La scène a marqué les esprits. Début décembre, à l’hôtel de Brienne, le député Jean-Louis Thiériot (Les Républicains) remet un très attendu rapport sur la stratégie industrielle européenne de défense. Au premier rang, tout sourire, entouré de la ministre des Armées Catherine Vautrin et de sa ministre déléguée, Alice Rufo, Éric Trappier, rare PDG du secteur de l’armement à avoir fait le déplacement. A chaque recommandation du parlementaire, très remonté contre les responsabilités croissantes de la Commission européenne en matière de défense, Catherine Vautrin regarde le patron de Dassault Aviation du coin de l’œil. Coutumier des coups de gueule et connu pour son franc-parler, Éric Trappier est aussi respecté que craint. Le capitaine d’industrie serait-il plus puissant que les ministres des Armées successifs ? La question, provocatrice, revient régulièrement dans les coulisses françaises du milieu de la défense.
« La seule personne qu’Éric Trappier écoute, c’est le président. Les ministres, même le premier ministre, n’ont que très peu de leviers vis-à-vis de lui », estime un ancien fonctionnaire de l’imposante Direction générale de l’armement, sous tutelle du ministère des Armées. Entre Emmanuel Macron et le grand patron, c’est l’entente cordiale. Comme le veut la tradition présidentielle, les deux hommes se croisent a minima tous les deux ans au salon aéronautique du Bourget. Et échangent régulièrement sur les sujets de défense et d’autonomie stratégique. A l’automne 2022, peu après sa réélection, c’est un Emmanuel Macron agacé par les aléas du Scaf, le chantier franco-allemand d’avion de combat du futur, qui a d’après nos informations convoqué Éric Trappier à l’Élysée pour un entretien à huis clos. Histoire de redonner du souffle au projet, alors en difficulté.
Tous deux jouent autour de cette initiative à plus de 100 milliards d’euros des partitions discordantes. « Gardien de la souveraineté nationale, Éric Trappier compose avec un président avide de coopérations européennes, notamment franco-allemandes », explique Samuel Faure, chercheur à l’IRSEM (l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire), spécialiste des politiques d’armement. Leur discussion, formelle, a néanmoins permis de débloquer l’une des phases clés du Scaf, au point mort depuis plusieurs mois. Mais alors que le carnet de commandes de Dassault est plein à craquer pour les six prochaines années, les désirs élyséens ont aujourd’hui moins de prises sur la ligne bleu-blanc-rouge de Dassault.
Un PDG, cinq ministres des armées
Négociateur hors pair, connu pour son intransigeance et sa dureté en affaires, Éric Trappier adopte avec les cabinets, ministères et grandes directions de l’État la même ligne qu’avec le privé : implacable. Le groupe français, qu’il a lui-même rejoint en 1984, défend ses intérêts à l’ancienne. A la tête d’un fleuron français de la défense, y compris nucléaire, actionnaire de Thales et, par extension, de Naval Group, le PDG de Dassault campe un rôle à part dans le paysage des grands patrons du CAC 40. « C’est le pape absolu ! Il a les clés du camion », souligne Pierre-Elie Frossard, passé par le missilier MBDA et désormais à la tête de la plateforme SouvTech Invest : « Le pouvoir de Dassault, c’est le pouvoir de l’entreprise familiale qui n’oublie rien. Les ministres des Armées passent, Dassault reste. Et à chaque nouveau ministre nommé, c’est Éric Trappier qui lui explique la vie. » Depuis sa nomination à la tête de Dassault Aviation, début 2013, le PDG a vu défiler cinq ministres des Armées.
