % d’eau » – 60% en réalité -, et qu’ »à l’écoute de la musique, ses cellules vibrent et créent un équilibre, des données prouvées par les neurosciences ». Une affirmation trompeuse qui évoque directement les expériences de Masaru Emoto, qui prétendait que la musique ou les émotions modifiaient la structure des cristaux d’eau – des travaux jamais reproduits, jamais publiés dans des revues à comité de lecture, et largement considérés comme de la pseudoscience.

Le second, Joël Fleury, est oncologue au Pôle santé République de Clermont et président de l’association Oasis des Dômes – également partenaire du congrès. Il intervient régulièrement au Collège universitaire des médecines intégratives et complémentaires (Cumic), un groupe de pression qui exerce un intense lobbying à l’échelle nationale en faveur des soins non-conventionnels.

Il ne sera d’ailleurs pas le seul proche du Cumic présent au Congrès. La pharmacienne Sylvie Casabianca animera un atelier où les participants découvriront « comment notre système nerveux s’harmonise au contact des autres et comment utiliser cette corégulation pour retrouver un sentiment de sécurité intérieure ». Tout comme le Dr Christelle Besnard-Charvet, qui organise une conférence sur « la place de l’homéopathie dans la santé intégrative ». Cette gynécologue homéopathe, qui intervient également au Cumic, dispose d’une page auteur officielle sur le site des laboratoires Boiron.

Les autres participants ne sont pas moins hauts en couleur. Ainsi de Nathalie Geetha Babouraj, alias « Doc la luna » sur Instagram, qui organisera une conférence sur la santé du futur « à la croisée des technologies de pointe et des sagesses ancestrales ». Ex-médecin militaire reconvertie en « coach écoféministe », créatrice de la « Tribe Empowering School » – un programme payant où elle propose aux femmes de « se libérer des chaînes du patriarcat » via des « bulles de régénération » et des vidéos « YoniPower » -, elle est également promotrice du féminin sacré, une croyance souvent très onéreuse, aux prétentions de soins abusives – des remèdes miracles contre l’endométriose ou la dépression – qui a été épinglée par la Miviludes en raison de plusieurs cas d’emprise. Quant à Léonardo Pegalotti, « instructeur pionnier » de Wim Hof – une méthode décriée et accusée d’avoir entraîné des décès -, il proposera une conférence sur « la méthode Chaud Froid » et les vertus de l’hormèse, une autre méthode dont les bénéfices revendiqués dépassent largement ce que la littérature scientifique a établi.

La sénatrice LR Laurence Muller Bronn sera également de la partie. Elle participera, vendredi 20 mars, à la table ronde « Réglementer la santé intégrative, comment et pourquoi ? ». Bien connue pour ses prises de position anti-vaccins, cette dernière soutient la biodynamie, une pratique agricole fondée sur l’anthroposophie, un mouvement dont certaines émanations ont été signalées pour dérives sectaires par la Miviludes. Surtout, elle partage régulièrement des contenus du blog France-Soir qui relaie depuis des années des fausses informations et contenus complotistes, ce qui lui a valu de perdre son statut de site de presse en ligne.

Le clou du spectacle sera assuré par la dernière table ronde du congrès, samedi 21, pendant laquelle les intervenants – dont la députée MoDem Delphine Lingemann, élue de la 4e circonscription du Puy-de-Dôme – évoqueront « les leviers d’action institutionnels et territoriaux pour (…) ancrer durablement la santé intégrative dans les politiques publiques ». L’objectif est clair.



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Author : Victor Garcia

Publish date : 2026-03-19 11:00:00

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