Il est un des meilleurs spécialistes du progrès technologique au monde. Auteur de plusieurs best-sellers, dont Le Deuxième Age de la machine (Odile Jacob), coécrit avec l’économiste Erik Brynjolfsson, professeur à Stanford, Andrew McAfee détonne par son optimisme à l’heure où l’intelligence artificielle est attaquée de toutes parts, pour ses effets sur la planète comme pour son impact supposé sur les emplois. Le chercheur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) se « réjouit que ces technologies extrêmement puissantes émergent aujourd’hui ». Car, explique-t-il, « nous avons besoin d’elles pour maintenir et accroître notre niveau de vie, dans un contexte de mutation de nos systèmes économiques et de vieillissement démographique. »
L’économiste place beaucoup d’espoir dans l’IA générative, dont il juge les progrès de ces dernières années impressionnants. Surtout, il ne croit pas au scénario d’un chômage technologique de masse : « dans les phases de destruction créatrice, il est toujours plus facile d’anticiper les destructions que les créations ». Entretien.
L’Express : Dans Le deuxième Age de la machine, vous expliquiez que la révolution technologique digitale est aussi importante que la révolution industrielle. Vous écriviez cela avant même le boom de l’intelligence artificielle générative…
Andrew McAfee : La révolution industrielle et la machine à vapeur ont permis à l’humanité de dépasser les limites de notre force musculaire en démultipliant notre force physique, dans des proportions inimaginables. Dans ce livre, publié il y a douze ans maintenant, nous soutenions que cette nouvelle révolution technologique est en train d’amplifier non pas nos muscles, mais nos capacités cognitives. Il faut réaliser à quel point cela représente un bouleversement majeur dans l’histoire de l’humanité, aussi important que celui provoqué par la révolution industrielle. Depuis, nous assistons à l’essor fulgurant du « machine learning » et de l’IA générative, qui est devenue, en trois ans seulement, d’une puissance et d’une importance phénoménales. Je pense pouvoir dire, sans trop prendre de risque, que notre prévision était plutôt correcte.
Les discussions sur la technologie et l’IA sont souvent anxiogènes. Au contraire, vous semblez faire preuve d’un optimisme à toute épreuve. Pourquoi ?
Les êtres humains ont un bilan plutôt solide face aux technologies puissantes et transformatrices. Si on regarde les deux cent cinquante dernières années, selon presque tous les indicateurs auxquels on peut penser, la condition humaine s’est nettement améliorée sur cette période. Par exemple, il y a aujourd’hui moins de personnes vivant dans l’extrême pauvreté qu’en 1800, en valeur absolue, alors même que la population mondiale a été multipliée par huit.
Bien sûr, la révolution industrielle a eu son lot de pages sombres, mais globalement, la tendance générale est indiscutable : nous sommes plus nombreux, nous vivons plus longtemps, nous n’avons jamais aussi bien combattu les maladies, les êtres humains n’ont jamais eu autant de choix et de libertés, etc. Où que vous soyez dans le monde, il y a de très grandes chances que vous bénéficiiez d’un niveau de vie matériel largement supérieur à celui des plus riches il y a deux cent cinquante ans. Pour toutes ces raisons, même si je comprends le scepticisme actuel à l’égard du progrès technologique, quiconque s’adonne à un examen minutieux des faits devrait arriver à une conclusion optimiste.
Certains rétorqueront que certes, l’être humain vit mieux, mais cela se fait au détriment de l’environnement…
C’est vrai. Nous avons lourdement pesé sur la planète. Les niveaux de pollution n’ont jamais été aussi élevés, certaines espèces ont disparu, et la majorité de la surface de la terre a été convertie en terres cultivables. C’est comme si pendant deux siècles, l’humanité n’avait pensé qu’à servir ses intérêts en faisant tout pour améliorer son bien-être. Cela donne le sentiment qu’il doit nécessairement y avoir un arbitrage entre l’amélioration de la condition humaine, et la préservation de la nature.
Grâce au progrès technologique, nous pouvons améliorer la condition humaine tout en préservant la nature.
Or, dans mon livre More from Less (Scribner), je montre qu’au cours des cinquante dernières années, nous avons appris à alléger notre impact sur l’environnement : les niveaux de pollution ont baissé, certaines espèces autrefois en danger d’extinction ne le sont plus, les surfaces terrestres et marines placées sous protection ont augmenté, la reforestation progresse. De nombreux pays, les plus riches en particulier, deviennent de plus en plus verts. Bref, les bonnes nouvelles écologiques ne manquent pas. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problème ou que tout est parfait. Le réchauffement climatique est réel, grave, et nous ne faisons toujours pas assez pour lutter contre.