Longtemps, Dassault s’est contenté de frapper en direct à la porte de l’Élysée, en n’hésitant pas à court-circuiter le ministère des Armées et sa Direction générale de l’armement (DGA), sans même évoquer les parlementaires. A l’automne 2008, l’entrée de Dassault au capital de Thales s’est négociée directement lors d’un rendez-vous entre Serge Dassault et Nicolas Sarkozy, alors président. « Cette culture du lobbying de très haut niveau s’enracine dans les origines du groupe », confie cette fois-ci un ancien cadre d’Airbus : « Marcel Dassault était très proche de François Mitterrand ou de Jacques Chirac. Le top management de Dassault consacre beaucoup de temps et d’énergie à ces prises de contact. »
Comme ses prédécesseurs, et à la différence de Patrice Caine, à la tête de Thales, ou de Pierre-Eric Pommelet, aux manettes de Naval Group, le patron de Dassault s’invite lui aussi régulièrement au « Château » sans passer par la case ministère. « De tous les PDG de la défense, c’est le seul à agir ainsi, de manière aussi assumée », note un général de division. « Éric Trappier a été reçu à plusieurs reprises par l’ancien secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, et par deux anciens chefs d’État-major particuliers du président, au même titre que les autres grands patrons du secteur », explique un ex-conseiller élyséen.
Alors qu’Éric Trappier s’emporte régulièrement contre Airbus, son partenaire de route sur le Scaf, les pouvoirs publics sont bien en peine de le canaliser. Les consignes d’apaisement passées en octobre dernier par le cabinet d’Alice Rufo à destination de l’entourage du tonitruant PDG n’y auront rien changé. Celles de l’Élysée, transmises mezza voce, non plus. Droit dans ses bottes, Éric Trappier s’est saisi début mars de la présentation des résultats annuels de Dassault pour fustiger une nouvelle fois le comportement d’Airbus. En Allemagne, l’entreprise ne dissimule pas son souhait de tourner la page du partenariat avec le constructeur français. « Si Airbus maintient sa position, le projet est mort », a tonné Éric Trappier, en appelant à l’arbitrage de Paris. A l’Élysée, Emmanuel Macron continue d’y croire et exhorte les industriels à prendre leurs responsabilités. Une « mission de rapprochement » a été lancée ce 20 mars entre les deux rivaux, dans l’espoir d’une réconciliation avant mi-avril.
Le capitaine d’industrie entretient avec la sphère politique une relation pragmatique, sans affect. Éric Trappier n’hésite pas à prendre le contre-pied des plus hautes autorités. Fin 2022, une heure seulement après des annonces encourageantes d’Elisabeth Borne sur le Scaf, Dassault est venu apporter un démenti cinglant aux propos de la Première ministre, par voie de presse. « Ce cas est assez emblématique de la façon dont Éric Trappier envisage les relations avec les pouvoirs publics », estime un ancien conseiller du ministère des Armées. Le PDG ne fait que peu de cas des parlementaires, qu’il n’hésite pas à secouer. « Quand l’Allemagne vous dit ‘on va exclure les Français [du Scaf]’, ça ne vous fait rien, vous, les politiques français ? L’Allemagne va exclure les Français d’un projet de développement d’avions de combat, tout ça parce que Dassault dit qu’il aimerait avoir les clés pour piloter et, c’est bizarre, vous ne réagissez pas », a-t-il ainsi lancé, le 24 septembre dernier, devant les députés de la commission des affaires économiques, médusés.
Des leviers de pression
Le succès à l’export du Rafale, le bijou technologique de Dassault, confère à l’entreprise une place prépondérante au sein de la base industrielle et technologique de défense (BITD). Le temps où le Rafale était durement qualifié d' »invendable », notamment par l’ancien ministre de la défense de Nicolas Sarkozy, Hervé Morin, est révolu; Dassault a noué depuis 2015 d’importants contrats auprès de l’Égypte et de l’Inde, pour lesquels l’ex-ministre de la défense Jean-Yves Le Drian a été d’un grand appui. Puis du Qatar, de l’Indonésie ou encore des Émirats arabes unis, fin 2021 – le « contrat du siècle » pour Dassault, avec une commande ferme de 80 Rafale. De quoi fortement réduire sa dépendance aux aléas de la commande publique française.
