L’Allemagne réarme et les Français s’en inquiètent, alors que, hier encore, ils critiquaient la frilosité militaire de leur voisin. Entre Paris et Berlin, les rôles semblent même désormais inversés, quand on entend le ministre allemand des affaires étrangères Johann Wadephul (CDU), lors de la récente conférence sur la sécurité de Munich : « Les efforts déployés jusqu’à présent en République française sont insuffisants. » Diable ! Ou plutôt Donnerwetter, comme on dit à Berlin.
Outre-Rhin, le changement est spectaculaire. « La Zeitenwende [changement d’époque] annoncée par l’ancien chancelier Olaf Scholz en 2022 passe à la vitesse supérieure » constate Johanna Möhring dans une note de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Pour sa défense, l’Allemagne a desserré les cordons de la bourse et celle-ci était pleine à craquer. Les chiffres donnent presque le tournis. Entre 2015 et 2030, les crédits militaires auront été plus que quadruplés, passant de 35 à 160 milliards par an. L’objectif affiché par le chancelier Friedrich Merz est de faire de la Bundeswehr « la première armée conventionnelle d’Europe ».
Pour y parvenir, le gouvernement fédéral a pris deux mesures successives : en 2022, la création d’un fonds spécial de cent milliards d’euros, puis, en 2025, la réforme du frein à l’endettement. « L’Allemagne dispose désormais des marges de manœuvre constitutionnelles et budgétaires nécessaires » pour financer son réarmement, constatent Benoit Claveranne et Alexandre Robinet Borgamano, dans un récent rapport de l’Institut Montaigne, intitulé « Allemagne : vers une économie de guerre ? » Dès 2026, Berlin dépensera plus de 100 milliards (108 exactement) pour sa défense, à comparer aux 57 milliards du budget français des Armées, pourtant prioritaires. Le décrochage entre les deux rives du Rhin est net.
Un ballon d’oxygène pour l’industrie
Pour l’heure, le principal bénéficiaire du réarmement allemand n’est pas la Bundeswehr, mais l’industrie nationale qui connaît un véritable boom. « La base industrielle et technologique de Défense (BITD) allemande bénéficie pleinement du nouveau paradigme sécuritaire » pointe l’Institut Montaigne. C’est un ballon d’oxygène bienvenu alors que des secteurs traditionnels (automobile, chimie, machines-outils…) traversent une crise structurelle.
De nombreuses entreprises en profitent. Au premier chef, Rheinmetall (blindés, munitions, artillerie…) qui s’impose, grâce à son PDG Armin Papperger, comme un nouveau géant mondial, en tissant des alliances aux Etats-Unis. Mais également TKMS dans la construction navale, Huensoldt pour l’électronique ou Diehl dans la défense aérienne, sans oublier les trois groupes européens à forte participation allemande : Airbus, MBDA et KNDS. On voit également se développer tout un écosystème de start-ups, en particulier Helsing.
Avec une telle dynamique, le risque est de voir l’ensemble de la BITD européenne se restructurer autour de l’Allemagne. Y compris au travers de son influence prépondérante à Bruxelles. En France, de nombreuses voix s’en inquiètent, dont celle du député (LR) Jean-Louis Thiériot, auteur de plusieurs rapports sur le sujet.
A Berlin, la question se pose différemment. Alors que le ministre de la Défense Boris Pistorius dispose de moyens budgétaires quasiment sans limites (48 milliards pour l’équipement cette année !), la BITD allemande est-elle capable d’absorber de telles sommes aussi vite ? C’est qu’au final, cette BITD reste très petite – à peine 2% du total de l’industrie allemande.
A cela s’ajoutent les lourdeurs administratives de la politique d’achat du ministère de la Défense, jugée « très déficiente » et que le ministre Pistorius tente de réformer. Comme le dit Johanna Möhring de l’IFRI, il s’agit de passer d’un système où il y avait « peu d’argent mais beaucoup de temps » à un autre où il y a « beaucoup d’argent, mais peu de temps ».
