La guerre commerciale lancée par Donald Trump a monopolisé, ces derniers mois, l’attention du débat public, reléguant au second plan un autre acteur aux pratiques commerciales bien plus agressives : la Chine, comme le montrent Victor D. Cha, Ellen Kim et Andy Lim dans le passionnant China’s Weaponization of Trade, Resistance Through Collective Resilience (Columbia University Press, non traduit). Le trio de chercheurs s’est appuyé sur un ensemble de données inédites qui illustrent comment Pékin n’a eu de cesse d’instrumentaliser le commerce international à des fins politiques, entre 1997 et 2025.
Et pourtant, « la Chine est beaucoup plus dépendante de ses partenaires commerciaux qu’on ne le croit », assure Victor D. Cha. Ce professeur à l’université de Georgetown y voit une opportunité pour les pays attachés à l’ordre libéral international : mettre en place une stratégie de « résilience collective » afin de dissuader Pékin de recourir à de futurs comportements prédateurs. Entretien.
L’Express : Dans votre livre, vous montrez comment la Chine utilise le commerce à des fins politiques. Vous qualifiez ces méthodes de « coercition économique ». Qu’entendez-vous par là ?
Victor D. Cha : Pour la majorité des économistes, les échanges commerciaux entre pays sont perçus comme étant mutuellement bénéfiques. C’est un jeu à somme positive où tout le monde gagne, mais où chacun devient dépendant de l’autre. Ces cinquante dernières années, cette interdépendance était vue comme une manière positive d’organiser les relations entre les États. Mais sous l’impulsion de la Chine, nous sommes entrés dans une ère où les pays ont de plus en plus tendance à instrumentaliser le commerce à des fins politiques. Cette utilisation du commerce comme une arme se différencie du protectionnisme classique, qui consiste à imposer des droits de douane pour protéger des producteurs nationaux, et qui est une pratique ancienne encadrée par l’Organisation mondiale du commerce (OMC). La coercition économique relève d’une tout autre logique. Elle consiste, pour un pays, à utiliser des droits de douane, des barrières non tarifaires ou n’importe quel autre levier pour sanctionner un partenaire et infléchir ses choix politiques. L’objectif n’est pas de protéger son marché intérieur, mais de peser sur les décisions souveraines d’un autre État. Et la Chine a particulièrement recours à ce genre de pratique.
N’est-ce pas ce que font déjà les États-Unis de Donald Trump, par exemple ?
C’est effectivement l’objection qui revient le plus souvent. Et évidemment, les États-Unis ont récemment adopté certaines pratiques qui peuvent être considérées comme relevant de l’instrumentalisation du commerce à des fins politiques. Mais tout ce que fait l’administration Trump ne relève pas de la coercition économique. Les droits de douane annoncés lors du « Liberation Day » ne sont pas à proprement parler de la coercition économique, car leur logique reposait sur un constat : le tarif douanier moyen dans le monde avoisine les 15 %, contre environ 2 % aux États-Unis. L’objectif affiché par Trump était de rééquilibrer les échanges. Donc ces mesures relevaient plus du protectionnisme.
Entre 1997 et 2025, nous avons identifié 605 cas de coercition économique réalisés par la Chine.
En revanche, lorsque le président américain menace le Mexique de droits de douane de 25 % pour obtenir un durcissement du contrôle migratoire, tout comme il l’a fait avec le Canada pour lutter contre l’entrée de fentanyl aux États-Unis, on est sans aucun doute dans un cas de coercition économique, parce que l’objectif de ces mesures est de contraindre d’autres États souverains à faire certains choix politiques. Donc oui, les États-Unis ou d’autres pays peuvent parfois avoir recours à ce genre de pratiques. Mais l’argument que nous défendons dans le livre est que la Chine s’y adonne depuis bien plus longtemps et de manière bien plus soutenue, avec une intensification notable sous Xi Jinping.
