Tucker Carlson, Megyn Kelly, Marjorie Taylor Greene… Trois figures ultra-médiatiques parmi les plus influentes de la galaxie Maga. Trois pourfendeurs de l’intervention américaine en Iran, au point que, depuis le début de l’opération « Furie épique le 28 février, un constat s’est largement imposé dans la presse et chez certains observateurs : le camp Maga serait fracturé sur l’Iran. Gabe Fleisher, auteur de la newsletter Wake Up To Politics, en vogue à Washington, n’est pas de cet avis. Ce jeune journaliste américain revendique une approche fondée sur les données, qu’il privilégie aux récits séduisants mais parfois éloignés de la réalité. Or, explique-t-il à L’Express, « la guerre en Iran est massivement impopulaire chez les démocrates, peu populaire chez les indépendants, mais enquête après enquête, les républicains la soutiennent à des niveaux élevés ». Un sondage Politico réalisé avec Public First du 13 au 18 mars révèle par exemple que 61 % des électeurs pro-Trump non-Maga approuvent l’opération. Ce chiffre monte à 81 % chez les électeurs se définissant comme Maga. Malgré la promesse rompue par Donald Trump de ne pas intervenir militairement à l’étranger, les électeurs Maga lui restent donc fidèles.
Aurait-on fantasmé une rébellion de la base trumpiste ? Gabe Fleisher y voit plutôt une illusion d’optique. D’abord, si des figures emblématiques de la mouvance Maga, dotées d’importantes audiences et de plateformes influentes auprès des partisans du président, ont certes pris leurs distances sur l’Iran, « ces voix ne sont pas forcément suivies sur ce sujet », tempère le journaliste de 24 ans, dont la newsletter est lue quotidiennement par 60 000 personnes, au premier rang desquels l’avocat Doug Emhoff, le mari de Kamala Harris.
Maga, une fausse casquette idéologique
Par ailleurs, ajoute Gabe Fleisher, les sondages prennent du temps à être réalisés correctement, « donc au début, on entend surtout ces grandes figures influentes. Cela alimente la première vague d’articles ». « En fin de compte, poursuit-il, comme on l’a vu à plusieurs reprises au cours des quatorze derniers mois, vous pouvez vous appeler Marjorie Taylor Greene, avoir beaucoup d’abonnés sur les réseaux sociaux, ou Tucker Carlson et disposer d’une large audience, lorsque Donald Trump est opposé à d’autres figures du Parti républicain, les électeurs Maga se rangent derrière lui. »
Autre événement ayant renforcé l’idée d’une fracture majeure au sein de Maga : la démission de Joe Kent, qui était à la tête du Centre national de lutte contre le terrorisme. Certes, ce n’est pas tous les jours qu’un membre éminent d’une administration jette l’éponge en signe de protestation. Mais, là encore, il convient d’en relativiser la portée : comme le souligne à L’Express l’experte en politique étrangère américaine Suzanne Nossel, Joe Kent représente « une figure assez marginale » au sein de la sphère Maga.
Troisième effet d’optique : les différentes réalités derrière la casquette de républicain « Maga ». Beaucoup de journalistes et de commentateurs y accolent une étiquette idéologique. Or, explique Gabe Fleisher, « les données suggèrent que lorsque des électeurs se définissent comme républicains Maga, il s’agit moins d’une étiquette idéologique que d’une étiquette personnelle ». Ainsi, il s’agit moins d’une adhésion à une doctrine précise que d’un soutien personnel à Donald Trump et la volonté de le suivre dans ses décisions. Cela ne signifie pas pour autant que l’influence de ces figures médiatiques est nulle, ni qu’il n’existe pas, en profondeur, des interrogations, voire une certaine opposition, à la guerre. Il se peut que ces électeurs aient une vision différente de ce qu’ils espéraient de la présidence Trump. Mais malgré cela, lorsqu’un sondeur leur demande s’ils approuvent l’action de Donald Trump ou s’ils soutiennent la guerre, ils l’appuient dans la grande majorité des cas.
Or, « la dernière décennie en témoigne : sur tout un tas de sujets, le président Trump est une figure très flexible sur le plan idéologique », commente Gabe Fleisher. « Si l’on ajoute à cela le fait que la majorité des républicains Maga semblent prêts à le suivre quelles que soient ses positions, ajoute-t-il, on peut en conclure que le ‘républicanisme Maga’ est, à l’image de Donald Trump lui-même, idéologiquement flexible. S’identifier à Trump signifie accepter cette flexibilité idéologique. » Et faire preuve d’une loyauté jusqu’ici redoutable si l’on en croit les sondages. Une loyauté non pas envers un ensemble d’idées, mais envers une personne, avec une confiance accordée à Donald Trump, quel que soit le chemin qu’il emprunte. Il serait donc, selon ce journaliste, plus pertinent de parler de « républicains pro-Trump » plutôt que de « républicains Maga » quelle que soit la direction idéologique que cela implique à un moment donné.
