Depuis vingt-cinq ans, Vincent Jauvert enquête sur Vladimir Poutine. Il lui consacre un livre riche en informations et haletant comme un thriller : Kremlin confidentiel, qui paraît aux éditions Albin Michel. Il y reconstitue le parcours de Poutine, ses origines mafieuses, sa conquête du pouvoir, sa dérive autoritaire, ses crimes, sa guerre contre l’Ukraine et « l’Occident satanique ». Un ouvrage édifiant sur lequel Vincent Jauvert s’explique dans Les temps sauvages, le podcast géopolitique de L’Express.
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Sébastien Le Fol : Sur quels nouveaux documents ou témoignages vous êtes-vous appuyé pour écrire Kremlin confidentiel ?
Vincent Jauvert : Je m’appuie, entre autres, sur les archives déclassifiées des discussions entre Poutine et plusieurs présidents américains, Bill Clinton et George Bush notamment. On y découvre un Poutine obsédé par l’Ukraine dès le premier jour de sa présidence. En juin 2000, il reçoit Bill Clinton au Kremlin. Les hommes s’entendent plutôt bien, sauf quand il s’agit de l’Ukraine. Je m’appuie également sur des enquêtes de journalistes russes qui n’ont pas encore été publiées ici, concernant Vladimir Poutine et ses fils, sa vie avec sa nouvelle compagne, la gymnaste Alina Kabaeva. Je puise également dans les mémoires de plusieurs chefs d’Etat et de personnalités qui l’ont rencontré : Angela Merkel, Barack Obama, François Hollande…
Votre livre s’ouvre sur la tentative de coup d’Etat du mercenaire Prigogine en 2023. Pourquoi ?
Cet épisode montre la faiblesse de ce pouvoir et la peur constante de Poutine d’être renversé. Evgueni Prigojine arrive à cent kilomètres de Moscou, avec 5 000 hommes très armés et très aguerris. Poutine appelle son ami, son vassal : le président biélorusse Alexandre Loukachenko. Il lui dit : « je vais tous les buter ». Loukachenko lui déconseille car tous les ingrédients sont réunis en Russie pour une crise sociale, une révolution voire une guerre civile, lui dit-il. Lors de leur avancée, les mercenaires ont été bien accueillis par le peuple russe. Poutine lui répond : « Ok d’accord, on va discuter ». Il « butera » Prigojine plus tard, comme on le sait.
Notre époque a tendance à psychiatriser la politique et les relations internationales. On mobilise des concepts psychanalytiques pour expliquer le comportement des dirigeants. Faut-il psychanalyser Poutine pour comprendre sa manière de diriger la Russie et ses motivations ?
Je crois que Poutine est mû par trois choses : sa soif de luxe tout d’abord. Il est né dans un endroit très pauvre, à Saint-Pétersbourg en 1952, juste après la guerre. Ensuite, il a vécu en RDA où il a pu entrapercevoir le confort occidental. Un de ses collègues du KGB raconte que l’après-midi, quand il n’avait rien à faire, il lisait les catalogues des grands magasins ouest allemands. Il était fasciné par cette société de consommation. Il voulait vivre comme un nabab, ce qu’il a fini par faire. Son passé soviétique a aussi été un driver très fort pour lui. Il y a aussi cette rage contre l’Occident.
Et sa peur obsessionnelle d’être renversé ?
En 2016, Poutine a fait une confidence extraordinaire au réalisateur Oliver Stone dans le documentaire très sympathique qu’il lui a consacré. Stone lui demande : « Monsieur le Président, pourquoi avez-vous accepté de devenir le dauphin de Boris Eltsine en 1999 ? » On aurait pu imaginer que Poutine réponde, au moins pour la forme, qu’il avait un projet pour la Russie. Eh bien non ! Il lui dit que s’il avait refusé, il n’aurait plus eu de gardes du corps pour le protéger, lui et sa famille. Tout Poutine est là !
Un comble pour un ancien espion ! A ce propos, sa démarche très raide viendrait de ses quinze années au KGB. Vous confirmez ?
Des médecins appellent cela la démarche du pistolero. Leurs analyses sont parues dans des revues comme le Oxford British Journal ou le Medical Journal. Ils ont trouvé dans un manuel du KGB des recommandations pour toujours avoir son arme à portée de main. Poutine garde la sienne dans sa poche, comme s’il était toujours prêt à saisir un revolver qu’il n’a plus.
Vous avez commencé à évoquer la passion de Poutine pour le luxe. Quel est son patrimoine aujourd’hui ?
C’est très difficile à dire… Sans doute plusieurs milliards. Rien n’est à son nom, mais à celui d’hommes de paille, de gens très proches de lui. Ainsi a-t-on découvert qu’il avait une grande famille avec de nombreux cousins ! Il perçoit un pourcentage sur certains contrats d’Etat. Cet argent qu’il a accumulé lui a permis de faire construire son fameux palais au bord de la Mer Noire. Il a une passion pour les yachts et il en possède plusieurs.
