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« La ville est morte » : Vierzon, ce fief communiste qui pourrait basculer à l’extrême droite

« La ville est morte » : Vierzon, ce fief communiste qui pourrait basculer à l’extrême droite

Il ne faut pas parler à Bruno de politique. Attablé au soleil sur la terrasse d’un bar du centre-ville de Vierzon, dans le Cher, ce retraité ne suit que « de loin » les élections municipales dans sa ville, sans se soucier « plus que ça » des résultats du scrutin et de leurs conséquences sur son quotidien. En revanche, l’homme connaît par cœur le prix du kilo de tomates, qui peut augmenter de « près d’un euro » en fonction des mois, et a bien conscience que la taille de son rôti chez le boucher a largement diminué « pour le même prix » sur les trois dernières années. La fermeture de nombreux commerces de la rue piétonne du Maréchal Joffre, au cœur de la ville, le désole tout autant – au même titre que le prix d’un repas au restaurant, « petit plaisir » qu’il ne s’offre plus depuis longtemps.

Malgré ces frustrations, Bruno rejette d’un revers de main l’idée de se rendre aux urnes ce dimanche 22 mars pour tenter de changer les choses. Comme plus de 47 % des Vierzonnais, il n’est pas allé voter lors du premier tour des élections, le 15 mars, et ne compte pas se déplacer davantage une semaine plus tard. « La politique, ça ne m’intéresse pas. Quoi qu’on vote, rien ne change », souffle-t-il, méfiant. Pourtant, dans cette commune de 25 000 habitants située en plein cœur du Centre-Val de Loire, le résultat du second tour pourrait être une déflagration.

Ancrée à gauche et majoritairement dirigée par des élus communistes depuis plus d’un demi-siècle, Vierzon pourrait bien basculer à l’extrême droite. Au premier tour, la liste de Yannick Le Roux, dite « d’union des droites » – notamment composée de huit candidats RN et soutenue par les partis d’Eric Zemmour, de Marion Maréchal Le Pen et de Nicolas Dupont-Aignan – est arrivée en tête, avec un score de 41 %. Celle de Maryvonne Roux, jusqu’alors adjointe à la Santé de la maire sortante et dont la liste rassemble plusieurs partis de gauche (hors LFI), a de son côté récolté 30 % des voix.

Un dernier candidat adhérant du MoDem, Ahmed Taoussi, est arrivé en troisième position avec 17,5 % des suffrages pour sa liste dite « centriste » et « sans étiquette ». Au lendemain du premier tour, ce pharmacien, qui s’est engagé avec La République en marche (LREM) dès 2014, a décidé de maintenir sa candidature, afin de se positionner « comme une alternative crédible » pour les habitants. La ville connaîtra donc ce dimanche une triangulaire, dont l’issue est plus qu’incertaine.

« La ville est morte »

Dans les commerces et les bars du centre-ville, cette situation inédite est sur toutes les lèvres. Devant sa boutique du bas de la rue du Maréchal-Joffre, l’une des dernières encore ouvertes, Laëtitia ne se dit pas vraiment surprise de cette percée de l’extrême droite, qu’elle a sentie venir depuis longtemps. « La ville est morte, les gens sont fatigués de l’augmentation de tout, ne trouvent pas de boulot, n’ont plus d’argent à dépenser », regrette-t-elle. Dans une commune traumatisée par la fermeture de plusieurs grandes industries dans les années 1990 – dont celle de la fameuse usine Case, emblème de la ville -, où le taux de chômage atteignait en 2022 les 21 % et le taux de pauvreté les 24 %, la commerçante entend souvent parler de ce sentiment de déclassement.

« Le mot qui revient tout le temps, c’est le ras-le-bol. Les habitants ont le sentiment que rien ne bouge, alors ils se désintéressent de la politique ou tentent de changer leur fusil d’épaule. La moitié des personnes que je connais qui votaient à gauche votent désormais à l’extrême droite », raconte-t-elle. Un retour d’expérience qui se traduit depuis plusieurs années dans les urnes : aux élections législatives anticipées de 2024, la ville de Vierzon a voté à plus de 43 % pour le candidat RN Bastien Duenas. Deux ans plus tôt, lors de l’élection présidentielle de 2022, Marine Le Pen récoltait 48 % des voix.

