Le patron de la Boerse de Stuttgart reçoit dans un décor typiquement allemand, avec un aperçu de la Bavière en arrière-plan. Matthias Voelkel, qui dirige le groupe boursier depuis quatre ans après quatorze années passées chez McKinsey, n’est cependant pas là pour parler des paysages germaniques, mais de cryptomonnaies. La Bourse de Stuttgart a mis en place une infrastructure digitale pour l’échange de cryptomonnaies en Europe pour permettre aux institutions financières du continent d’offrir à leurs clients un accès simple à ces actifs. Et le groupe veut jouer un rôle central dans leur adoption en Europe. Une étude que la Bourse de Stuttgart vient de publier montre justement un intérêt croissant pour cette nouvelle classe d’actifs. Entretien.
L’Express : Pourquoi Boerse Stuttgart Group mise tant sur les cryptomonnaies ?
Matthias Voelkel : Nous sommes convaincus que l’avenir des marchés de capitaux et de leurs infrastructures sera numérique. Aujourd’hui, beaucoup d’échanges ne sont déjà plus physiques, ils sont électroniques. Et ils vont probablement migrer vers la technologie blockchain. D’une part, il y a le trading d’actifs numériques, sur la blockchain. Cette technologie peut être la solution pour surmonter la fragmentation actuelle du marché européen, particulièrement sur la partie règlement qui est très cloisonnée, pays par pays. D’autre part, il y a les cryptomonnaies, pour lesquelles nous constatons une réelle demande. Si l’on prend l’exemple de la France, un tiers des répondants déclarent vouloir investir dans le Bitcoin et autres au cours des cinq prochaines années. On voit bien que ces actifs se démocratisent et deviennent « mainstream ». C’est une tendance de fond.
Votre rapport pointe néanmoins une méfiance persistante des Français vis-à-vis des plateformes et des grands acteurs de la crypto.
Les clients français placent la barre très haut en matière de confiance. L’étude montre que le niveau de celle-ci vis-à-vis des banques est quasiment trois fois plus élevé, s’établissant juste en dessous des 50 %. Ce n’est pas rien. Pourquoi la confiance envers les prestataires spécialisés est-elle si basse ? Nous n’avons pas interrogé les répondants sur leurs motivations, mais j’ai mon avis sur la question : c’est le reflet des fraudes et des faillites dans le secteur. Si l’on repense à l’affaire FTX, cela ne remonte qu’à quatre ans. Cela dit, beaucoup d’acteurs respectent scrupuleusement les règles et sont parfaitement sains. Mais il est vrai qu’il continue d’y avoir beaucoup plus de nouvelles négatives dans ce secteur que dans le secteur traditionnel.
Ce sentiment est-il amené à changer ?
La confiance va s’installer progressivement. Arriverons-nous à un stade où 100 % des Français ou des Européens auront confiance ? Non. Mais si vous posiez la question pour les titres boursiers classiques, la réponse serait également non. Il y aura toujours des gens très conservateurs qui diront : « Je préfère garder mon argent, je ne veux que de l’or, ou le laisser sous mon matelas ». La confiance ne sera jamais totale pour les nouvelles classes d’actifs, c’est normal. C’est une classe d’actifs avec un fort potentiel de hausse, mais qui reflète aussi une grande volatilité. Il faut être prêt à voir les cours baisser pendant un certain temps. Ce n’est donc pas forcément un actif pour tout le monde, plutôt pour ceux qui savent ce qu’ils font.
Que font concrètement les investisseurs européens et français avec leurs cryptomonnaies ? Pourquoi en achètent-ils ?
Les motivations sont multiples. Pour certains, il s’agit d’une conviction sur l’orientation du marché : ils veulent gagner de l’argent sur une transaction à court terme, que ce soit la semaine prochaine, le mois prochain ou l’année prochaine. Mais on observe de plus en plus une tendance à considérer la crypto comme un investissement à moyen ou long terme, avec des individus qui sont convaincus que dans 5, 10 ou 20 ans, cela vaudra bien plus qu’aujourd’hui.
Ils ne les achètent donc pas pour s’en servir comme monnaie.
Il est vrai que les cas d’usage concrets du Bitcoin, qui reste de loin la cryptomonnaie la plus importante, sont limités dans la vie courante. Au quotidien, il est peu probable que beaucoup de gens se disent : « J’aurais bien besoin d’un Bitcoin ici ». Nous avons déjà les cartes de crédit, PayPal, Apple Pay… le paiement est déjà électronique au quotidien. Ensuite, il y a bien sûr une certaine proportion de personnes qui utilisent des devises spécifiques sur des plateformes nativement crypto, mais il s’agit alors bien souvent de stablecoins. Prenez l’exemple de Polymarket et les marchés de prédiction. Pour opérer sur ces plateformes, vous avez besoin de cryptomonnaies. Mais ce n’est pas du Bitcoin ; ce sont généralement des stablecoins qui servent d’outil de fonctionnement sur ces plateformes.
