A la veille des élections en Hongrie, la solidité d’Orban est ébranlée. Si les sondages doivent être maniés avec prudence dans un pays où l’appareil d’Etat, l’écosystème médiatique et l’architecture électorale ont été méthodiquement soumis au pouvoir, tous convergent malgré tout vers la même évidence : l’écart entre Viktor Orban et Peter Magyar se creuse, et Tisza est désormais en mesure de l’emporter. Le basculement est devenu un scénario plausible. D’autant que certains disent qu’Orban aurait peut-être perçu l’intérêt de faire porter les difficultés économiques du pays à un successeur, pour reprendre la main dans quelques années.
Cette fragilisation interne tient en partie à un paradoxe : Orban a longtemps transformé ses soutiens extérieurs en certificats de puissance intérieure. Mais les adoubements de Donald Trump et de Benyamin Netanyahou, hier gages d’aura dans l’internationale nationaliste, deviennent des armes à double tranchant en pleine guerre contre l’Iran. Car l’homme qui prétend incarner la stabilité hongroise apparaît de plus en plus dépendant de parrains étrangers dont la charge symbolique pourrait désormais excéder le bénéfice politique.
S’y ajoutent les révélations, à peine surprenantes, selon lesquelles Budapest aurait transmis à Moscou le contenu de réunions européennes confidentielles. Secret de Polichinelle peut-être, mais secret tout de même. Et lorsqu’un soupçon se mue en accusation publique, il cesse d’être un murmure de couloir pour devenir un fait politique. On ne peut pas encore mesurer l’ampleur exacte des influences, des interférences ni des ingérences électorales. Mais une chose est certaine : le régime n’a plus le monopole du mouvement. En face, Tisza a désormais celui de l’élan, et d’un ersatz de nouveauté.
Reste la question essentielle : si Magyar gagne, changera-t-il vraiment la donne ? Oui, sur un point décisif pour l’Union européenne : l’Ukraine. Il est infiniment moins prorusse qu’Orban, au moment même où ce dernier bloque un prêt européen de 90 milliards d’euros à Kiev. Pour Bruxelles, cette seule transformation serait décisive. Mais il ne faut pas prendre le post-orbanisme pour une conversion enchantée à l’Europe. Magyar ne sera pas, par magie, une peluche fédéraliste. Il vient du même monde, du même parti, du même logiciel de pouvoir.
Une longue chaîne de traumatismes historiques
Pour comprendre ce qui attend la Hongrie, il faut l’aborder obliquement. Et, peut-être, à travers l’un de ses fils les plus lucides : Sandor Ferenczi. Le psychanalyste hongrois a montré comment le traumatisme, quand il n’est ni « digéré », ni symbolisé, ni raconté, ne disparaît pas : il se répète. Il sédimente la mémoire, déforme l’identité et organise un rapport pathologique au temps. Or la culture politique hongroise est travaillée par une longue chaîne de traumatismes historiques dont le traité de Trianon reste la matrice émotionnelle. En 1920, la Hongrie perd les deux tiers de son territoire et une part immense de sa population magyarophone. L’événement devient à la fois humiliation nationale, symbole d’injustice et blessure sans clôture.
Et Trianon ne vient pas seul. Il s’inscrit après l’occupation ottomane et la fragmentation du royaume, après l’échec de la révolution de 1848 face aux Habsbourg, après la Première Guerre mondiale – puis avant l’écrasement de l’insurrection de 1956 par les Soviétiques. A travers Ferenczi, on peut lire ces épisodes comme des couches successives de dépossession : défaites répétées, souveraineté confisquée, sentiment d’avoir été trahi par l’histoire. Alors se forge un récit collectif de victimisation. Cette posture n’est pas uniquement douloureuse : comme l’a bien vu Slavoj Zizek, elle procure aussi une rente morale : elle donne raison, elle soude, elle exalte, elle désigne des ennemis.
Orban n’a pas inventé cette disposition psychique, mais il en a fait l’une des armes principales de son régime. Son talent fut de convertir une mémoire blessée en technologie électorale. Magyar, s’il est élu, ne s’attellera pas à atténuer ces dispositions – c’est à la société civile que reviendra cette tâche. Car ce qu’il faudra combattre dépasse un homme : ce sont des réflexes et des récits politiques, culturels et psychiques installés depuis des siècles. L’après-Orban ne serait sans doute pas pire. Il ne sera pas simple pour autant. En Hongrie, l’alternance sera peut-être possible, mais la guérison, elle, demandera davantage qu’une victoire électorale.
Catherine Fieschi est chercheuse au centre Robert Schuman de l’Institut universitaire européen (IUE) de Florence
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Author : Catherine Fieschi
Publish date : 2026-03-30 05:30:00
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