Contrairement à une idée répandue en France, l’Allemagne s’équipe d’abord auprès de son industrie nationale, et pas chez les Américains. Les importations, essentiellement en provenance des Etats-Unis et d’Israël, représentent moins de 20 % des acquisitions. Certes, celles-ci sont spectaculaires, comme l’avion de combat F-35 ou la défense aérienne avec les Patriot ou Arrow-3. Mais ses achats « sur étagères » bénéficient aussi à l’industrie allemande, qui participent à ces programmes sur le sol national.
« La puissance de la BITD contraste avec la faiblesse apparente des équipements de la Bundeswehr » assure le rapport de l’Institut Montaigne. Les dépenses colossales d’aujourd’hui interviennent après trente années de sous-investissement, qui ont mis à mal la « disponibilité technique opérationnelle » des armements. De même, il faut remplacer les équipements qui ont été livrés massivement à l’Ukraine ces dernières années.
Puissante et compétente, l’industrie allemande ne connaît pas que des succès. Le véhicule blindé d’infanterie Puma est un échec technique coûteux, comme le sont lamentablement les deux nouvelles classes de frégates F125 Baden-Würtemberg et F126 Niedersachsen. L’Allemagne n’a toujours pas les compétences pour construire un avion de combat, même si elle est tentée d’essayer de revenir dans le grand jeu, en sortant du Système de combat aérien du futur (Scaf). En la matière, la défaite de 1945 lui a littéralement coupé les ailes.
Manque d’effectifs
A quoi pourrait donc ressembler la « Bundeswehr 3.0 » ? Crée en 1955, l’armée allemande a d’abord été celle de la guerre froide, totalement intégrée à l’Otan. Elle était alors puissante et nombreuse, jusqu’à 500 000 hommes. Après la réunification, vinrent les années de vaches maigres qui furent également celles des interventions extérieures, toujours prudentes. S’ouvre aujourd’hui une troisième époque dont on discerne encore mal ce qu’elle sera.
Car la Bundeswehr souffre de graves difficultés, en particulier en matière de ressources humaines. Elle ne parvient pas à recruter les effectifs dont elle a besoin pour une remontée en puissance. Sur le papier, l’Allemagne aligne cette année 203 000 militaires, mais ils ne sont en réalité que 184 000, soit un déficit de 10 %.
L’ambition affichée est pourtant d’augmenter les effectifs pour atteindre le chiffre de 260 000 militaires d’active, auquel s’ajouteraient 200 000 réservistes, mobilisables en cas de conflit. On en est loin.
Un nouveau service militaire (Neuer Wehrdienst), sur une base volontaire et d’une durée minimale de six mois, a été introduit le 1er janvier dernier. 20 000 jeunes sont attendus dès cette année, avec une offre alléchante de 2300 euros (net) par mois, tous frais payés par ailleurs. A comparer aux 800 euros (brut) pour les jeunes Français prévus avec le nouveau service militaire annoncé par Emmanuel Macron en novembre. Le dispositif allemand suffira-t-il à alimenter la Bundeswehr en réservistes ? Rien n’est moins sûr. Le rétablissement d’une conscription obligatoire se pose, mais elle fait l’objet de vifs désaccords politiques, comme l’explique Paul Maurice de l’IFRI dans la revue Politique étrangère. La question ne sera pas tranchée avant les prochaines élections législatives en 2029. L’opinion publique reste en effet divisée sur ces questions. Un récent sondage pour la Fondation Körber indiquait que 72 % des Allemands approuvaient la forte augmentation des crédits de défense, mais qu’une majorité d’entre eux (61 %) refusaient que leur pays assume le leadership militaire en Europe. Voilà qui devrait rassurer les Français.
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Author : Jean-Dominique Merchet
Publish date : 2026-05-01 14:00:00
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