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Mujtaba Rahman : « De l’Ukraine à l’Iran, les Français sont au cœur de la réponse européenne »

Mujtaba Rahman : « De l’Ukraine à l’Iran, les Français sont au cœur de la réponse européenne »


Groenland, Chypre, Ukraine, Liban, Iran, dissuasion nucléaire… Depuis le début de l’année, la diplomatie française est sur tous les fronts et Emmanuel Macron s’attire les éloges de la presse internationale. En Allemagne, la Süddeutsche Zeitung titrait récemment sur le « sans-faute » réalisé par le président français face à la guerre en Iran, qui place pourtant les Européens dans une situation extrêmement délicate, victimes collatérales d’une guerre décidée par leurs alliés historiques de Washington et d’Israël.

Basé à Londres, Mujtaba Rahman, directeur de la branche Europe de l’Eurasia Group, un cabinet spécialisé dans l’analyse des risques géopolitiques, suit au plus près les coulisses du pouvoir sur notre continent. Pour L’Express, il décrypte la place centrale prise par la diplomatie française en Europe, notamment grâce à sa puissance militaire et à l’omniprésence internationale de son président.

L’Express : Depuis le début de la guerre en Iran, la diplomatie menée par Emmanuel Macron a été saluée à l’étranger et fait plutôt consensus en interne, ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Comment jugez-vous le rôle joué par la France dans ce moment délicat pour l’Europe ?

Mujtaba Rahman : Emmanuel Macron est le premier parmi ses pairs. A la fois sur le plan conceptuel et dans le concret, il reste probablement l’un des leaders les plus influents du Conseil européen. La France a un gouvernement doté d’une culture stratégique qui repose sur ses capacités nucléaires et sa dissuasion. Sur tous les grands théâtres actuels de conflit dans le monde, qu’il s’agisse de la Russie, de l’Ukraine, de l’Iran ou du Liban, les Français se trouvent au cœur de la réponse européenne.

La diplomatie française demeure importante et influente, mais elle se révèle aussi la plus innovante : je pense en particulier au compte « French Response », mis en place sur les réseaux sociaux par le ministère des Affaires étrangères et qui s’attaque à la désinformation de manière stimulante, directe, amusante… C’est un changement dans la conception de la diplomatie qui s’avère très efficace.

La France s’est aussi démarquée en envoyant des frégates à Chypre et le porte-avions Charles-de-Gaulle en Méditerranée. A quel point l’armée française compte-t-elle pour l’Europe aujourd’hui ?

Énormément ! La France est LA puissance militaire de l’Union européenne. Cette situation pourrait changer à moyen terme, car l’Allemagne possède quelque chose que la France n’a pas, à savoir une puissance de feu budgétaire, une puissance de feu fiscale et une marge de manœuvre fiscale. D’ici la fin de la décennie, l’Allemagne dépensera probablement un à deux fois plus d’argent que la France dans son complexe industriel de défense et son armée. Dans dix ans ou plus, la question se posera donc de savoir si la France conservera ce rôle de leader militaire en Europe ou si ce sera l’Allemagne. Aujourd’hui, c’est la France sans hésitation avec, en dehors de l’UE, le Royaume-Uni. C’est pourquoi la France et le Royaume-Uni forment la colonne vertébrale de la Coalition des volontaires.

Bien entendu, le problème de la France reste le désordre dans ses finances publiques et le gouvernement minoritaire de Sébastien Lecornu n’a pas été en mesure de poser des bases durables pour les assainir.

La France est aussi montée en première ligne de la crise du Groenland début janvier, en envoyant des soldats sur place. Quels bénéfices concrets Paris tire-t-il de cette diplomatie très active ?

Dans ce cas précis, cela a découragé Donald Trump d’envahir le territoire d’un allié de l’Otan. Macron et les autres dirigeants européens ont montré très clairement aux Américains les conséquences qu’il y aurait à s’attaquer à la souveraineté d’un Etat membre de l’Alliance : représailles commerciales, utilisation de l’instrument anti-coercition, disparition effective de l’Otan en tant qu’institution. Et je pense que la France et d’autres pays ont fait preuve d’une grande capacité à communiquer les implications militaires, politiques et économiques d’une rupture de ce type, à la fois pour l’administration Trump mais aussi pour l’alliance transatlantique. Pour cette seule raison, l’opinion publique américaine et le Congrès se sont alors mobilisés. La combinaison de cette alerte européenne et du désaveu public aux Etats-Unis a déclenché une réaction du marché qui a contraint Trump à se retirer. S’il y a bien une chose que Trump comprend, c’est la Bourse : rouge, mauvais ; vert, bon.

Des soldats européens, notamment danois et français, au Groenland, le 17 septembre 2025.