Mais grâce aux progrès technologiques faramineux des dernières années, nous disposons des outils pour poursuivre simultanément ces deux objectifs : améliorer la condition humaine et préserver la nature. Surtout avec le développement de l’intelligence artificielle, que j’utilise tous les jours et qui continue à me stupéfaire. Je suis convaincu qu’elle va prolonger et accélérer cette dynamique d’amélioration de la qualité de vie des humains et de protection de l’environnement. Cela me rend profondément optimiste.
Erik Brynjolfsson, dans un article publié dans le Financial Times, a montré, en s’appuyant sur de nouvelles données émanant du bureau des statistiques du travail des Etats-Unis, que pour la première fois, l’effet de l’IA sur la productivité aurait été détecté. Est-ce que cela vous étonne ?
Il faut d’abord revenir sur l’historique de ce débat. Dans les années 1980, l’économiste Robert Solow a lancé cette formule devenue célèbre : »on voit l’ère informatique partout, sauf dans les statistiques de la productivité ». Et effectivement, le progrès technologique avait beau être impressionnant, on ne voyait pas ses effets dans la croissance de la productivité américaine. C’est ce qu’on appelle le paradoxe de Solow, selon lequel des inventions technologiques importantes peuvent ne pas avoir d’effet sur la productivité d’un pays.
Dans le milieu des années 1990, la plupart des chercheurs qui s’intéressaient à cette question s’accordaient pour dire que la situation avait changé, car la productivité avait nettement accéléré et s’était maintenue à un niveau élevé. Les optimistes de la technologie, dont je suis, y ont vu la confirmation que l’âge d’or de la productivité, portée par la numérisation, était enfin là. Mais vers 2004, la croissance de la productivité a de nouveau ralenti, sans que personne ne l’ait anticipée.
Ce que montre l’article d’Erik Brynjolfsson,c’est que les chiffres semblent à nouveau se réorienter à la hausse. Pour l’instant, il est trop tôt pour dire si ce rebond est temporaire ou durable. Avec Erik, nous parions sur la seconde hypothèse. Depuis une douzaine d’années, les entreprises du monde entier déploient le « machine learning » et les formes antérieures d’intelligence artificielle, en apprenant progressivement à les intégrer dans leurs processus. Ce travail a été lent, complexe, et exigeant. Mais nous commençons tout juste à voir les effets, et ça n’est que le début. Et il faut prendre en compte l’arrivée, très récente, de l’IA générative ! Là encore, je suis très optimiste quant à la trajectoire future de la productivité.
Que sait-on, à ce stade, des effets de l’IA sur les emplois ? Ne craignez-vous pas, comme d’autres, que nous ne nous dirigions vers un monde avec beaucoup moins de travail ?
Pour le moment, rien ne laisse présager un chômage technologique massif.
Cette peur revient à chaque fois qu’une nouvelle technologie particulièrement puissante émerge. Ce fut le cas avec la machine à vapeur, les ordinateurs centraux, le moteur à combustion interne, etc. Mais jusqu’à présent, aucune de ces innovations n’a eu pour conséquence un chômage technologique de masse. La question que tout le monde se pose aujourd’hui, c’est de savoir si avec l’IA, les choses vont changer ou non. L’intelligence artificielle générative peut accomplir de nombreuses tâches pour lesquelles on recruterait un être humain. Et ces modèles progressent très vite. Rien que dans les derniers mois, leurs performances se sont nettement améliorées, et de plus en plus d’experts estiment que des emplois qualifiés seront menacés. On observe bien quelques signes préliminaires, encore très limités, qui suggèrent que dans certains métiers particulièrement exposés à l’IA, la demande de nouvelles embauches ralentit. Mais pour le moment, rien ne laisse présager un chômage technologique massif.
D’ailleurs, le chômage se situe à des niveaux historiquement bas aux Etats-Unis, en France et dans la plupart des économies développées, et les entreprises peinent plutôt à recruter. Le vieillissement de la société pourrait même accentuer cette tension sur le marché du travail. Pour toutes ces raisons, je me réjouis que ces technologies extrêmement puissantes émergent aujourd’hui, car nous avons besoin d’elles pour maintenir et accroître notre niveau de vie, dans un contexte de mutation de nos systèmes économiques et de vieillissement démographique.
Quelle filière conseilleriez-vous à un jeune étudiant aujourd’hui ?
