La bataille feutrée pour prendre la tête du « Machin » – selon l’expression un brin ironique du général de Gaulle – est lancée. En avril, les premières candidatures pour le poste de onzième Secrétaire général des Nations unies depuis 1945 ont été déposées. A ce jour, quatre candidats sont déclarés pour succéder au Portugais Antonio Guterres dont le double mandat, commencé en 2017, a confirmé l’effacement d’une institution qui avait déjà été largement affaiblie sous le règne de son prédécesseur Ban Ki-moon (2007-2016).
Les quatre candidats sont la Chilienne Michelle Bachelet, deux fois présidente de son pays ; l’Argentin Rafael Grossi, directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) depuis six ans, le Sénégalais Macky Sall, ancien président de la république et la Costaricaine Rebeca Grynspan, économiste et ancienne vice-présidente de cet Etat d’Amérique centrale réputé pour sa stabilité et son tourisme vert. D’autres candidats non déclarés peuvent encore se faire connaître. Seule condition : être soutenu par au moins un pays membre.
Le scrutin se déroulera selon un processus informel souvent comparé au conclave qui choisit le souverain pontife. Après des consultations informelles, les quinze membres du Conseil de sécurité procèdent à des votes indicatifs à huis clos afin d’évaluer le soutien dont bénéficie chaque candidat. Il est essentiel d’obtenir l’approbation des cinq membres permanents du Conseil (Chine, Etats Unis, France, Russie, Royaume-Uni), chacun disposant d’un droit de veto. Cela semble exclure les chances de Michelle Bachelet, trop marquée à gauche pour l’administration de Donald Trump et dont l’action comme Haut commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme (2018-2022) avait fait l’objet d’un torrent de critiques.
Sa candidature n’est, par ailleurs, pas appuyée par son propre pays – Macky Sall est dans le même cas. Les quinze membres du Conseil de sécurité (permanents et non permanents) débattent et votent jusqu’à dégager une unanimité ou un consensus. En 1981, il avait fallu seize tours de scrutin pour aboutir à la désignation du Péruvien Javier Perez de Cuellar.
A ce stade, l’Argentin Rafael Grossi est tenu pour le favori, mais Rebeca Gryspan, du Costa Rica, croit en ses chances, comme elle l’a expliqué à L’Express lors d’un passage à Paris la semaine dernière. En septembre, l’assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution pour regretter qu' »aucune femme n’a jamais occupé la fonction de Secrétaire générale » et pour « encourager fortement les Etats membres à présenter la candidature de femmes pour le poste ». Connu pour sa stabilité, le Costa Rica, n’a ni armée ni ennemis. Le pays, situé entre le Nicaragua et le Panama, a en outre joué un rôle diplomatique fondamental et décisif dans la pacification d’une Amérique centrale ravagée par des guerres sanglantes dans les années 1980.
Enfin, conformément à une règle non écrite selon laquelle chaque région du monde doit obtenir le poste de Secrétaire général à tour de rôle, la plupart de diplomates conviennent qu’il échoit cette fois-ci à l’Amérique latine. « La seule chose que je demande, c’est que le fait d’être une femme ne constitue pas un désavantage ! », déclare celle qui a été secrétaire générale des Nations unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED) de 2021 à 2026. Entretien.
L’Express : Comment analysez-vous la perte d’influence et de crédibilité de l’ONU ?
Rebeca Grynspan : Premièrement, il faut admettre que ce phénomène est réel. C’est le début de toute analyse. Un profond scepticisme s’est installé à propos de la capacité de l’ONU à résoudre les problèmes du monde, en matière de paix et de sécurité. Depuis que je suis candidate au poste de Secrétaire générale des Nations unies, les gens me demandent : « Mais où est passée l’ONU ? » Or si ses dirigeants sont physiquement absents des points chauds de la planète, ceux-ci ne peuvent avoir voix au chapitre et exercer leur influence. Ma priorité est de faire revenir l’ONU à la table des négociations. Si nous ne sommes pas là où l’action se passe, il est impossible de restaurer la crédibilité et la centralité que les Nations unies sont censées avoir.
L’échec, c’est ne rien essayer
Comment faire ?
Premièrement, il faut être moins réticent à prendre des risques. Le minimum, c’est de tenter d’agir. Nous avons droit à l’échec mais nous devons au moins être sur le terrain. Si nous ne sommes pas proactifs, si nous n’allons pas voir sur place, vous ne pouvez rien proposer de crédible. A la différence des gouvernements nationaux qui n’ont pas droit à l’échec, l’ONU est peut-être la seule organisation politique qui puisse se permettre d’échouer dix fois et de faire une onzième tentative. L’échec n’est pas d’échouer ; l’échec, c’est de ne rien essayer.
Deuxièmement, le bureau du Secrétaire général doit être mieux structuré afin de remplir ses missions de bons offices, de prévention et de médiation. Actuellement, il existe une unité de médiation rattachée au département des affaires politiques et une unité de prévention, séparée d’elle. Ces capacités doivent être réunies dans une équipe plus légère, sous l’autorité du Secrétaire général. On ne peut pas travailler efficacement en s’appuyant sur une structure bureaucratique pyramidale mal coordonnée.
Reconnaissez-vous que l’ONU est une organisation trop bureaucratique ?
Je dirais les choses autrement. La bureaucratie ou, si vous préférez, les institutions, remplissent un rôle important. Je viens du Costa Rica qui est un pays où nous valorisons la fonction publique car nous savons que la stabilité politique en dépend. Cependant, la bureaucratie ne doit pas être omnipotente. Il revient au Secrétaire général de diriger l’ONU ; pas à l’ONU de diriger le Secrétaire général. L’action politique ne peut pas être conduite par l’administration.