Vous vous appuyez sur de nombreux cas concrets…
Dans le livre, nous analysons en effet un ensemble de données que personne n’avait rassemblées jusque-là. Entre 1997 et 2025, nous avons identifié 605 cas de coercition économique réalisés par la Chine, dont 470 visaient des entreprises privées, couvrant tous les continents à l’exception de l’Antarctique. Son objectif est de forcer la cible – que ce soit un gouvernement, une entreprise ou un individu – à s’abstenir de dire ou de faire quelque chose qui irait à l’encontre des intérêts « vitaux » de Pékin : reconnaissance de Taïwan, Hong Kong et Macao ; la question des droits humains dans le Xinjiang ; son rôle au Tibet ; la répression des manifestations pro démocraties à Hong Kong ; les critiques visant Xi Jinping ou le Parti communiste chinois ; les revendications territoriales de la Chine ; la défense de champions nationaux comme Huawei, etc. Pour arriver à ses fins, Pékin mobilise un large éventail d’outils.
Lesquels ?
Ils varient au cas par cas en fonction de ce qui est jugé le plus coûteux pour le pays ou l’entreprise ciblée : instauration de droits de douane aux barrières non tarifaires, arrêt soudain des importations en provenance d’un pays, réduction du flux d’étudiants et de touristes chinois vers l’État ciblé, boycott des consommateurs d’une entreprise précise, ou encore mise en place de barrières non tarifaires fondées sur l’instauration de nouvelles normes de santé et de sécurité. Le plus souvent, ces coercitions sont implicites : elles ne font l’objet d’aucune annonce officielle, ni d’aucune reconnaissance de la part du gouvernement chinois, et les États ou entreprises visés évitent généralement d’en parler publiquement, par peur d’une escalade de représailles. Vous comprenez pourquoi il est difficile de quantifier cette pratique de coercition économique.
Vous avez des exemples à l’esprit ?
Le cas de la Norvège est emblématique. En 2010, le prix Nobel de la paix a été décerné à l’écrivain dissident chinois Liu Xiaobo, connu pour sa critique virulente de la répression politique dans son pays, et condamné à onze ans de prison en 2008 pour avoir rédigé un manifeste en ligne appelant à des réformes démocratiques et à l’instauration d’un État de droit. Cela a fortement déplu à Pékin, qui a accusé le Comité Nobel de s’ingérer dans ses affaires intérieures, avant d’imposer des restrictions sur les importations de saumon par des voies détournées : ils ont compliqué l’obtention de licences, instauré des contrôles plus lourds et allongé les périodes de quarantaine. Ces mesures ont eu pour conséquence de réduire la part du saumon norvégien importé sur le marché chinois de 90 % à 25 %. Pendant six ans, Oslo a tout fait pour apaiser ses relations avec la Chine : excuses du ministre des Affaires étrangères pour la controverse, soutien en 2013 de l’adhésion de la Chine au Conseil de l’Arctique, etc. Au point qu’aucun responsable politique norvégien n’accepte de rencontrer le dalaï-lama, lors de sa visite dans le pays en 2015, à l’occasion des 25 ans de son prix Nobel. Ce n’est qu’en 2016 que les exportations de saumon norvégien vers la Chine ont retrouvé leur niveau de 2010, après que le gouvernement d’Oslo s’est pleinement aligné sur Pékin en déclarant attacher une « grande importance aux intérêts fondamentaux et aux préoccupations majeures de la Chine ».
Ces sanctions ont créé une culture généralisée d’autocensure…
Autre exemple parlant : l’équipe américaine de basket des Houston Rockets. La Chine est le plus grand marché étranger pour la NBA : environ un Chinois sur deux la regarde en ligne, et 10 % de ses revenus viennent de la Chine. Mais en 2019, lorsque le directeur général des Houston Rockets, Daryl Morey, a partagé sur Twitter une image avec les mots « Fight for Freedom, Stand with Hong Kong », le régime de Pékin a réagi avec une rapidité et une virulence disproportionnée. Il a interdit la vente des produits dérivés des Rockets, la chaîne d’État CCTV a cessé de diffuser les matchs de la NBA, les entreprises chinoises qui parrainaient les Houston Rockets ont abandonné l’équipe… et la liste est encore longue. Sur la saison 2019-2020, les pertes économiques subies par les Rockets sont évaluées à environ 25 millions de dollars. Pire, ces sanctions ont créé une sorte de culture généralisée d’autocensure dans les équipes et chez les joueurs de NBA, sur tout ce qui touche de près ou de loin à la Chine. Le joueur Stephen Curry, star mondiale du sport, a par exemple déclaré qu’il ne connaissait pas suffisamment l’histoire chinoise pour s’exprimer à ce sujet.