Les Européens agissent de manière similaire sur le dossier iranien aujourd’hui : l’affaire du Groenland leur a appris que Trump comprend la force et l’unité. Les Européens ne vont pas rouvrir le détroit d’Ormuz, ils ne vont pas se laisser entraîner dans une guerre qu’ils jugent illégale. Ils vont protéger leurs alliés dans le Golfe et n’organiseront des missions pour escorter les navires qu’une fois que la guerre sera terminée, que les tirs auront cessé. C’est un message très fort envoyé par les Français et les Allemands, à la fois articulé et coordonné, qui empêche l’administration américaine de bousculer les Européens malgré ses menaces incessantes.

Depuis le début de cette crise au Moyen-Orient, le chancelier Merz a été critiqué en interne pour ses hésitations diplomatiques et par les Espagnols pour son silence dans le bureau Ovale pendant que Donald Trump s’en prenait à Pedro Sanchez. Percevez-vous un changement de dynamique pour le dirigeant allemand ?

Non, je suis en désaccord avec ces critiques. Je pense que Merz est bien meilleur que son prédécesseur, Olaf Scholz, qui était zéro sur les questions géopolitiques, sur la diplomatie européenne, et qui n’avait pas de vision du monde. Merz est bien meilleur, il comprend la géopolitique, il comprend l’importance d’une relation franco-allemande solide, il comprend l’importance d’une UE plus forte. Il s’y connaît en géopolitique et, plus important, il aime ça.

Merz a très bien maîtrisé sa visite dans le bureau Ovale avec Donald Trump pour à la fois établir une relation bénéfique et en même temps se montrer ferme. Maintenant, il peut être impulsif, émotif, il peut parfois s’engager sur des questions qui ne sont pas complètement réfléchies ou préparées, comme l’utilisation d’actifs russes gelés où il a manifesté son soutien à un accord alors que celui-ci n’était pas en place et qu’il n’était, en fin de compte, pas réalisable. Un dirigeant politique plus prudent, comme Angela Merkel, se serait montré plus stratège. Mais c’est une nette amélioration par rapport à Scholz et il gère très bien son rapport avec Macron : la relation entre les deux hommes est bonne, ils parlent fréquemment, ils s’aiment bien, et leurs entourages s’apprécient. Leur problème commun est qu’ils sont tous deux assez faibles sur leurs scènes domestiques et cela risque de miner leurs ambitions communes.

A quel point cette faiblesse d’Emmanuel Macron sur la scène intérieure, couplée à la présidentielle de l’année prochaine, joue-t-elle sur son influence internationale ?

Cela a un impact, clairement. La France n’a pas réussi à obtenir l’utilisation des actifs gelés de la Russie pour armer l’Ukraine, ce qui aurait permis à Kiev de disposer d’une réserve de financements pour les deux prochaines années et aurait envoyé un signal très fort à Vladimir Poutine, à savoir que la détermination européenne en faveur de l’Ukraine reste entière et intacte. Macron n’a pas non plus réussi à influencer les débats sur le Mercosur parce que l’Assemblée nationale aurait de toute façon rejeté l’accord européen.

Le paradoxe est que Macron s’est imposé comme le champion de l’autonomie stratégique or ces deux dossiers, l’utilisation des avoirs russes gelés et le Mercosur, auraient été de très bons exemples d’autonomie stratégique européenne et pourtant la France était l’une des raisons pour lesquelles ces questions n’ont pas pu avancer. Sa faiblesse sur la scène intérieure a nui au rôle de l’Europe dans le monde.

De nombreuses spéculations circulent sur un rôle international pour Emmanuel Macron après la fin de sa présidence. Quel poste le voyez-vous endosser ?

Il voudra peut-être revenir à l’Elysée en 2032. A Bruxelles, certains évoquent un super président de l’UE, qui combinerait les postes de président de la Commission européenne et du Conseil européen, une fusion d’Antonio Costa, Ursula Von der Leyen mais aussi du rôle de Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères tenu par Kaja Kallas.

C’est une possibilité, car je ne vois aucun poste européen actuel suffisamment important pour Macron, à part éventuellement président de la Commission. Il est jeune, avec encore une brillante carrière devant lui : je ne pense pas que nous assisterons à la fin d’Emmanuel Macron l’année prochaine. Il aura à coup sûr un rôle à jouer en politique européenne, d’une manière ou d’une autre.



Source link : https://www.lexpress.fr/monde/europe/mujtaba-rahman-de-lukraine-a-liran-les-francais-sont-au-coeur-de-la-reponse-europeenne-RFWGWROP3BE5XMJOW27YLHTEF4/

Author : Corentin Pennarguear

Publish date : 2026-03-20 06:00:00

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