Rarement les manœuvres militaires chinoises n’ont semblé aussi proches de Taïwan qu’en ce 29 décembre 2025. Ce jour-là, l’île a été encerclée par 89 avions de guerre et 28 navires. Certains, qui s’étaient aventurés à une trentaine de kilomètres seulement des côtes, étaient visibles depuis la pointe la plus méridionale. Pour la seconde fois de l’année, la Chine s’entraînait à un blocus de ce territoire qu’elle considère comme l’une de ses provinces. Si elle était mise en place, une telle opération permettrait à Pékin, en étouffant la chaîne d’approvisionnement énergétique taïwanaise, de soumettre l’île « sans tirer un seul coup de feu », selon le think tank américain Foundation for Defense of Democraties (FDD).
L’été dernier, ce centre de réflexion basé à Washington a imaginé plusieurs scénarios de blocus. La conclusion est sans appel : sa dépendance énergétique est le talon d’Achille de Taïwan. Et pour cause, territoire exigu, sismique, et privé de ressources naturelles, l’île importe 96 % de son énergie : en majorité du gaz naturel liquéfié (GNL), source d’environ la moitié de sa production d’électricité. Cette vulnérabilité énergétique inquiète la communauté internationale : l’île produit en effet plus de la moitié des semi-conducteurs de la planète et détient un quasi-monopole sur les puces les plus avancées. Une activité de plus en plus énergivore, tant la demande mondiale explose.
Or, les menaces chinoises sur les infrastructures énergétiques taïwanaises se font de plus en plus précises. « L’année dernière, lors d’exercices militaires, la Chine a simulé des tirs de missiles longue portée sur des terminaux de réception de GNL », observe Shen Ming-shih, spécialiste des questions de défense à l’INDSR (Institute for National Defense and Security Research) à Taipei.
Si Pékin parvenait à bloquer tout accès naval à l’île pendant plusieurs jours, les conséquences seraient désastreuses. En tenant compte de sa consommation énergétique actuelle, Taïwan pourrait être à court de GNL entre 7 à 10 jours, selon la Foundation for Defense of Democraties. A Taïpei, Elizabeth Frost, spécialiste des questions énergétiques de la DSET, un institut de recherche, se dit toutefois un peu plus optimiste : « Avec un scénario de faible consommation, Taïwan pourrait tenir plus d’un mois », estime-t-elle.
Le risque lié au Qatar
Comme elle, le chercheur Shen Ming-shih, s’interroge sur la capacité de la Chine à imposer un blocus total comme les États-Unis l’ont fait en début d’année à l’encontre du Venezuela. Il veut croire qu’en cas d’offensive de ce type, « les États-Unis interviendront probablement pour aider Taïwan à préserver ses approvisionnements ».
Mais, en cas de crise, certains fournisseurs pourraient se montrer sensibles aux pressions chinoises. C’est le cas en particulier du Qatar, qui représente environ un tiers des importations de GNL de Taïwan. La raison est simple : la Chine est le premier partenaire commercial du petit état gazier du Golfe. Ses signes d’allégeance à Pékin sont clairs : le Qatar ne dispose par exemple d’aucun bureau de représentation sur l’île, contrairement à des dizaines de pays qui, comme lui, ne reconnaissent pas officiellement Taïwan.
Avant même tout scénario de blocus, la guerre au Moyen-Orient précipite déjà Taïwan dans une dangereuse situation de fragilité, privée de son gaz du Qatar, où des sites de production ont été endommagés par des tirs. Selon l’agence de conseil Wood Mackenzie, Taïwan pourrait être l’un des importateurs de GNL les plus exposés au monde par la crise. A l’affût de la moindre opportunité, la Chine s’est empressée de faire miroiter une « unification pacifique » pour assurer la sécurité énergétique de Taïwan : une solution aussitôt rejetée.
L’île se tourne de plus en plus vers les Etats-Unis
Face aux craintes de pénuries, le ministre des Affaires économiques a toutefois assuré que les livraisons en GNL étaient sécurisées jusqu’en avril. Mais si le conflit devait s’enliser, alors il n’y aura d’autres choix que d’acheter du gaz sur le marché spot (achat immédiat au prix du marché) ou remettre en marche les centrales à charbon, deux solutions impliquant une augmentation des coûts. Sur le long terme, Taïwan pourrait se tourner vers d’autres partenaires, mais la liste est mince. Et comporte elle aussi des risques.