Ce genre de pratiques échappe en grande partie au champ d’action des institutions régulant le commerce international, car des consignes informelles de boycott ne sont pas des mesures commerciales officielles susceptibles d’être contestées. Les institutions ne sont donc pas armées pour répondre à ce type de coercition.
Comment les pays se défendent-ils face à cette coercition économique ?
Ils essaient de sécuriser davantage leurs chaînes d’approvisionnement. Mais cette stratégie, bien que nécessaire, est très insuffisante. Lorsqu’un pays du G7 est privé d’exportations chinoises de terres rares, il cherche des sources alternatives pour réduire sa dépendance. Mais l’année suivante, la Chine peut cibler une autre chaîne d’approvisionnement. Autrement dit, la résilience des chaînes (NDLR : « de-risking » en anglais) constitue une stratégie défensive utile pour gérer une crise et sécuriser des vulnérabilités déjà identifiées, mais elle n’anticipe pas les crises à venir. Enfin, elle n’impose aucun coût à la Chine pour ces pratiques. On l’a bien vu avec l’exemple de la Norvège : pour Pékin, remplacer le saumon norvégien par du saumon écossais n’a quasiment eu aucun impact. D’autant que la Chine est un régime illibéral, donc il n’y a pas ou très peu de coût politique interne susceptible de freiner ce type de décisions – par exemple une réaction des consommateurs mécontents de ne plus pouvoir acheter tel ou tel produit. Il faut donc élaborer de nouveaux mécanismes capables de dissuader, voire d’empêcher la Chine de recourir à la coercition économique.
Vous proposez pour cela un mécanisme de « résilience collective ». De quoi s’agit-il ?
Si les pays ciblés par la coercition économique sont souvent dépendants du marché chinois, Pékin l’est tout autant sur un grand nombre de biens. C’est un peu contre-intuitif, car l’idée reçue est plutôt celle d’une dépendance unilatérale au marché chinois… Mais nous avons identifié 589 « produits à forte dépendance », c’est-à-dire des biens pour lesquels la Chine dépend massivement d’importations en provenance de certains pays, parfois à la hauteur de 70 %, 80 %, voire 90 % de son approvisionnement. Ainsi, les pays victimes de la coercition économique chinoise exportent 43,06 milliards de dollars de biens dont Pékin dépend à plus de 70 % ! Il y a donc des vulnérabilités du côté chinois que nous pouvons exploiter pour l’empêcher d’avoir recours à ces pratiques.
Bien sûr, aucun pays ne peut, à lui seul, y mettre fin. En revanche, une coalition d’États déterminés à défendre l’ordre libéral international peut se constituer pour mettre en pratique une stratégie de dissuasion économique inspirée de l’article 5 de l’Otan (NDLR : qui dispose que lorsqu’un pays membre est victime d’une attaque armée, chaque membre doit venir en aide au pays visé). L’idée serait simple : si la Chine use de la coercition économique contre un pays de la coalition, l’ensemble des pays mettraient en place des sanctions portant sur ces biens à forte dépendance. L’objectif serait de dissuader le régime de Xi Jinping de futurs comportements commerciaux prédateurs. Pris ensemble, les pays du G7 (NDLR : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni) disposent d’un pouvoir de négociation avec la Chine bien supérieur à celui de chaque pays pris isolément. Cet effet de levier serait considérable s’il était exercé collectivement.
La Chine est plus dépendante aux occidentaux qu’on ne le croit.
A quels produits pensez-vous ?
La France est d’ailleurs le cinquième pays dont la Chine est le plus dépendante.