Au-delà de la précarité économique des habitants et de ce fort désir de changement, Laëtita a observé l’évolution d’un discours de plus en plus extrême de la part d’amis ou de clients, envenimé par un fort sentiment d’insécurité de certains habitants – notamment face à la montée du trafic de stupéfiants dans la ville. « Honnêtement, les gens se lâchent, j’ai entendu des discours très choquants. Il y a aussi du racisme dans le vote RN, les gens confondent tout, il ne faut pas se mentir », déplore-t-elle. Certains passants interrogés par L’Express n’hésitent pas à faire savoir le fond de leur pensée, l’une expliquant par exemple vouloir « dégager certaines personnes et mettre un bon coup de pied dans la fourmilière », un autre assumant « voter FN depuis l’époque de Jean-Marie Le Pen ». Lassée, Laëtita a de son côté décidé de ne pas voter pour ces élections municipales – une première depuis l’âge de ses 18 ans.

Sécurité et répression

Yannick Le Roux, policier qui s’est engagé auprès de Nicolas Dupont-Aignan pour la campagne présidentielle de 2017, puis a milité pour Eric Zemmour pour celle de 2022, souffle sur ces braises. Le candidat a choisi de placer les thématiques de l’insécurité et de l’emploi au cœur de son discours politique. Il indique ainsi vouloir « rétablir l’ordre dans la ville », en appliquant notamment « des mesures fortes contre la criminalité », via une augmentation des caméras de vidéosurveillance et des effectifs de la police municipale, ainsi qu’en armant cette dernière. Tout en promettant de « libérer Vierzon du carcan communiste » afin d’y attirer entreprises et investisseurs.

En ville, ce discours imprime. « La semaine dernière, je me suis fait menacer de mort par des dealers. J’attends donc de la sécurité et de la répression, ainsi qu’une vraie redynamisation de nos commerces », estime par exemple Carine, électrice de Yannick Le Roux et directrice d’une entreprise d’informatique sur l’avenue principale. Pour d’autres, le brouillage des frontières entre droite et extrême droite fonctionne à plein. Alors que Yannick Le Roux réfute l’étiquette de candidat d’extrême droite, lui préférant celle de leader « d’union des droites », certains électeurs de partis plus traditionnels s’engouffrent dans la brèche. « J’ai toujours voté à droite, pour Les Républicains ou l’UMP. Je continue en votant pour cette liste, parce que je veux que les choses changent. Les communistes sont restés au pouvoir trop longtemps », justifie ainsi le client d’un tabac, qui préfère néanmoins rester anonyme.

« Ça me fait peur »

D’autres ne sont pas dupes. Dans le bar PMU situé à quelques pas de la mairie, un client s’alarme du succès de Yannick Le Roux dans sa commune. « Moi, ça me fait peur. Je ne pense pas qu’il y ait plus d’insécurité ici qu’ailleurs, les gens se font avoir par les discours malhonnêtes de l’extrême droite », estime-t-il. « Vous vous rendez compte de ce que c’est que ces idées ? Voter pour eux, c’est tuer l’histoire de Vierzon ! » s’indigne encore ce musicien, qui rappelle la tradition de résistance de la commune lors de la Seconde Guerre mondiale. « Voter à l’extrême droite, ça ne fait pas partie de mes valeurs. Mais je comprends que les gens aient envie de voir un autre parti à la mairie », le coupe Sophie, de l’autre côté du bar. Pour la première fois depuis des années, cette Vierzonnaise s’est remise à voter pour ces élections, et a choisi la liste d’Ahmed Taoussi, en espérant « un vrai changement ».

Comme d’autres habitants, elle précise que le contexte de l’élection ne l’a pas vraiment incitée à voter pour Maryvonne Roux – qui a dû reprendre en catastrophe, en janvier, la place de la maire sortante Corinne Ollivier, écartée pour des raisons de santé. Le même mois, le député communiste du Cher Nicolas Sansu était suspendu après un dépôt de plainte de l’une de ses anciennes compagnes pour harcèlement. « Les gens ont beaucoup parlé de ça, ces histoires jouent sur le vote », souffle Sophie. Tout comme certaines décisions très concrètes de la mairie, qui ont marqué les esprits. « C’est normal que les éclairages publics se coupent à 23h30 ? On n’ose plus sortir la nuit ! », déplore-t-elle.

Sophie assure malgré tout qu’elle donnera sa voix à la candidate de gauche pour le second tour des élections, afin de faire barrage à l’extrême droite. Interrogée par L’Express, la maire sortante Corinne Ollivier indique justement compter sur ces revirements de vote, ainsi que sur la mobilisation des abstentionnistes du premier tour, pour faire élire Maryvonne Roux. Alors que le candidat LFI, Thibault Lhonneur (qui a récolté 7,8 % des votes au premier tour) a appelé à ce que « pas une voix n’aille à l’extrême droite », le résultat du 22 mars s’annonce plus que serré. Selon la mairie, près de 300 procurations avaient déjà été déposées jeudi 19 mars – soit une cinquantaine de plus que la semaine dernière.



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Author : Céline Delbecque

Publish date : 2026-03-20 15:54:00

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