Leonardo Maria Del Vecchio nous reçoit dans les bureaux de LMDV Capital, son family office avec vue sur Milan. Il affiche la détermination de ceux qui ne veulent pas être seulement perçus comme les héritiers d’un nom. Le sien est l’un des plus prestigieux du capitalisme italien – son père disparu en 2022 est le fondateur de l’empire Luxottica. A tout juste trente ans, celui qui préside Ray-Ban et officie comme Chief Strategy Officer d’EssilorLuxottica veut s’imposer comme un acteur incontournable de l’économie de la péninsule. A travers LMDV Capital, il déploie une stratégie d’investissement diversifiée, avec déjà plus de 50 participations en seulement quatre ans. Un portefeuille qui vise à exalter et défendre les excellences du made in Italy : des restaurants haut de gamme à Milan (Casa Fiori Chiari, Vesta, Trattoria del Ciumbia) à l’acquisition d’une marque historique d’eau minérale Acqua e Terme Fiuggi. Il nous livre sa vision entre pragmatisme économique et défense de la souveraineté italienne et européenne.
L’Express : Les entreprises dans lesquelles vous investissez sont essentiellement italiennes. Pourquoi cette préférence ?
Leonardo Maria Del Vecchio : C’est un choix de cœur autant que stratégique. Je crois profondément en la force des entreprises italiennes lorsqu’elles sont soutenues par une organisation, une technologie et une vision internationale. Notre système industriel possède encore un énorme potentiel à exprimer sur les marchés mondiaux, s’il est placé dans les bonnes conditions.
L’Italie est un pays unique car elle parvient à unir des mondes qui, ailleurs, sont séparés : tradition et innovation, artisanat et technologie, esthétique et ingénierie. Cette combinaison rend le made in Italy non seulement reconnaissable, mais aussi compétitif pour l’avenir. Rares sont les pays qui peuvent compter sur une telle concentration de compétences, de créativité et de culture entrepreneuriale.
Il y a ensuite une dimension personnelle. Le choix de concentrer une grande partie de nos investissements en Italie naît de mon histoire familiale. Mon père, Leonardo Del Vecchio, en partant de rien, a bâti un groupe, Luxottica, devenu le symbole du made in Italy dans le monde. En grandissant à ses côtés, j’ai appris que le véritable avantage compétitif ne réside pas seulement dans le produit, mais dans la discipline industrielle et le courage d’innover sans perdre ses racines.
Les finances publiques italiennes s’améliorent et la confiance des marchés est de retour. Pour autant, la productivité stagne et l’adoption des technologies numériques dans les entreprises est à la traîne. Le pays ne risque-t-il pas de perdre du terrain sur le front de l’innovation ?
Ces dernières années, le monde n’est pas simplement en train de changer : il accélère. Le problème n’est pas de rester à la traîne, c’est de s’illusionner en pensant que le changement est plus lent qu’il ne l’est réellement. Je perçois ces transitions comme des moments où se créent les plus grandes opportunités. L’Italie se trouve aujourd’hui dans une position paradoxale. Soit nous décidons de faire un saut de paradigme, soit nous risquons de gaspiller une occasion historique.
Nous possédons une tradition industrielle extraordinaire, mais cela ne suffit plus. La qualité, seule, ne peut assurer le succès si elle n’est pas accompagnée de logiciels, d’automatisation, d’intelligence artificielle. Aujourd’hui, la compétition se joue sur la vitesse de décision pour intégrer technologie et culture industrielle. L’innovation n’est pas un sujet idéologique : c’est une question de survie compétitive.
Le plus grand risque, à mon avis, n’est pas de perdre du terrain par rapport à d’autres pays, mais de ne pas croire pleinement en notre potentiel. En Italie, il existe des entrepreneurs excellents, des universités de niveau international et des talents qui sont souvent plus appréciés à l’étranger. La question n’est pas de savoir si nous savons innover, mais pourquoi nous ne parvenons pas encore à le faire de manière systémique.
Quelles sont les réformes urgentes que l’Italie doit entreprendre pour relancer la croissance atone de son économie ?
Plutôt que de faire « plus de réformes », il faut comprendre si les règles que nous écrivons sont compatibles avec le monde dans lequel nous vivons. L’économie devient de plus en plus interconnectée, rapide, basée sur des technologies qui évoluent en quelques mois, et plus en décennies. Continuer à la gouverner avec des outils pensés pour une autre époque signifie perdre du temps et de la compétitivité.