Je pourrais vous donner tellement d’exemples ! La Chine dépend presque à 100 % du Japon, des États-Unis et de Taïwan pour ses importations de poudre d’argent, un intrant essentiel à la fabrication de panneaux solaires. Dans un autre registre, elle dépend à près de 90 % de la Corée du Sud, des États-Unis et du Japon pour les écrans OLED utilisés dans les smartphones et téléviseurs. Le luxe est un autre bon exemple, car la Chine est presque entièrement dépendante de votre pays pour les eaux-de-vie haut de gamme comme le cognac. La France est d’ailleurs le cinquième pays dont la Chine est le plus dépendante, et l’on recense pas moins de 38 biens importés depuis la France pour lesquels cette dépendance atteint au moins 70 %. Certes, Pékin pourrait chercher à substituer ces importations par une production domestique, mais cela aurait un coût très important car il faudrait réorganiser les chaînes d’approvisionnement et développer rapidement de nouvelles capacités industrielles internes.
Votre projet de « résilience collective » n’est-il pas un peu idéaliste ? Comment s’assurer que tous les pays jouent le jeu ?
Je suis le premier à reconnaître que c’est loin d’être simple : il faut un haut degré de confiance entre les différents partenaires, un véritable leadership, et beaucoup d’engagement et de volonté politique. Mais il existe des exemples récents de coordination autour d’une logique de dissuasion économique collective. En 2023, l’Union européenne a mis en place un instrument anti-coercition (ACI) dans le sillage des pressions exercées par la Chine contre la Lituanie. Depuis, aucun cas majeur comparable n’a été détecté, et l’ACI n’a toujours pas été utilisé, ce qui peut indiquer que son effet dissuasif fonctionne. L’Union européenne est donc, d’une certaine manière, à l’avant-garde de la lutte contre la coercition économique chinoise, bien devant les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud ou l’Australie.
Certains vous diront que l’enjeu n’est pas si important, et qu’il faut avant tout réduire la mondialisation et notre dépendance à la Chine.
Cela équivaudrait à réduire le sujet à une question commerciale. Mais ce qui est en jeu ici, c’est le cœur même de l’avenir de l’ordre international libéral. J’insiste : ces pratiques de coercition économique poussent des États et des entreprises à s’autocensurer et à ajuster leurs comportements pour se conformer aux attentes de Pékin. De nombreux pays et acteurs du monde privé sont de plus en plus réticents à l’idée de défendre publiquement la démocratie et les droits humains en Chine. Ce mécanisme favorise donc, de facto, un alignement sur un ordre international illibéral. Un autre exemple est celui de l’accès aux réseaux 5G. Les États-Unis, sous les administrations Trump puis Biden, ont tenté de restreindre la présence chinoise dans ce secteur stratégique. Mais de nombreux pays ont hésité, car ils redoutaient des représailles économiques, et ont finalement accepté l’entrée d’acteurs chinois dans leurs infrastructures.
Pourquoi est-ce si essentiel, à vos yeux, de défendre cet ordre international libéral ?
Cet ordre commercial libéral est préférable à toutes les autres alternatives. Il n’est pas exempt de défauts, loin de là. Les inégalités de revenus n’ont pas disparu et se sont même parfois accentuées. La pandémie a mis en lumière la vulnérabilité de certaines chaînes d’approvisionnement. Mais en matière de politiques publiques, les choix ne sont jamais absolus, ils se font toujours par comparaison. Or, sans cet ordre libéral, on risquerait de rentrer dans un Far West économique où chaque pays pourrait imposer à sa guise des droits de douane, nationaliser des investissements étrangers, agir unilatéralement, etc. Tandis que l’ordre international libéral tant décrié a largement contribué à la hausse globale de la prospérité, et coïncide avec la plus forte réduction de la pauvreté de l’histoire.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/victor-d-cha-la-chine-est-beaucoup-plus-dependante-du-commerce-international-quon-ne-le-croit-WOKF43SYUZDJNOZ4H2HJA7H6KE/
Author : Baptiste Gauthey, Manon Guibon
Publish date : 2026-03-21 07:30:00
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