Face à la hausse des prix de l’énergie provoquée par la guerre en Iran, la tentation interventionniste est grande chez les gouvernants. « Au contraire, il faut laisser le marché jouer son rôle de régulateur et laisser les prix faire baisser la demande », rétorque Antoine Levy dans sa chronique mensuelle à L’Express. L’économiste de Berkeley tire les leçons des crises précédentes et bat en brèche les idées reçues. La situation de la France le préoccupe particulièrement.
L’Express : De quelle manière la guerre en Iran va-t-elle affecter spécifiquement la France et l’Europe ?
Antoine Levy : L’Europe est particulièrement exposée aux conséquences de cette guerre. Pour deux raisons. La première : L’économie européenne, importatrice de matières premières, est très sensible aux variations du prix de l’énergie. Nous l’avons vu en 2022 après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. C’est un peu moins vrai pour la France grâce au nucléaire.
La deuxième raison concerne le commerce international. On voit déjà se profiler un risque de rupture de certaines chaînes d’approvisionnement, en raison de la fermeture de certaines routes commerciales, en particulier le détroit d’Ormuz. Nous pourrions alors nous retrouver dans une situation similaire à celle du Covid en 2020. Nous pourrions manquer de composants électroniques, de LNG, d’hélium notamment. Il pourrait y avoir un effet de domino qui menacerait l’industrie manufacturière.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Europe a-t-elle pris conscience de sa fragilité énergétique ?
L’Europe a pris conscience qu’elle devait changer de philosophie en matière d’indépendance énergétique. L’Allemagne a changé de braquet sur le nucléaire. Mais globalement l’économie européenne demeure bien trop dépendante des énergies carbonées. L’automobile électrique se développe mais pas suffisamment pour amortir un choc comme celui qui se produit actuellement. De même que la rénovation énergétique des habitations demeure insuffisante. Les investissements lancés dans ces domaines produiront leurs effets sur le moyen terme.
Les finances publiques françaises sont-elles en état de subir un nouveau choc pétrolier ?
Les partisans de la rigueur budgétaire sont souvent accusés de vouloir réduire les déficits à tout prix et en toute période. Cela n’est pas vrai. Il y a des périodes où il est raisonnable pour l’État d’emprunter et de faire du déficit pour réenclencher la machine économique. Encore faut-il disposer de marges de manœuvre ! Celles-ci se constituent au moment où la croissance se rétablit. Or, nous n’avons rien fait de tel, ni après le Covid, ni après l’Ukraine.
Nous abordons donc ce début de crise avec une dette publique excédant les 115 % du PIB. La France a donc les bras liés dans le dos.
Faute d’avoir rétabli nos finances publiques entre les crises, nous risquons fort de devoir mettre en œuvre bientôt des politiques d’austérité, alors même que nous serons dans une situation macroéconomique particulièrement déprimée. Et, comme le montre l’évolution récente des taux d’intérêt, nous n’apparaissons plus comme un actif parfaitement sûr auprès des investisseurs, qui cherchent des valeurs sûres dans les temps troublés. Voilà le résultat de décennies de politiques fiscales et budgétaires irresponsables.
Le gouvernement a lancé des contrôles dans les stations essence. Dans ces circonstances, mieux vaut-il renforcer les mesures de coercition ou abaisser les taxes sur les énergies ?
Ni l’un ni l’autre ! Un certain nombre de membres du gouvernement ont d’ores et déjà annoncé : « Nous n’avons pas les marges de manœuvre pour subventionner l’essence et nous remettre à la politique du chèque. » Ils ont raison. Il n’y a aucune raison de subventionner la consommation d’essence dans une période où elle est beaucoup plus chère que d’habitude. Au contraire, il faut laisser le marché jouer son rôle de régulateur et laisser les prix faire baisser la demande. Le marché décourage les usages les moins utiles de l’énergie. Certaines personnes préféreront un petit peu moins chauffer leur logement ; d’autres choisiront de covoiturer quelques jours de plus par mois. Toute intervention étatique jette de l’huile sur le feu, sans vouloir faire de mauvais jeu de mots. Car elle encourage la demande au moment où le rôle des prix est justement de la dissuader et de la réduire en proportion de la réduction de l’offre provoquée par la crise géopolitique.
En 2022, le bouclier énergétique a coûté très cher. Pourtant, ce type de mesures demeure très populaire. Dans beaucoup de pays, la cote de popularité du gouvernement est indexée sur le prix à la pompe. Le rôle des gouvernants, c’est au contraire d’éviter le populisme économique et de laisser le marché jouer son rôle d’allocation.
Au regard des crises du passé, voyez-vous d’autres erreurs à ne pas commettre pour les gouvernants ?