Une toute-puissance qui est aussi sa faiblesse
Les inquiétudes liées à la hausse des prix de l’énergie ne sont-elles pas susceptibles de se retourner contre le président auprès de sa propre base ? Autrement dit, la loyauté est-elle plus forte que le porte-monnaie ? « Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de sujets qui pourraient réellement les amener à abandonner leur soutien à Trump », analyse notre interlocuteur. Et cette vidéo devenue virale montrant une électrice de Donald Trump en train d’insulter le président dans une station-service en raison de la hausse du prix à la pompe ? Gabe Fleisher invite à la prudence : « Les vidéos peuvent être utiles pour illustrer un point particulier surtout si elles accompagnent des données. Mais il vaut mieux d’abord regarder celles-ci et ensuite, si l’on observe des évolutions importantes au sein d’un groupe d’électeurs, recueillir leurs témoignages pour tenter de comprendre pourquoi. »
Bien plus importants à l’approche des midterms : les indépendants, ces personnes qui penchent plutôt d’un côté ou de l’autre mais sans être fortement engagées, et dont on ne sait pas toujours si elles vont réellement aller voter le jour de l’élection. « Pour ce groupe, les préoccupations économiques dominent largement, explique le journaliste. La hausse des prix pourrait affaiblir le soutien au président, or c’est précisément ce groupe qui a fait basculer l’élection en sa faveur en 2024. » En cela, un sondage publié ce 25 mars par le Pew Research Center n’augure rien de bon pour le président américain : si environ sept républicains sur dix approuvent la gestion du conflit en Iran et considèrent que la décision était justifiée, les indépendants proches du Parti républicain, eux, sont divisés : environ 52 % approuvent, contre 45 % qui désapprouvent.
Un traitement médiatique biaisé ?
Plus largement, les jeunes hommes, les indépendants, les Hispaniques et, dans une moindre mesure, les électeurs noirs – quatre catégories auprès desquelles Donald Trump avait marqué des points importants en 2024 – semblent se détourner de lui. « Si l’on regarde aujourd’hui ses taux d’approbation auprès de ces mêmes groupes, ils sont redescendus, et dans certains cas, ont même reculé à des niveaux inférieurs à ceux d’avant l’élection », pointe Gabe Fleisher.
Ironie de l’histoire : tout aussi forte que soit l’emprise de Donald Trump sur la base Maga, celle-ci n’est pas une assurance-vie puisque, selon les périodes, entre 50 % et 60 % des républicains se définissent Maga et qu’environ un tiers des Américains se déclarent républicains. Et la toute-puissance trumpienne dans la sphère Maga pourrait bien constituer sa principale faiblesse. Parce qu’il ne repose pas sur une idéologie distincte mais sur Donald Trump lui-même, le mouvement lie son destin à celui du président. Mais « un mouvement idéologique ne peut réellement survivre que s’il repose sur une idéologie claire. Or, Trump n’en a pas », assène Gabe Fleisher.
Reste une question. Celle du traitement médiatique, au miroir parfois déformant. En offrant une large tribune à certaines figures médiatiques contestataires issues de la sphère Maga, au risque de déformer la réalité de l’opinion de cet électorat dans son ensemble, les médias font-ils fausse route ? « C’est un biais qui n’est ni de gauche ni de droite », répond ce natif du Missouri. Les journalistes, explique-t-il, occupent une position assez spécifique dans la société américaine : la plupart sont diplômés de l’université (lui-même est passé par Georgetown), ce qui les place déjà en décalage avec environ la moitié du pays en termes de niveau d’éducation. De surcroît, une grande majorité d’entre eux vit dans quelques grandes villes — New York, Washington D.C., Los Angeles, « ce qui signifie qu’une large portion du pays, notamment le centre des États-Unis, est absente de leur quotidien : ils n’y vivent pas, n’y échangent pas avec les habitants ».
Cette proximité de trajectoires se reflète aussi dans les personnes qu’ils citent ou invitent et qui, malgré des positions idéologiques différentes, évoluent dans des environnements similaires. Dès lors, les médias tendent à privilégier les voix les plus engagées sur chaque sujet, faciles d’accès et expertes, mais qui ne représentent pas toujours l’opinion générale. Cela peut conduire à une vision biaisée des priorités des électeurs.
De l’utilité des sondages
Gabe Fleisher prend l’exemple de la politique étrangère, un domaine très prisé des journalistes : « C’est une démarche parfaitement légitime mais cela ne signifie pas pour autant que la majorité des Américains accorde la même importance à ces questions. Les sondages montrent au contraire que la politique étrangère ne figure pas parmi les priorités déterminantes au moment de voter », rappelle-t-il.
Et ce décalage se retrouve, selon lui, sur de nombreux sujets. La génération Z, par exemple. « Lorsqu’on cherche des interlocuteurs, on se tourne naturellement vers les militants : ceux qui manifestent, publient des communiqués, ce sont les plus accessibles. La couverture médiatique finit par refléter ce que disent ces militants très engagés : que les priorités de la génération Z seraient les prêts étudiants, le climat, le conflit israélo-palestinien. Pourtant, relève Gabe Fleisher, les sondages racontent une autre histoire : les préoccupations économiques dominent largement leurs priorités, bien davantage que ces enjeux sociétaux mis en avant. » Même schéma concernant les électeurs hispaniques : « certains démocrates ont longtemps pensé qu’un assouplissement sur l’immigration était la clé pour les convaincre, ce que les sondages ne confirmaient pas, mais que défendaient certains militants issus de ces communautés. » En résumé, c’est un piège dans lequel les médias tombent souvent. C’est pourquoi, malgré leurs imperfections, les sondages restent utiles, conclut le journaliste.
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Author : Laurent Berbon
Publish date : 2026-03-29 14:00:00
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