Cela pourrait vous sembler paradoxal, mais je pense à un domaine profondément impacté par l’IA : la programmation. Jusqu’à l’arrivée de l’IA générative, les machines étaient globalement très médiocres pour coder. Mais ces dernières années, elles sont passées de très mauvaises à très performantes. La transformation a été fulgurante. On pourrait donc en conclure qu’il ne faut surtout pas s’engager dans des études d’informatique. Je crois l’exact inverse. Car nous avons besoin de personnes capables de dialoguer avec les machines pour obtenir d’elles ce que nous attendons. Il se pourrait que la maîtrise d’un langage de programmation particulier devienne de moins en moins utile sur le marché du travail, compte tenu de la puissance des outils actuels – même si je ne peux pas l’affirmer avec certitude. En revanche, je reste convaincu que les capacités d’analyser un problème, de l’exprimer clairement et d’élaborer une solution ne perdront pas de leur valeur de sitôt.
Ne pensez-vous pas que cela risque de créer de grandes inégalités, entre ceux qui vont réussir à maîtriser ces outils, et les autres ?
A nouveau, chaque fois qu’une technologie révolutionnaire débarque, tout le monde y va de sa spéculation. Certaines sont pertinentes et bien informées, d’autres moins. Je préfère m’en tenir aux faits. Ce que l’on sait, c’est que les vagues technologiques précédentes ont permis d’élever le niveau de vie de personnes aux profils très divers, quel que soit leur niveau d’éducation et de qualification. Jusqu’à présent, du moins dans les économies les plus avancées technologiquement, nous n’avons pas observé de masses d’individus laissées durablement sur le bord du chemin car incapables de gagner leur vie. Dans les phases de destruction créatrice, il est toujours plus facile d’anticiper les destructions que les créations. C’est une erreur que je commets moi-même parfois. Mais quand je me tourne vers le passé, je vois des innovateurs et des entrepreneurs adopter les nouvelles technologies, comprendre les possibilités qu’elles offrent, et avec, innover et commencer de nouvelles aventures, pour lesquelles il y a des besoins de main-d’œuvre. Je ne vois pas pourquoi cette dynamique ne s’appliquerait pas à l’IA.
En 1930, John Maynard Keynes déclarait lors d’une célèbre conférence donnée à Madrid : « il n’est point de pays ni de nation qui puisse voir venir l’âge de l’abondance et de l’oisiveté ». Certains économistes et philosophes considèrent que nous sommes en train d’entrer dans ce monde sans travail. Que leur répondez-vous ?
C’est un discours remarquable, prononcé au cœur de la Grande Dépression, dans lequel Keynes disait, en substance : si l’on prolonge sur le long terme le rythme de croissance observé, alors dans cent ans nous serons extraordinairement riches. A l’époque, en pleine crise des années trente, cela paraissait forcément délirant. Il pensait que d’ici à 2030, notre niveau de richesse et de productivité serait tel que nous pourrions nous permettre de ne travailler que quinze heures par semaine, ce qui nous permettrait de consacrer du temps à d’autres formes d’épanouissement et de vie collective. Je pense que là-dessus, il s’est trompé. Pour ma part, je travaille bien davantage, car mon travail me donne un cadre, un sentiment d’utilité, une communauté, une raison d’agir. Le sens de la phrase que vous venez de me citer, c’est de dire que l’abondance matérielle ne suffit pas, et que les êtres humains ont besoin de sens, de communauté, de dignité. Je n’aime pas l’idée que l’IA puisse forcément faire disparaître cela.
Au global, le bilan de l’IA sera positif.
Mais si un tel scénario devait advenir, il est probable qu’il soit possible d’inventer de nouvelles façons de nous rassembler, de former des communautés, de nous reconnaître mutuellement une valeur. Prise ainsi, l’hypothèse d’un monde « post-travail » est très intéressante. J’aime y réfléchir en regardant du côté de la science-fiction. J’apprécie particulièrement la série de romans La Culture, de Iaian Banks, qui propose une vision optimiste de l’avenir. L’action se situe dans un futur lointain où l’humanité vit dans l’abondance, entourée d’une intelligence artificielle beaucoup plus intelligente que nous, au point que le besoin de travail humain a presque entièrement disparu. En partant de là, les romans interrogent ce qui compte vraiment dans un monde libéré de la contrainte matérielle. Ce sont, pour moi, les plus belles évocations d’une utopie technologique.
Je pense que l’on peut raconter une histoire heureuse de cet avenir, car le progrès technologique élargit le champ des possibles pour un plus grand nombre d’individus. Il y aura évidemment des contrecoups, des personnes malveillantes qui utiliseront ces outils pour nuire. Malgré cela, je signe les yeux fermés. Au global, le bilan de l’IA sera largement positif. Elle améliorera la vie de la grande majorité des individus à travers le monde et leur offrira davantage de choix.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/une-filiere-prometteuse-a-lere-de-lia-la-programmation-lanalyse-pleine-doptimisme-dandrew-mcafee-mit-Z5BWGEJ7BJCSJHQQIOGOHM6CTA/
Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-03-19 19:00:00
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