Lorsque, en 2022, j’ai mené, à Istanbul, l’importante médiation dans l’Initiative céréalière de la mer Noire (souvent appelée « accord sur les céréales ») pour permettre à l’Ukraine d’acheminer ses céréales par un corridor maritime sécurisé, je l’ai fait avec une équipe légère. Cela a permis des discussions rapides et la signature d’un accord diplomatique entre l’Ukraine et la Russie, en juillet 2022, sous l’égide de la Turquie et des Nations unies. J’avais cinq collaborateurs qui me rendaient compte quotidiennement, et j’en référais directement au Secrétaire général. Notre équipe resserrée était agile. Notre processus de décision était rapide. Et nous avons travaillé hors des sentiers battus. Tout cela aurait été impossible dans le cadre d’une structure pyramidale. Si j’étais en fonction, j’agirais de la même manière afin de faire des propositions pour le détroit d’Ormuz. Je m’entourerais d’une équipe réduite qui connaît la géopolitique régionale, le droit maritime, les règles du commerce, la question de mines, etc.
A quand remonte la dernière fois où les Nations unies ont joué un rôle important sur le plan international ?
Je viens d’évoquer « l’accord sur les céréales » mais on peut aussi citer l’action du Secrétaire général lors du siège de Marioupol (Ukraine) qui a permis d’évacuer de nombreux civils en mars et en mai 2022.
Le conseil des droits de l’homme de l’ONU, où siègent régulièrement des pays qui violent les droits humains, comme Cuba ou l’Iran, doit-il être réformé ?
Le Secrétaire général n’élit pas les membres du Conseil. Ce sont les membres de l’assemblée générale de l’ONU qui élisent des représentants en leur sein.
Vous n’avez pas de solution à ce problème qui fait la « une » des journaux à chaque fois qu’un pays non démocratique intègre ledit conseil ?
Je comprends votre critique. Toutefois, cette instance joue un rôle important parce qu’elle dénonce les violations des droits de l’homme. Beaucoup de rapports sont publiés sur les pays auxquels vous pensez.
L’ONU reflète-t-elle encore aujourd’hui le nouvel ordre mondial ? Ou, au contraire, son fonctionnement devrait-il être réformé, comme le réclament certains comme le Brésil ?
Lorsque les Nations unies ont été établies en 1945, avant les décolonisations, elles comptaient 51 pays. Il y en a maintenant 193, c’est-à-dire 142 pays supplémentaires qui exigent d’avoir une voix plus forte et d’être mieux entendus à l’ONU. Ils ont raison. Dès lors, la question est : comment réformer nos institutions, notamment le Conseil de sécurité ? Les pays du « G4 » (Brésil, Japon, Allemagne, Inde) estiment qu’ils devraient chacun avoir un siège permanent au Conseil de sécurité. D’autres ne réclament pas de siège permanent mais voudraient augmenter le nombre de sièges non permanents (il en a dix actuellement, souvent appelés les Elected 10, ou « E10 » ; élus pour des mandats tournants de deux ans). L’Afrique, elle, se plaint de n’avoir aucun siège permanent au Conseil de sécurité. Il faut poursuivre cette discussion.
Vous pourriez être la première femme à devenir Secrétaire générale des Nations unies. Dans cette élection, est-il avantageux d’être une femme ?
J’espère que oui ! (rires) Plus sérieusement, la seule chose que je demande, c’est que cela ne constitue pas un désavantage. La meilleure chose qui puisse m’arriver, c’est que cette élection soit fondée sur les mérites des candidats, qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes.
Que feriez-vous de différent par rapport à l’actuel Secrétaire général Antonio Guterres, en fonction depuis 2017 et âgé de 77 ans ?
Je serais davantage proactive en matière de paix et de sécurité. La diplomatie préventive et la médiation sont au cœur de la fonction de Secrétaire général. Il faut être force de proposition et être dans l’action. L’article 99 de la Charte des Nations Unies invite clairement le Secrétaire général à engager le dialogue avec le Conseil de sécurité autant qu’il le souhaite. Et cet engagement ne doit pas être seulement formel ni se limiter aux réunions du Conseil de sécurité. Le Secrétaire général doit s’engager davantage dans les consultations et les réunions informelles qui ont lieu en marge des réunions du Conseil de sécurité.
Hélas, dans les consultations, les Secrétaires généraux envoient habituellement des adjoints (aux affaires politiques ou au maintien de la paix, etc.). C’est ce qu’ont pratiqué Antonio Guterres et Ban Ki-moon. Moi, j’irai personnellement au contact. Pour bâtir de la confiance, il faut s’engager à fond. Le rôle du Secrétaire général ne peut pas consister uniquement à prononcer des discours.
Parmi les Secrétaires généraux depuis 1945, lesquels sont, pour vous, une source d’inspiration ?
J’ai étudié les biographies de tous les titulaires de la fonction et j’ai appris quelque chose sur chacun d’entre eux. Mais je dirais que le Ghanéen Kofi Annan (1997-2006) et, surtout, le Suédois Dag Hammarskjöld (1953-1961) sont les plus marquants. Ce dernier a été le premier à réfléchir aux opérations de maintien de la paix. C’est lui qui a créé les « Casques bleus » dont la première intervention date de la crise du canal de Suez en 1956. Nous nous souvenons tous, aussi, de sa célèbre maxime prononcée en 1961 : « L’Organisation des Nations Unies n’a pas été créée pour nous emmener au paradis, mais pour nous sauver de l’enfer. » Cela reste d’actualité.
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Author : Axel Gyldén
Publish date : 2026-05-05 03:45:00
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