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« Il est prêt à tout » : Gabriel Attal, son plan pour défier Edouard Philippe

« Il est prêt à tout » : Gabriel Attal, son plan pour défier Edouard Philippe

À combien d’interlocuteurs l’a-t-il modestement affirmé ? « Je suis meilleur en campagne qu’Édouard Philippe », ne cesse de répéter Gabriel Attal depuis des semaines à tous ceux qu’il invite à l’écouter. Persuadé d’avoir sauvé son camp lors des législatives de 2024 en tant que Premier ministre démissionnaire, le voilà désormais convaincu qu’il peut dépasser son statut de challenger. Celui qui n’est pas encore officiellement candidat à l’Élysée a fait le ménage au sein de Renaissance pour mettre son parti, ses moyens (nombreux), ses militants (moins nombreux…), au service de son ascension, avec en premier point d’orgue un grand meeting le 30 mai prochain. Qui l’aime le suive. Et pour les autres ?

Dans les couloirs de l’Élysée, où la créature échappée au Créateur est toujours regardée de près autant que de travers, on parvient à saluer un atout de taille chez Gabriel Attal. Peut-être même le principal : son feu sacré. « Il est celui qui a le plus envie, il est prêt à tout. Et il s’est doté d’une équipe de collaborateurs très pros, très organisés, à son service matin, midi et soir », constate un conseiller d’Emmanuel Macron. Une équipe à son image : un mélange détonnant de rigueur et de contrôle, notamment de ce qui peut s’écrire et se lire dans la presse à propos de leur patron, avec un interventionnisme débridé. Sa détermination à toute épreuve, frôlant l’obsession, saute aux yeux de tous ceux, notamment à droite, qui l’ont croisé ces derniers mois.

« Zéro janvier »

Elle ne date pas d’hier, ni d’avant-hier. En mai 2022, Attal se voit chargé des Comptes publics dans le gouvernement Borne, poste transversal et stratégique pour le jeune ministre en quête de légitimité technique. Il débarque à Bercy avec ses quatre « power rangers », son noyau dur de collaborateurs, un clan à la vie à la mort. Dès leur arrivée, il crée une conversation WhatsApp dans laquelle ils phosphorent pour que leur champion soit audible dans l’opinion, en prise avec les Français. Ainsi naquit la boucle nommée « zéro janvier ». Comprendre : c’est ici, et maintenant, que tout commence. L’un de ses membres le confie aujourd’hui : « On s’est dit que cette boucle nous mènerait jusqu’à l’Élysée. »

Aujourd’hui, Gabriel Attal a déjà fait la moitié du chemin et partage avec Bruno Retailleau trois points communs. Les deux homologues sont chefs de parti, visent l’élection suprême et sont menacés par le même mal lancinant : pour les mois à venir, ils ont bien plus de raisons de craindre une déperdition de leurs troupes que d’espérer des ralliements. La grande transhumance, à gauche, à droite, aura peut-être lieu cet automne, surtout si le maire du Havre maintient son avance dans les sondages. Sans oublier, en bon anglais managérial, le phénomène de « quiet quitting » – démission silencieuse – qui guette les embarqués de 2017 en bout de course, ou peu emballés par le profil de leur nouveau capitaine.

Le 16 mars dernier, l’ex-Premier ministre fêtait son 37e printemps. Élisabeth Borne, pour une fois, lui fait une fleur : un petit message de bon anniversaire. Il y a des choses qui se disent – entre eux, essentiellement des piques de la taille de stalactites – et puis des choses qui se font. En guise de réponse, celle qui fut remplacée par Attal à Matignon ne lira que deux coches. Même pas bleues. Grises. Signe que le trentenaire n’a pas daigné ouvrir son SMS. Certes, le patron de Renaissance doit certainement s’affairer en ce lendemain de premier tour des municipales : les fusions de listes, notamment à Paris, ne se feront pas toutes seules. Mais tout de même. De là à faire passer la PM au rang de sPaM…