Pensez-vous que l’usage des stablecoins va augmenter à l’avenir ?
Le stablecoin est un sujet capital. Les Etats-Unis ont une stratégie très claire et articulée avec notamment le « Genius Act ». Cette législation porte spécifiquement sur les stablecoins américains et vise à encadrer et stimuler l’innovation nationale dans ce domaine. Les Etats-Unis sont convaincus que l’infrastructure des marchés de capitaux de demain sera numérique. Et une infrastructure numérique a besoin de monnaie numérique. Celle-ci peut prendre deux formes : soit une monnaie numérique de banque centrale,comme l’euro numérique, soit un stablecoin, qui est une monnaie numérique privée. Les Etats-Unis ont clairement opté pour le stablecoin. À mesure que le monde migre vers ces infrastructures numériques, l’usage des stablecoins va exploser du côté institutionnel.
Il est crucial pour nous, Européens, de s’assurer que l’infrastructure financière du futur ne tourne pas exclusivement sur des stablecoins en dollars US. Aujourd’hui, la réalité est que 99 % des stablecoins sont libellés en dollars. Il existe des initiatives européennes louables, comme celles de certains consortiums de banques européennes, avec la participation de banques françaises ou de la filiale Forge de la Société Générale. Ces efforts sont nécessaires, mais ils doivent rattraper leur retard, car dépendre à 99 % du dollar n’est pas une bonne chose.
C’est un enjeu de souveraineté stratégique sur nos infrastructures critiques. Prenez le refinancement de la dette américaine : les émetteurs de stablecoins comme Circle et Tether figurent déjà parmi les plus gros acheteurs de bons du Trésor américain [Tether était 7e acheteur mondial en 2024, NDLR]. Ces deux acteurs achètent plus de titres de dette américaine que des pays comme l’Allemagne ! C’est donc une question de refinancement, de « re-dollarisation » de l’économie et d’indépendance stratégique.
Du côté des particuliers aussi. De nombreux investisseurs particuliers ne veulent pas faire l’aller-retour entre le monde numérique et le monde bancaire classique. Ils ne veulent pas vendre leurs Bitcoins contre des euros, puis racheter une autre devise avec ces euros.
Vous semblez plus optimiste pour les stablecoins que pour l’euro numérique…
Pas forcément. Côté institutionnel, nous proposons notre plateforme de règlement européenne Seturion pour générer de réels gains d’efficacité. Cela peut être extrêmement performant : jusqu’à 90 % moins cher que ce que nous avons actuellement avec ces systèmes nationaux cloisonnés. Mais pour atteindre ces 90 %, il faut utiliser de la monnaie numérique, que ce soit des stablecoins ou des monnaies numériques de banque centrale, comme l’euro numérique. Sur le plan institutionnel, je suis un fervent partisan de l’euro numérique émis par les banques centrales. Est-ce que nous en avons besoin pour les particuliers ? Je n’en suis pas certain. Mais pour les institutions, c’est absolument nécessaire.
Votre rapport montre que les Français font plus confiance à leur banque qu’à des plateformes spécialisées pour investir dans la crypto. Mais les banques, notamment en France, ne sont-elles pas réticentes à aller dans ce domaine ?
J’ai personnellement plusieurs discussions concrètes chaque semaine avec des banques dans toute l’Europe, y compris en France. Nous sommes déjà en phase d’intégration avec de nombreuses banques européennes de premier plan. Il est vrai que certains établissements hésitent encore, notamment quelques banques françaises. Mais à l’échelle européenne, la tendance est clairement positive. Je pense que même les banques les plus conservatrices finiront par s’ouvrir si elles voient que la demande des clients est là. Selon moi, si vos clients demandent un service, la bonne approche consiste à leur en donner l’accès dans un cadre sécurisé et fiable. Car l’alternative, c’est que vos clients aillent chercher cet accès ailleurs.
L’un des résultats de l’étude montre que près d’un Français sur trois envisagerait de changer de banque si la sienne ne propose pas de crypto alors qu’une concurrente le fait. De manière générale, on observe une ouverture croissante en Europe. On pourrait y voir un risque, mais il s’agit en réalité d’une formidable opportunité. Et nous sommes là pour aider les banques françaises à répondre à cette demande croissante.
Les cryptomonnaies ne posent-elles pas des risques spécifiques aux particuliers ainsi qu’aux acteurs publics et privés ?