En Europe, et souvent aussi en Italie, nous adoptons des réformes sous l’effet de la peur. C’est compréhensible, mais ce n’est pas une stratégie industrielle. Au lieu d’accompagner la croissance contrôlée de nouvelles technologies pour en comprendre réellement les forces et les faiblesses, nous avons tendance à bloquer, reporter ou sur-réglementer. Le résultat est que l’innovation ne disparaît pas : elle se déplace simplement ailleurs. Et quand elle arrive de l’extérieur, nous la subissons sans avoir contribué à en définir les règles.
Il y a ensuite un sujet structurel que je vois chaque jour en tant qu’investisseur : le temps. Le vrai coût pour ceux qui entreprennent en Italie n’est pas seulement fiscal ou bureaucratique, c’est la lenteur. Délais d’autorisation interminables, incertitude normative, interactions complexes avec l’administration… Dans un monde qui bouge en temps réel, arriver tard équivaut souvent à perdre.
Le rapport entre public et privé doit devenir beaucoup plus rapide, fluide et mesurable. Nous n’avons pas besoin d’un État moins présent, mais d’un État qui fonctionne comme une plateforme : clair dans ses règles, rapide dans ses réponses, capable de dialoguer avec les entreprises pendant que les transformations s’opèrent, et non quand elles sont déjà achevées.
Enfin, il y a la question du capital humain. Nous avons des talents extraordinaires, mais nous ne créons pas les conditions pour qu’ils restent ou reviennent. Rendre le pays attractif signifie combiner une fiscalité compétitive, des services efficaces, des infrastructures modernes et un contexte réglementaire qui récompense ceux qui investissent et expérimentent.
L’Allemagne s’est rapprochée récemment de l’Italie, pour s’opposer notamment à toute guerre commerciale avec les Etats-Unis, sur fond de divorce avec la France sur plusieurs dossiers – Mercosur, SCAF, saisie des réserves de la Banque centrale russe… Le tandem Rome-Berlin peut-il devenir le nouveau moteur de l’Europe ?
L’Europe fonctionne lorsqu’elle parvient à mettre en réseau ses grandes économies et lorsqu’elle cesse de raisonner par réflexes idéologiques. Il ne sert à rien de remplacer un axe par un autre : il faut comprendre quelles alliances produisent une croissance réelle pour les entreprises.
Il n’existe pas d’Italie forte sans une Europe forte. Tout comme il n’existe pas d’Allemagne ou de France compétitives seules. Dans un monde dominé par de grands blocs économiques et technologiques, la dimension nationale n’est plus suffisante. L’Europe n’est pas une contrainte à gérer, c’est l’échelle minimale pour compter réellement. Je pars d’un point précis : un partenariat solide avec les États-Unis est une bonne chose pour l’Europe et pour l’Italie. Dans la phase récente, il y a eu des tensions sur les marchés et il est naturel que des frictions apparaissent, mais imaginer une guerre économique avec l’Amérique n’a aucun sens industriel. Nos entreprises vivent de chaînes de valeur mondiales, d’exportations, d’intégration technologique. Rompre ce rapport reviendrait à nous affaiblir nous-mêmes.
De ce point de vue, l’approche pragmatique de l’Italie et de l’Allemagne me semble plus visionnaire que d’autres positions plus idéologiques. Défendre les intérêts européens est juste, mais le faire en érigeant des barrières commerciales ou en durcissant les rapports transatlantiques risque d’être contre-productif. La compétition mondiale ne se gagne pas en se fermant, mais en choisissant bien avec qui coopérer.
L’Italie et l’Allemagne partagent une structure industrielle très similaire : industrie manufacturière avancée, export, intégration profonde dans les filières mondiales. Il est naturel que sur ces thèmes, elles trouvent des convergences. Non pas parce qu’elles seraient « contre » quelqu’un, mais parce qu’elles ont un intérêt direct à maintenir les marchés ouverts, à attirer des investissements et à rester connectées à l’innovation qui naît aussi hors d’Europe.
Le vrai sujet, pour moi, n’est pas de construire des axes géopolitiques par principe, mais de les utiliser pour faire de la politique industrielle européenne. Si le dialogue Rome-Berlin sert à renforcer la compétitivité de l’Europe dans son ensemble, à coordonner des choix sur l’énergie, l’industrie et la technologie, alors il est utile. S’il devient un exercice de positionnement politique national, il perd son sens. Je crois que l’avenir de l’Europe ne sera pas guidé par un unique tandem dominant, mais par des alliances variables, construites sur les contenus. Parfois l’axe avec l’Allemagne, d’autres fois des coalitions plus larges. L’important est de ne pas perdre de vue l’objectif : faire de l’Europe un lieu attractif pour les entreprises, les capitaux et l’innovation, dans un monde de plus en plus compétitif.
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Author : Olivier Tosseri
Publish date : 2026-03-21 10:30:00
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