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« Parler d’inflation aujourd’hui est erroné et dangereux » : la mise au point de l’économiste Jean-Marc Daniel

« Parler d’inflation aujourd’hui est erroné et dangereux » : la mise au point de l’économiste Jean-Marc Daniel

Gare à la sémantique ! A contre-courant du bruit ambiant lié à la guerre en Iran, l’économiste Jean-Marc Daniel insiste : parler aujourd’hui de crise inflationniste n’est pas justifié. Le plus grand danger de cet abus de langage, c’est qu’il conduise les banques centrales à relever les taux d’intérêt. Au-delà des hausses de prix à court terme, le professeur d’économie à l’ESCP entrevoit surtout la déflation. Explications.

L’Express : Avec la flambée des prix de l’énergie, d’aucuns s’inquiètent d’un retour de l’inflation, y compris l’Insee dans sa dernière note de conjoncture. Qu’en pensez-vous ?

Jean-Marc Daniel : Il est erroné et dangereux d’utiliser le mot « inflation » aujourd’hui. D’abord parce que ce mot ne correspond pas à la situation actuelle, puisqu’on la définit par une « hausse des prix à la consommation durable et généralisée ». Surtout, un contexte inflationniste induit que les banques centrales doivent réagir en durcissant leur politique monétaire. Or, la pire chose qui pourrait arriver en ce moment, c’est une augmentation des taux d’intérêt, pénalisante pour les entreprises et dramatique pour la situation économique à venir. Comme en 2022, la hausse des prix actuelle est temporaire. De façon structurelle, nous nous orientons vers une phase de déflation.

Ce qu’on redoute aujourd’hui, ce n’est pas seulement une hausse du prix à la pompe, c’est aussi la diffusion dans toute l’économie d’une énergie plus chère…

Effectivement, certains prix vont augmenter. Mais le paramètre à prendre en considération, c’est le caractère durable de ce mouvement. Rappelons que le choc pétrolier des années 1970 a été inflationniste parce qu’une fois que le prix est passé de 3 à 12 dollars le baril, il est resté à 12 dollars. En 2022, une fois que le prix du gaz a été multiplié par 5, il a ensuite été divisé par 5. De même, en 2008-2009, le pétrole avait atteint des niveaux supérieurs aux prix actuels, mais cette poussée a duré très peu de temps, il est reparti à la baisse assez vite.

La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si ces hausses vont être durables, ou corrigées par un afflux d’offre. Depuis les années 1970, le contexte a totalement changé. A l’époque, l’Opep, qui contrôlait les prix, représentait 66 % du marché pétrolier, tandis qu’aujourd’hui la concurrence est déjà en train de préparer le contre-choc pétrolier. Les prix ne montent pas plus parce qu’il y a de nouveaux producteurs, qui essayent de gagner des parts de marché : le Canada et les Etats-Unis bien sûr, la Russie, la Namibie. D’autres pays au sud de l’Afrique se manifestent aussi.

Vous parliez de déflation. Quels sont les facteurs qui vont conduire à une baisse des prix selon vous ?

Toutes les périodes d’exode rural significatif se sont traduites par de la déflation : une main-d’œuvre colossale arrive sur le marché du travail et fait pression sur les salaires. Pour les entreprises, le coût du travail diminue. Si elles veulent gagner des parts de marché, elles baissent leur prix. Un rapport de la Banque mondiale chiffre à 1,3 milliard le nombre d’emplois qu’il faudrait créer dans les dix ans pour absorber l’exode rural en Afrique et sur le continent indien, sachant que les pays qui sont concernés n’en créent que 80 millions par an. A ce rythme, 800 millions d’emplois seront donc créés en dix ans… Dans un contexte de marchés mondiaux concurrentiels, la pression sur les salaires s’annonce considérable. Le déploiement de l’intelligence artificielle pourrait accentuer cette tendance de baisse des prix.

La politique monétaire peut-elle la contrecarrer ? Selon les travaux de Milton Friedman et d’Anna Schwartz, elle agit aussi bien sur l’inflation que sur la déflation. Sauf que l’on constate que depuis 2008-2009, les banques centrales n’ont jamais mis autant d’argent dans le circuit et que, malgré tout, cet afflux de liquidités n’a pas donné lieu à de l’inflation. Il ne s’est pas traduit dans les prix à la consommation mais dans la valeur des actifs. La vitesse de circulation de la monnaie s’effondre, car elle est utilisée pour acheter des appartements, de l’or… Pas de la production immédiate.

Faut-il redouter ce scénario déflationniste ?

Cela veut simplement dire que le gain de pouvoir d’achat, au lieu de passer par des hausses de salaires – qui ne profite qu’aux salariés – va passer par la baisse des prix, au bénéfice de tous.

N’y a-t-il pas un risque de créer des comportements d’attentisme, néfastes pour la croissance ?

Avec une faible déflation, les gens ont plutôt tendance à mettre moins d’argent de côté. Tandis qu’avec un taux d’inflation dans la zone de 10 %, ils épargnent plus. Le seul agent économique menacé par la déflation, c’est celui qui est endetté. Et quel est celui qui est le plus endetté ? L’État. Le véritable problème dans cette affaire, c’est la dette publique. J’en viens à me demander si la France va encore pouvoir faire face à ses échéances.

Et pourtant, certains pensent que les Etats peuvent s’endetter davantage, en comptant sur le fait que cette nouvelle dette sera effacée par une hypothétique inflation demain. En France, en Italie, en Espagne… Le risque serait de croire qu’il est utile de redonner du pouvoir d’achat à la population – c’est l’histoire du « quoi qu’il en coûte » chez nous – alors même qu’elle n’a aucune raison d’en bénéficier puisque le prix du pétrole est extérieur à la dynamique économique du pays. La bonne politique consiste au contraire à faire des efforts, même dans les périodes les plus délicates.

Pensez-vous que cette crise va avoir des effets sur la croissance mondiale ?

Il faut s’attendre à des perturbations, mais conjoncturelles. A plus long terme, la croissance mondiale est soutenue par des pays qui ne sont pas directement concernés par le conflit en cours. C’est pourquoi la politique que mène l’Union européenne en signant des accords de libre-échange avec le Mercosur, l’Inde, l’Indonésie ou l’Australie, est habile. On va assister à un rééquilibrage vers ces pays porteurs d’avenir, au détriment des Occidentaux où le soutien budgétaire à la croissance va devenir de plus en plus pénalisant.



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Author : Muriel Breiman

Publish date : 2026-03-27 10:33:00

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