Pour les particuliers, la valeur peut bien sûr baisser. C’est le cas de tout investissement, qu’il s’agisse d’or, d’immobilier ou d’actions. Ne pas investir du tout est aussi un risque à 100 %, car avec une inflation de 2 à 3 % en Europe, votre capital perd de sa valeur si vous gardez vos euros sous le matelas. Les cryptos sont une classe d’actifs plus volatiles que les obligations d’Etat, mais en contrepartie, le potentiel de gain est nettement plus élevé. L’histoire des dix dernières années montre qu’un investisseur est généralement gagnant sur le long terme, malgré les fluctuations. Si vous confiez vos Bitcoins à un partenaire qui n’est pas digne de confiance, il peut néanmoins être piraté. C’est pour cela qu’il est crucial de choisir une banque qui travaille avec un partenaire d’infrastructure fiable. Pour les entreprises, le risque structurel est le même. Enfin, pour les Etats, certains commencent à constituer des réserves stratégiques de Bitcoins. On appelle souvent le Bitcoin « l’or numérique » car il est rare, fongible et inspire confiance à ses détenteurs. Les Etats-Unis, par exemple, ont une réserve de Bitcoins. Le risque est là aussi lié à la fluctuation de la valeur. Mais il y a un risque plus global pour les Etats : celui de voir des monnaies étrangères remplacer leur monnaie nationale par la « porte dérobée ». Comme je l’évoquais, si l’infrastructure numérique européenne finit par tourner uniquement sur des stablecoins en dollars parce que nous avons refusé de développer nos propres solutions ou un euro numérique, alors nous introduisons le dollar partout dans notre économie. C’est pour cela que nous avons besoin de stablecoins européens en euros, où des banques françaises sont pionnières, et d’un euro numérique institutionnel pour contrer l’influence grandissante du dollar numérique.
Ces crypto-actifs ne risquent-ils pas de fragiliser notre monnaie ?
Comme je l’ai dit, pour le Bitcoin, non. Le Bitcoin est un actif dans lequel on peut investir, un peu comme de l’or numérique. Est-ce qu’il va remplacer les flux de paiement ? Je ne le pense pas. Cela arrive à petite échelle ailleurs, mais cela dépend de la force de la monnaie locale. On le voit en Amérique latine ou en Afrique, mais pas en Europe où nous avons des monnaies relativement stables. Le sujet, ce sont les stablecoins : c’est de l’euro ou du dollar sous forme numérique. L’avenir de la monnaie sera, d’une certaine manière, numérique. Soit nous développons un euro numérique et, idéalement, des stablecoins libellés en euros, soit ce seront des stablecoins en dollars US qui s’imposeront.
La législation européenne sur les cryptomonnaies est-elle adaptée ?
Il y a deux aspects, car le Bitcoin et les stablecoins sont des choses totalement différentes, même s’ils partagent la même technologie. Sur le Bitcoin, il y a le règlement MiCA. Globalement, nous l’apprécions. Tout n’est pas parfait, mais il est très louable que l’Europe ait réussi à instaurer une législation commune. C’est une bonne chose d’avoir ce cadre réglementaire ; nous ne voulons pas du Far West. Le seul danger est de voir une bonne réglementation étouffée par la bureaucratie. C’est un risque réel dans de nombreux domaines en Europe : la règle de base est bonne, puis la bureaucratie prend le relais et tue l’efficacité par des textes d’application trop complexes.
MiCA réglemente aussi les stablecoins. Là, c’est un peu plus strict, notamment sur les actifs de réserve. Le risque est le même : que ce soit trop complexe et que les barrières à l’entrée soient trop hautes. Et si aucun acteur européen crédible n’émerge, la place pourrait être prise par un géant américain. On a vu ce scénario si souvent… Enfin, il y a une autre législation sur les actifs tokenisés : le « Régime Pilote DLT » pour distributed ledger technology, (technologie de registre partagé, NDLR), examiné au sein du MISP (Market integration and supervision package). Cela n’a rien à voir avec le Bitcoin, on parle ici de l’infrastructure numérique des marchés de capitaux de demain. Le principe est bon car il permettrait de construire une infrastructure numérique pour les marchés de capitaux, et donc créer une véritable union des marchés de capitaux. C’est une excellente chose, c’est même indispensable et plus qu’attendu.
Le risque lié au régime pilote DLT, c’est qu’il est très politique, notamment sur la question de la supervision : doit-elle être nationale ou européenne ? Ce débat politique risque d’enliser tout le processus. Notre souhait est qu’il soit traité en priorité pour ne pas être pris en otage par les autres débats. Le temps où l’Europe donnait le ton et où les autres suivaient est malheureusement révolu. Le monde n’attend pas : si nous sommes trop lents, l’infrastructure numérique sera construite ailleurs. Ces actifs tokenisés sont cruciaux pour l’avenir financier de l’Europe. Les propositions de la Commission sont bonnes, alors votons-les et avançons.
Source link : https://www.lexpress.fr/economie/high-tech/matthias-voelkel-bourse-de-stuttgart-les-stablecoins-sont-un-enjeu-de-souverainete-strategique-WFR2BKAN6VGHHPVGAT4EQ2WJ3M/
Author : Aurore Gayte
Publish date : 2026-05-02 14:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