Faire croire aux Français que l’on pourrait remettre en place le « quoi qu’il en coûte » constituerait une grave erreur. Certes, l’Etat a partout joué un rôle d’assureur en dernier ressort durant la crise du Covid. Mais il est intervenu au-delà de ce qui était nécessaire. Sa politique fiscale très expansionniste a provoqué une inflation substantielle.
Une autre erreur consisterait à confondre chocs temporaires et chocs permanents. Le Covid et l’Ukraine entrent dans la première catégorie. Et la guerre en Iran aussi, on l’espère. Un changement temporaire de conditions macroéconomiques ne nécessite pas de réorganiser radicalement notre économie et de changer de modèle. C’est pourtant la tentation du politique, dont l’horizon est très court-termiste. Durant le Covid, l’idée s’est répandue selon laquelle il fallait transitionner vers une économie de circuits plus courts, moins dépendants des chaînes d’approvisionnement internationales. Après l’invasion de l’Ukraine, il fallait changer de voie énergétique.
Au contraire, les périodes de crise permettent de tester la résilience de nos modèles. L’économie de marché permet précisément d’absorber ces chocs d’offre somme toute classiques : les matières premières coûtent plus cher, les chaînes d’approvisionnement sont plus coûteuses…
Nous entrons dans un monde radicalement incertain. Que peut faire l’Europe pour s’y préparer ?
Dans ce monde de confrontations entre superpuissances, l’Europe ne peut se permettre d’être une grande Suisse, à la fois neutre et non engagée. Le premier devoir de l’Europe, c’est de se réarmer militairement pour avoir son mot à dire. L’Allemagne a commencé à le faire, la France aussi. L’Europe ne peut plus seulement se définir comme un espace de coopération économique, mais aussi se penser comme une force géopolitique active dans la compétition internationale.
Jusqu’à quelle durée les crises sont-elles temporaires d’un point de vue économique ?
Le long terme, ce sont des fluctuations économiques sur quinze ou vingt ans qui justifieraient de changer de modèle. Mais ce n’est pas le cas des trois chocs dont nous parlions, le Covid, l’Ukraine et l’actuelle crise au Moyen-Orient. Ils reflètent un réchauffement militaire et géopolitique du monde, comme une plus grande attention portée aux enjeux des chaînes de valeur mondiales et de souveraineté. Mais aucun de ces trois chocs ne motive un changement radical de modèle économique. Au moment du Covid, on a beaucoup entendu des discours assurant que le capitalisme et la mondialisation auraient fait preuve de leur inefficacité et qu’il fallait donc passer à autre chose.
En réalité, nous sommes sortis de cette pandémie de trois manières. La première, c’est par l’innovation technologique du secteur privé. C’est la mondialisation du marché du médicament et des vaccins qui a permis des investissements énormes pour développer très rapidement des solutions médicales.
Ensuite, on s’en est sorti par le commerce international, qui a permis de continuer à consommer, y compris quand nous étions confinés et que nous ne produisions rien dans certains pays.
Enfin, on s’en est sorti par la circulation rapide de l’information, notamment médicale, comme par celle des capitaux grâce à laquelle des pays ont pu emprunter afin de mener des politiques de stimulus macroéconomique. La mondialisation a donc été bénéfique, alors que durant les premières semaines de cette crise sanitaire, on a beaucoup dit que c’était la preuve qu’il fallait fermer les frontières.
Mais imaginons qu’à la crise au Moyen-Orient s’ajoute une crise à Taïwan, avec une extension géographique des chocs géopolitiques…
Il est, selon le consensus des experts, assez probable qu’une crise à Taïwan intervienne dans les deux à trois prochaines années. L’accord implicite qui semble émerger, c’est que la Chine laisse les mains relativement libres aux Etats-Unis en Amérique latine et en Iran, en échange d’avoir les mains libres à Taïwan. Tout dépendra de l’équilibre politique interne aux Etats-Unis et en Europe.
Mais si une crise réelle devait intervenir à Taïwan entre le bloc de l’Otan et la Chine, on serait dans une situation de conflit entre puissances nucléaires, entre les armées les plus puissantes et organisées. On entrerait dans un monde qu’on n’avait pas connu depuis la Seconde Guerre mondiale. Même pendant la guerre froide, à l’exception sans doute de la crise des missiles de Cuba, il n’y a pas eu de risque de confrontation directe entre les deux superpuissances, c’est toujours passé par des proxys non nucléarisés. Taïwan peut donc nous faire entrer dans l’inconnu.