A l’époque où il travaillait à la mairie de Saint-Pétersbourg, vous racontez qu’il a acheté des parts dans une coopérative que sept de ses amis ont fondée et baptisée Ozero, du nom d’un lac russe. Tous sont devenus les princes de son régime ?
Si j’étais Tolstoï, je raconterais l’histoire hallucinante de ce clan Ozero. Dans les années 1990, Poutine et ses sept amis ont acheté des parcelles autour d’un lac où ils ont fait construire des datchas. Aujourd’hui, ces hommes détiennent la quasi-totalité de la Russie.
En Occident, qui a été le premier idiot utile de Poutine ?
Le premier, et de loin, c’est Tony Blair. En 1999, au moment où Poutine est en campagne pour devenir président, il a besoin de l’aval de l’Occident car les jeunes Russes de l’époque avaient peur qu’un homme du KGB effraie l’Occident. Blair accepte à condition que ce soit dans le cadre d’une visite privée avec sa femme. Et il rentre en annonçant que Poutine sera l’homme du XXIe siècle !
Quelles étaient ses relations avec Jacques Chirac ?
Jacques Chirac était russophile et russophone. Il aimait bien ce dirigeant russe, jeune et costaud, qui remplaçait un alcoolique qui ne tenait plus debout. Chirac a été très intelligent dans sa relation avec lui. Mais dès qu’il s’est agi de contrats, il a toujours su dire non à Poutine.
En 2000, Poutine accorde son premier entretien à un média occidental, la BBC. « La Russie, assure-t-il, fait partie de la culture européenne, je ne peux imaginer mon pays séparé de l’Europe et de ce qu’on appelle souvent le monde civilisé ». C’était du bluff ?
Poutine est une personnalité double. Je pense qu’il a rêvé à un moment de devenir l’ami des Occidentaux. Il était fasciné par la culture occidentale. Mais il a préféré jouer la russitude. Une russitude de plus en plus à droite et conservatrice, très éloignée des valeurs occidentales libérales.
« Poutine veut gouverner comme Staline et vivre comme le milliardaire Abramovitch« , disait Garry Kasparov… Son modèle est-il Staline ou Nicolas Ier ?
Son modèle, c’est Poutine ! Son règne est en train de battre de tous les records de longévité. Il s’inscrit dans le despotisme impérial russe. Il rêve de reconstituer l’Empire soviétique. Poutine est sur un vélo, et il ne peut plus en descendre. S’il arrête le vélo, il a de grandes chances de perdre le pouvoir. Et perdre le pouvoir en Russie, il le sait, c’est soit la mort, soit la prison. En tout cas la perte de tous ses biens.
Qu’est-ce qui pourrait lui faire renoncer à sa guerre contre l’Ukraine ?
Rien ne peut le faire reculer. L’arme atomique… Mais les Etats-Unis ne l’utiliseront pas contre lui.
Et lui, peut-il utiliser l’arme nucléaire ?
A un moment de la guerre en Ukraine, les Américains ont dit que le risque qu’il l’utilise était d’un sur deux. Si son pouvoir est menacé, il pourrait utiliser l’arme nucléaire.
Poutine a fait modifier les règles politiques pour rester au pouvoir jusqu’en 2036. A-t-il déjà identifié un successeur ?
Poutine ne peut pas se permettre de laisser le pouvoir à n’importe qui. Mon hypothèse, mais ce n’est qu’une hypothèse, est qu’il va le transmettre à l’une de ses filles, ou à l’un de ses fils. Qui d’autre pourrait lui assurer sa sécurité personnelle ? Son prédécesseur, Boris Eltsine, l’avait choisi pour qu’il le protège. Et le premier acte de Poutine a été de déclarer l’immunité judiciaire d’Eltsine et des siens !
On connaît les ingérences du régime poutinien. La France, qui entrera dans quelques mois en campagne présidentielle, constitue-t-elle sa cible prioritaire ?
Imaginez un pouvoir prorusse en France ! Pour Poutine, ce serait une victoire incroyable. On voit à quel point il soutient Viktor Orban, le Premier ministre hongrois, qui lui est favorable. Comme ce genre de soutien ne coûte pas cher, il ne va certainement pas s’en priver.
« Il faut frapper le premier et frapper si fort que votre adversaire ne se relèvera pas ». Telle est la devise de Poutine…
Il a essayé de la mettre en application en Ukraine. Dès le premier jour, il a voulu tuer Zelensky. C’est sa technique. Il raconte souvent une anecdote personnelle : à Saint-Pétersbourg, enfant, il courait derrière un rat. L’animal s’est retrouvé cornérisé. Et le rat lui a sauté dessus… Il ne faut donner aucune chance aux rats : c’est sa conviction.
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Author : Sébastien Le Fol
Publish date : 2026-03-31 15:30:00
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