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Général de Courrèges : « Une nation sans souveraineté n’est plus invitée à la table »

Général de Courrèges : « Une nation sans souveraineté n’est plus invitée à la table »

La France aussi a son forum sur la défense et la géostratégie. Moins installé que la Conférence de Munich, et pour cause, il n’en est qu’à sa troisième édition, contre 62 pour son homologue allemand, le Paris Defence and Strategy Forum (PDSF), organisé en partenariat avec L’Express, est le rendez-vous qui monte de ceux qui s’intéressent à la géopolitique, aux questions militaires et à la stratégie.

Du mardi 24 à ce jeudi 26 mars, de nombreux dirigeants internationaux se croiseront dans les amphithéâtres de l’Ecole militaire : on y attend la ministre des Armées, Catherine Vautrin, Fabien Mandon, le chef d’état-major des armées, plusieurs ministres européens, une partie de l’état-major danois, de hauts responsables allemands, l’amiral Dragone, président du comité militaire de l’Otan, Oleksandr Kamyshin, conseiller du président ukrainien Volodymyr Zelensky, et nombre de gradés du Vieux Continent.

Dans cette perspective de remue-méninges européen, l’Académie de défense de l’École militaire (Academ) a souhaité mettre à l’honneur le Danemark, au cœur des convoitises de Donald Trump il y a quelques mois, et le concept de souveraineté. Le général Hervé de Courrèges, président de l’Academ et directeur de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) nous détaille sa vision de la souveraineté et sa nécessaire évolution pour répondre aux défis d’un monde où les guerres de haute intensité se multiplient.

L’Express : Dans le cadre du Paris Defence and Strategy Forum, vous consacrez trois jours de réflexion autour du concept de souveraineté. Comment définiriez-vous cette notion ?

Général Hervé de Courrèges : Stricto sensu, la souveraineté, c’est l’exclusivité d’une compétence. Elle est traditionnellement associée aux fonctions régaliennes d’un État, la défense, la sécurité, la diplomatie, la monnaie pour ne citer qu’elles.

La souveraineté, qui est donc historiquement liée à la notion d’État, a évidemment dû s’adapter à la mondialisation. Aujourd’hui, dans un monde brutalisé, chacun cherche à reconquérir une part de souveraineté, pour disposer d’un socle de résilience ou d’un actif de négociation. C’est regrettable mais une entité qui ne possède plus rien en propre, n’est plus « invitée à la table ».

Quelle part de souveraineté est-il acceptable d’abandonner ?

Dans un monde en recomposition, les discours sur le sentiment de dépossession, la volonté de redevenir maître de son destin font florès. Cependant, la souveraineté « chimiquement pure » n’a pas vraiment de sens dans un monde d’échanges, d’interdépendances et de flux. D’ailleurs, aucun pays aujourd’hui ne peut affirmer jouir d’une souveraineté totale.

Un bel exemple nous en est offert par la construction de l’Europe qui s’est d’abord faite sur le partage de capacités critiques de production de charbon et d’acier dans un continent qu’il fallait reconstruire après la Seconde Guerre mondiale. Cette logique a parfaitement fonctionné : sur des objectifs communs, on crée des mutualisations qui profitent aux partenaires choisis.

En ce qui concerne la défense et plus particulièrement l’armement, ne doit-on pas faire en sorte de retrouver une indépendance vis-à-vis d’alliés qui pourraient utiliser leur supériorité pour nous menacer ?

La France peut être fière d’avoir été visionnaire et prudente en préservant une base industrielle et technologique de défense (BITD) nationale de très haut niveau. De l’espace jusqu’aux grands fonds marins, nous avons su conserver des capacités industrielles de recherche et de production. Et ce notamment grâce à la mission qui a été historiquement confiée par le général de Gaulle à l’actuelle Direction générale de l’armement (DGA). Dans les échanges que j’ai avec mes partenaires internationaux, j’observe que beaucoup de pays rêveraient d’avoir une DGA, avec des ingénieurs qui s’assurent de la préservation de notre BITD et qui font l’intermédiaire entre le besoin militaire et sa réalisation par l’industriel.

On parle souvent d’armée bonsaï, qui sait tout bien faire, mais en toutes petites quantités…

Certes, le modèle industriel de défense français, pour avoir été préservé, n’a pas su cependant conserver une capacité de production de masse. Mais la France sait aujourd’hui produire en propre des missiles balistiques, des chars, des avions de chasse parmi les meilleurs au monde, des sous-marins nucléaires, des satellites… Qui sait faire cela ? Très peu de pays au monde. Dans la morosité qui saisit parfois nos concitoyens, sachons d’abord regarder ces choses avec objectivité. Nous avons également su développer des sociétés réellement européennes, Airbus, MBDA, de véritables fleurons qui fabriquent ce qui se produit de meilleur sur les marchés mondiaux.

Jusqu’où peut-on aller dans ce type de coopération industrielle ? Est-ce qu’on pourrait envisager de déléguer complètement la maîtrise d’un type d’armement à un partenaire étranger ?

La Revue nationale stratégique parle de « nécessaires dépendances mutuellement garanties ». Aucune puissance ne peut s’assumer seule. Il est nécessaire de développer des partenariats. Prenons conscience que nos pays européens ont un destin lié. Les capacités de défense dont les pays européens doivent se doter auront pour objet avant tout de protéger notre continent face à toutes ces menaces ou ces agressions qui pèsent sur les peuples et les territoires. Il faudra donc vraisemblablement consentir à des coopérations industrielles et favoriser des rapprochements avec une préférence européenne pour atteindre une taille critique de marché et rester compétitifs.

Difficile de ne pas mentionner un allié ultradominant, les Etats-Unis. Les Européens doivent-ils se désintoxiquer de l’armement américain ?

Ils le feront, c’est le cours de l’histoire. Comme la France a fait ce choix en son temps. Mais comme bien souvent, nous avons trop attendu et aujourd’hui le temps presse. Tout le monde s’inquiète des prochaines années, de ce brutal retour de la guerre. Or si on veut réacquérir très vite des chars, des avions, des navires, il faut acheter à ceux qui produisent en masse ces équipements. En 2026, ces pays sont peu nombreux et ils ne sont pas sur notre continent. Alors comment reprocher à des pays dans l’urgence d’acquérir ces capacités pour protéger leurs peuples et leurs intérêts nationaux ? En revanche, il faut repenser notre capacité industrielle, développer de nouveaux champions européens, créer une BITD européenne autonome et souveraine. C’est indispensable et gage d’avenir.

Quid de la souveraineté numérique ? L’émergence de l’intelligence artificielle laisse entrevoir de nouveaux terrains de prédation à disposition des pays les plus performants…

Le constat est clair, la position ultra-dominante d’entreprises transnationales dans le domaine des technologies de pointe ou de plateformes numériques entraîne de préoccupantes dépendances à leurs solutions. La réduction de ces dernières est une priorité affirmée pour reconquérir une part de souveraineté. Au-delà du crucial sujet du financement, cela prendra du temps et nécessitera des politiques de soutien aux filières d’avenir, une part de réindustrialisation et une protection de nos actifs matériels et immatériels sensibles.



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Author : Eric Chol, Etienne Girard

Publish date : 2026-03-23 17:00:00

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