Le groupe compte plus de 14 600 collaborateurs, dont 70 % en France. Et conserve jalousement ses secrets de fabrication et sa propriété intellectuelle, sur laquelle l’État n’a aucun droit de regard. Omniprésent, Éric Trappier est par ailleurs à la tête de la très puissante UIMM, l’Union des industries et métiers de la métallurgie, l’une des branches les plus influentes du Medef. Autant d’éléments qui jouent eux aussi sur l’incroyable force de frappe de l’entreprise vis-à-vis de la politique de défense française.
En coulisses, une attention particulière est portée aux exigences d’Éric Trappier. Dans les réunions organisées par la DGA entre Dassault et Airbus, il n’est pas rare de voir les représentants de Dassault prendre la parole avant l’autorité publique. Et les points prévus en sa présence requièrent plusieurs semaines de préparation et un sens aigu du détail pour éviter toute contrariété – bien plus que pour d’autres figures de proue de la défense. Toujours d’après plusieurs témoignages, Éric Trappier ne se prive pas de faire part de son mécontentement à la DGA, à coups de retours expéditifs et de mails directs perçu comme des ordres, « sans bonjour ni au revoir », précise une source. Pour ménager sa susceptibilité, l’ancien délégué général à l’armement Joël Barre en est parfois venu à convoquer des fonctionnaires de la DGA, soupçonnés d’être trop peu arrangeants avec Dassault. Dans le petit monde des armées, l’entreprise a aussi la réputation d’avoir le bras long et de pouvoir faire comme défaire des carrières. En octobre 2023, la rétrogradation de Marc Darmon, alors directeur général adjoint de Thales, a, d’après nos informations, été actée après un appel d’Éric Trappier à Patrice Caine. Secret par nature, le groupe cultive une méfiance à l’égard de l’administration. « Pour se prémunir de fuites d’informations à la concurrence, Dassault a pris l’habitude dans les années 2010 de ramener ses dossiers sensibles au format papier à la DGA, jamais par mail. Des précurseurs de la sécurité informatique ! », témoigne un proche du ministère des Armées.
Cette méfiance n’est rien face à celle qu’inspire Airbus à l’avionneur. Les recrutements d’anciens de Naval Group et Thales par le groupe aéronautique européen, qui emploie plus de 56 000 salariés, soit quasiment 4 fois plus que Dassault, sont perçus comme des trahisons. Il n’est pas non plus rare d’entendre, dans les couloirs de l’entreprise française, des propos irrités sur les « boches ». « Le problème, ce n’est pas l’Allemagne, contrairement à ce que certains pourraient croire », a néanmoins tenu à rappeler Éric Trappier lors de présentation des résultats annuels de Dassault, le 4 mars : « Nous n’avons aucun problème à coopérer avec eux. »
En mai 2025, Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, s’est déplacé à l’hôtel particulier des Dassault, au rond-point des Champs-Elysées, pour décorer Éric Trappier de la médaille de commandeur de la Légion d’honneur. Et saluer aussi bien son patriotisme que sa franchise. Chefs d’état-major, officiers généraux, chefs d’entreprise, dont Vincent Bolloré et son fils Yannick, mais aussi plusieurs ministres ou ex-ministres dont Rachida Dati, Gérald Darmanin, Éric Lombard, Jean-Yves Le Drian et des politiques dont plusieurs représentants de la droite – François-Xavier Bellamy, Jean-François Copé et Gérard Longuet – comptaient parmi les 300 invités.
Les liens de Dassault avec la sphère politique sont historiquement étroits. Le fait de détenir Le Figaro n’y est pas pour rien. Éric Trappier s’est déjà ému, en privé, d’être régulièrement sollicité par des « macronistes » mécontents d’articles parus dans le quotidien. Et d’envisager avec amusement une éventuelle riposte à ces plaintes : « C’est très simple, je peux vendre à Bolloré ! »
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Author : Elsa Trujillo
Publish date : 2026-03-31 19:14:00
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