Ainsi, l’île importe un autre tiers de son GNL d’Australie, mais ce pays cherche à privilégier son approvisionnement domestique face au risque de pénuries. A partir de 2027, les exportateurs de GNL australiens doivent réserver jusqu’à un quart de leur production à la consommation intérieure. En 2025, les exportations de gaz australien vers Taïwan ont chuté de 13 %.
Dans ce contexte, Taïwan se tourne de plus en plus vers son principal protecteur, les Etats-Unis. En mars 2025, la société énergétique taïwanaise CPC a signé une lettre d’intention pour l’achat de gaz et l’investissement dans les infrastructures de l' »Alaska LNG project », un chantier titanesque de pipeline de 1 300 kilomètres qui permettrait de réduire le trajet de livraison vers l’Asie de l’est. Taïwan pourrait y investir au moins 2,3 milliards de dollars, selon les estimations de la chercheuse Elizabeth Frost. Les premières exportations sont censées commencer en 2030 mais « un changement d’administration pourrait en théorie freiner le projet » note-t-elle.
Pour Taïwan, le gaz d’Alaska est de loin le moins compétitif de ses partenaires : il est trois fois plus cher que la moyenne du marché. Or, les industriels doivent déjà faire face à une flambée des prix de l’énergie : TSMC, le plus gros consommateur d’électricité du pays, a vu ses tarifs augmenter de 25 % en 2024. Toutefois son chiffre d’affaires est tel que l’entreprise est largement en mesure d’absorber les coûts : « L’impact négatif serait plutôt pour les industries traditionnelles taïwanaises », note Tsai Jia-Shen, chercheur au Niskanen Center, un think tank basé à Washington.
La dernière centrale nucléaire a fermé en 2025
En réalité, acheter du GNL aux Etats-Unis répond plus à des motivations politiques qu’économiques. En essayant de réduire son déficit commercial à l’égard de l’Amérique, Taïwan cherche à s’attirer les faveurs de l’administration Trump (qui porte très à cœur son projet de pipeline géant en Alaska), afin de compter sur son soutien en cas d’attaque.
Pour réduire la dépendance énergétique de Taïwan, plusieurs think tanks américains et industriels étrangers préconisent toutefois un retour au nucléaire. « Taïwan devrait absolument investir » dans cette énergie, a ainsi martelé Jensen Huang, le directeur de l’américain Nvidia, très dépendant des puces de l’île, lors de son passage à Taïpei en mai 2025. Après la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011, la présidente Tsai Ing-wen, élue en 2016, avait décidé d’abandonner l’atome : la dernière centrale nucléaire a ainsi fermé en 2025. En substitution, le gouvernement mise sur le développement des énergies renouvelables, mais celles-ci dépassant à peine des 10 % du mix énergétique. Résultat, avec l’abandon du nucléaire, la dépendance aux importations de GNL s’est donc encore accrue : elles ont augmenté de 35 % entre 2019 et 2024.
Bon nombre de Taïwanais n’éprouvent par pour autant de nostalgie pour le nucléaire. « Le système électrique centralisé est vulnérable, comme l’a montré l’exemple de l’Ukraine, et les centrales nucléaires taïwanaises sont situées dans des zones isolées avec peu de lignes de transmission, ce qui les expose aux attaques », juge Lu Tsai-ing, directrice du programme de sécurité énergétique à l’institut DSET, à Taipei.
En réalité, cette question est très politique : l’arrêt du nucléaire a constitué l’une décision phares Parti démocrate progressiste, la formation au pouvoir depuis 2016, contre l’avis du Kuomintang, le parti nationaliste d’opposition. En dépit de l’ampleur des enjeux, la question du nucléaire reste quasiment tabou au sein du gouvernement. Le président Lai Ching-te a suggéré timidement l’an dernier un retour au nucléaire en 2025 : « Si, à l’avenir, la technologie devient plus sûre, que le problème des déchets nucléaires est résolu et que l’acceptation sociale augmente, nous n’excluons pas les nouvelles technologies nucléaires », a-t-il annoncé. Mais Taïwan peut-il s’offrir le luxe d’attendre ?
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Publish date : 2026-03-20 15:00:00
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