Céline Imart court partout. Ce mardi matin, à 7h40, l’eurodéputée LR est à Paris, sur le plateau de Franceinfo, où elle défend, entre autres, la candidature de Bruno Retailleau à l’élection présidentielle. Puis elle file à Strasbourg, où elle arrive juste à temps pour voter, entre midi et deux, le cadre financier pluriannuel (CFP) qui fixe les plafonds de dépense de l’UE. Sans avoir vraiment déjeuné, l’élue commande, au bar des députés, un café qu’elle terminera avant qu’il n’ait le temps de refroidir… Voilà à quoi ressemblent, en ce moment, ses journées. Il faut ajouter à ce planning chargé la gestion de sa ferme dans le Tarn…
Depuis dix jours, Céline Imart, engagée dans une folle course contre-la-montre, se démultiplie. Son objectif : faire plier la Commission européenne sur ce maudit Mercosur. Car le 1er-Mai ne marque pas seulement la Fête du Travail ; c’est aussi, en quelque sorte, la fête de la Commission. Sa présidente, Ursula von der Leyen, a gagné. En dépit des réserves de quelques pays – dont la France ; malgré le vote surprise des eurodéputés, qui sont parvenus à suspendre le texte avec la saisine, le 21 janvier, de la Cour de justice de l’Union européenne ; malgré, enfin, les importantes manifestations d’agriculteurs, le fameux accord commercial entre l’UE et les pays du Mercosur entre provisoirement en vigueur ce vendredi.
Et ce n’est pas tout ! Ce qui énerve au plus haut point Céline Imart et les autres fers de lance de la bataille contre ce traité, c’est qu’il a été modifié, en catimini, dans la dernière ligne droite. Lundi 20 avril, un comité technique du Conseil européen se réunit et vote un « règlement d’exécution » qui risque, s’inquiète-t-on, de faire voler en éclats le fragile équilibre sur les contingents tarifaires. Alors que le système actuel fixe des plafonds – aucune entreprise ne peut s’approprier plus de 15 % du flux – le document voté pourrait les faire exploser en déléguant la gestion des quotas aux pays exportateurs.
« C’est la première fois que l’Europe donne une procuration. C’est scandaleux ! », s’étrangle Céline Imart, qui ne supporte pas que l’on parle d’accord « technique » pour faire passer, comme une lettre à la poste, une modification majeure du texte. Elle ajoute : « C’est le même niveau d’enfumage que les fusions techniques entre le PS et LFI au lendemain du premier tour des municipales ! » Et, de fait, en France, peu de responsables politiques en ont entendu parler. A l’Assemblée nationale, seul l’ancien Premier ministre et commissaire européen Michel Barnier s’en est ému, dénonçant lors des questions au gouvernement une « manœuvre contraire aux règles européennes ».
Ce coup de Trafalgar de dernière minute devrait largement profiter au géant brésilien de la viande, JBS, un véritable empire capable d’abattre 75 000 bovins, 14 millions de volailles et 147 000 porcs par jour. Un autre chiffre donne le tournis : en 2025, JBS enregistrait un chiffre d’affaires de 76 milliards d’euros, soit 10 fois celui du leader européen de la volaille, LDC. Avec ce « règlement d’exécution », le leader mondial de la viande, épinglé dans des affaires de corruption et responsable d’une partie de la déforestation en Amazonie, pourrait récupérer l’essentiel des licences d’exportation. Dans une note publiée le 17 avril, l’Ecole de Pensée sur la Guerre Economique pointait déjà la posture « défensive » de la Commission et citait l’exemple de JBS : « Le Mercosur est bien plus qu’un accord commercial. C’est un mécanisme de conquête : obtenir un accès renforcé au marché européen, faire reconnaître comme ‘équilibré’ un compromis structurellement asymétrique, puis verrouiller juridiquement les avantages obtenus », décrivent les auteurs, reprenant à leur compte l’expression « cars for cows » – des voitures pour des vaches – soulignant, selon eux, l’asymétrie de l’accord.
Silence radio de la Commission
Le samedi 25 avril, Céline Imart, avec 22 collègues, allant d’ESN – le groupe dans lequel siège l’AfD – à The Left – le groupe de l’insoumise Manon Aubry -, a envoyé une « question avec demande de réponse écrite » à la Commission. « Quelles garanties concrètes et vérifiables la Commission peut-elle apporter afin d’assurer une concurrence loyale, compte tenu des implications potentielles pour la souveraineté alimentaire de l’Union et du risque de dépendance structurelle à l’égard d’acteurs fortement soutenus par leurs Etats d’origine ? », s’interrogent-ils. Ils n’ont jamais vu la trace de cette réponse… Silence radio à Bruxelles. Comment parler à quelqu’un qui ne veut pas vous écouter ? Tout le monde est aujourd’hui mobilisé, des syndicats agricoles au ministère de l’Agriculture – « c’est exactement pour pour éviter que des groupes privés fixent les règles que l’on s’est opposé à cet accord », résume-t-on dans l’entourage de la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard. Mais cela suffit-il ? N’est-il pas trop tard ?
Cet énième épisode de l’interminable « feuilleton » du Mercosur illustre jusqu’à la caricature ce bras de fer, qui en annonce d’autres, entre le Parlement de Strasbourg et la « bulle » bruxelloise. « Dans les réunions de groupe, les Français ont toujours été, sur ce texte, les vilains petits canards, les emmerdeurs. Ça a parfois chauffé », raconte un élu du Parti populaire européen (PPE) – le plus grand groupe de l’hémicycle. « Il y a une forme d’agacement de la France qui prétend que rien ne peut se faire sans elle », glissait, début février, un membre du cabinet de Von der Leyen. Dans les faits, donc, la Commission n’en fera qu’à sa tête et les parlementaires ne peuvent qu’espérer que l’avis de la CJUE ne renverse la vapeur. « La Commission a malheureusement les pleins pouvoirs sur les actes techniques. On a très peu de prise », reconnaît, de guerre lasse, Céline Imart. Il faut savoir, dit l’adage, choisir ses combats…
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Author : Sébastien Schneegans
Publish date : 2026-05-01 10:00:00
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