Mais je serais malheureusement peu surpris si, en cas d’invasion de Taïwan par la Chine ou de changement de gouvernement sur l’île sous pression militaire chinoise, les Européens et Américains ne réagissaient que faiblement à travers des protestations diplomatiques…
Beaucoup de parallèles ont été établis entre la crise énergétique actuelle, provoquée par la guerre en Iran, et les chocs pétroliers des années 1970. Est-ce pertinent ?
On en est loin pour deux raisons. La première, c’est que le choc actuel n’est certes pas négligeable en termes de prix, mais il n’a rien à voir en termes de quantités relatives. Il ne s’agit pas d’une réduction brutale de l’ensemble de la production de l’Opep, mais d’une perte temporaire d’accès à certaines sources d’approvisionnement. Nos économies se sont désindustrialisées, et sont donc moins dépendantes des importations d’énergie. Par rapport aux années 1970, les Etats-Unis produisent bien plus de pétrole et de gaz de schiste, tandis qu’en Europe, le nucléaire et les énergies renouvelables représentent une part importante du mix énergétique, en particulier pour l’électricité.
Mais, par ailleurs, on oublie aussi que les chocs pétroliers des années 1970 sont intervenus dans un contexte macroéconomique désorganisé, alors qu’il y avait déjà une inflation croissante aux Etats-Unis et en Europe, des contrôles des prix et des politiques d’allocation du crédit très dirigistes. Aux Etats-Unis, les déficits étaient relativement élevés du fait de la guerre du Vietnam. Ces chocs pétroliers n’ont donc pas renversé l’économie mondiale comme on le pense souvent. Ils ont simplement été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres en termes de poussée inflationniste.
Aujourd’hui, le contexte est très différent. En Europe, il y a une politique monétaire plus raisonnable menée au niveau européen, et donc moins dépendante des choix de chaque pays. Nous avons certes des déficits élevés, et les gouvernements occidentaux n’ont pas fait grand-chose pour réduire les pressions inflationnistes provenant des politiques fiscales. Mais la politique budgétaire n’a plus la même influence sur la politique monétaire qu’à l’époque, ce qui avait mené à la poussée inflationniste post-choc pétrolier. On ne se dirige donc probablement pas vers de nouvelles années 1970.
Que peut faire concrètement la France pour se préparer à ce monde de plus en plus turbulent ?
Il s’agit d’abord de retrouver des marges de manœuvre budgétaires pour avoir la capacité de se réarmer à la fois militairement et économiquement. Il faut accepter l’idée qu’on ne peut pas tout faire au niveau des finances publiques. Aujourd’hui, en France, nous dédions une part énorme de notre dépense publique à des activités qui sont peu prioritaires. On dépense par exemple beaucoup dans des politiques d’aide au logement, des subventions au chômage, d’assurance-retraite… On dépense aussi beaucoup dans l’investissement local et dans les collectivités territoriales, de manière désordonnée et peu productive. Il faut revoir le degré de priorité de ces investissements, afin de nous redonner des marges de manœuvre.
La deuxième chose, c’est qu’il faut rendre l’économie française aussi résiliente que possible face à des chocs extérieurs. Cela implique d’améliorer sa capacité d’adaptation, notamment de la force de travail, et d’être capable de la réallouer d’un secteur à un autre. Il faut, si nous devons demain nous mettre à produire plus d’armes, qu’on soit capable de recruter plus dans ce secteur et moins dans d’autres. Cela passe par une facilitation des embauches comme des licenciements. Par ailleurs, il est important de favoriser l’investissement dans ces priorités nationales, notamment dans la défense. Une accélération est nécessaire, car le temps joue contre nous. Enfin, l’intelligence artificielle aura un rôle prépondérant dans les guerres à venir. On l’a vu avec le conflit ouvert entre le département de la Défense américain et Anthropic qui produit Claude. Quels modèles d’IA utilisera l’armée française ? Et à quel point sera-t-elle dépendante des modèles américains ? Ces questions de souveraineté technologique vont donc se poser avec beaucoup d’acuité dans le secteur de la défense.
Que vous inspire l’expression, devenue très courante depuis le Covid et le conflit en Ukraine, d’ »économie de guerre » ?
Cette idée d’ »économie de guerre » a, en France, surtout été un prétexte pour plus d’intervention étatique, plutôt qu’une vraie réorientation productive de notre économie. Ces dernières années, elle a servi de justification pour empiler des chèques et des subventions, plutôt que de préparer l’économie à un risque de conflit armé réel. Une vraie économie de guerre, c’est une économie capable de se mettre rapidement au service des buts de guerre. Il s’agit bien plus d’une question de fluidité dans la réallocation des investissements et du travail vers des secteurs prioritaires, que de nous transformer en économie soviétisée.
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Author : Sébastien Le Fol, Thomas Mahler
Publish date : 2026-03-25 09:42:00
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