Chef de meute

Voilà le dernier « échange » entre Attal et Borne, avant que l’élue du Calvados ne prenne, ce mercredi 6 mai, ses distances avec lui et Renaissance. Le divorce semble prononcé : celle qui fustige le manque de débat au sein du parti a quitté la présidence de son conseil national pour créer sa propre formation politique, « Bâtissons ensemble », amenant dans sa valise une poignée de fidèles ou de contempteurs de Gabriel Attal, dont les ex-ministres Éric Dupond-Moretti, Marc Ferracci ou encore Astrid Panosyan-Bouvet. On a connu meilleur contexte qu’un début de fronde pour annoncer officiellement sa candidature à la présidentielle. « Borne n’a toujours pas digéré d’avoir été remplacée par Gabriel, elle le redit dans son livre, murmure-t-on dans l’entourage du secrétaire général. Quand aux macronistes des débuts, pour nous, l’idée ce n’est pas ‘on prend le même et on recommence‘… »

Le patron de Renaissance ne semble pas s’en inquiéter. Ce n’est pas son tempérament. Attal est un bulldozer, pas une voiture-balai soucieuse de récupérer coûte que coûte les indécis et les critiques de son action. Assis sur la légitimité que lui procurent les militants, il court tout droit, tourne à peine la tête, jamais ne se retourne. Au fond, quel mal y a-t-il à incarner puissamment le parti et à en faire une machine de guerre personnelle ? D’autres, par le passé, s’y sont essayés. Le candidat Attal ne diffère guère du ministre Attal : il est un homme de clan, de petite équipe dévouée, lui qui a tant besoin de confiance et de fluidité. Chef de meute plus que fédérateur. Lui-même reconnaît qu’il doit encore gommer cette image de solitaire qui colle à son pedigree. « Gabriel mériterait d’avoir un entourage plus large, moins consanguin. Il doit montrer qu’il est capable d’ouvrir », regrette l’un de ses députés, tendance aile droite. Un ancien membre du gouvernement lève les yeux au ciel : « Il y a un immense hiatus entre ce qu’il dit et ce qu’il fait, regrette-t-il. Il n’hésite pas à vous dire ‘J’ai besoin de toi, viens m’aider si tu le souhaites’. Je lui ai répondu que si je pouvais être utile au chef de parti, j’étais là pour lui. Et puis… Il ne s’est jamais rien passé. C’est révélateur. »

Fin décembre, Emmanuel Macron se livre face à un visiteur. « La logique en 2027, c’est qu’il y ait du changement. » Quoi de plus logique après dix ans de pouvoir ? Le désir d’alternance se niche partout, même dans les corps. Gabriel Attal traîne un vague air de famille avec le chef de l’Etat. Non, pas une ressemblance physique. Plutôt cet air d’enfant de la bourgeoisie née avec des fées sur son berceau et accompagné par la réussite depuis sa tendre enfance. Le succès est écrit sur leur visage. Tout juste Emmanuel Macron jouit-il d’une capacité séductrice inégalée, quand son ex-poulain est prisonnier d’une certaine froideur. « Tu ressembles trop à Macron », lui lâche un jour un lieutenant d’Édouard Philippe, dans une remarque pas tout à fait désintéressée.

Gabriel Attal est pourtant contraint de proposer un nouveau chemin aux Français. « Si le président pouvait se représenter, il n’aurait pas d’autre choix que de faire un programme de rupture », note-t-il lui-même. Rompre avec qui ? Le leader de Renaissance ne masque plus son aversion pour Emmanuel Macron, dépeint en dissimulateur dans son ouvrage En homme libre. Un récent confident du candidat a été frappé par sa détestation du chef de l’Etat, « moteur politique ». Surtout, rompre avec quoi ? Gabriel Attal s’inscrit dans l’espace politique bâti par Emmanuel Macron. Il assume une filiation idéologique, entre soutien à la politique de l’offre et engagement européen. Sa rupture est avant tout personnelle. « Tu vas refaire du Macron », lui a récemment glissé un parlementaire. « Oui, mais du Macron cohérent », a répondu le prétendant, en allusion au dérapage des déficits publics lors des deux quinquennats.

Clivant… mais consensuel

Par petites touches, le candidat Attal tente de se singulariser. Ici, une offre régalienne plus forte. Là, une promesse de « partager le pouvoir », loin des canons traditionnels de la Ve République. Et qu’importe si notre homme cumule la double casquette de président de parti et de groupe parlementaire. « Sur les questions de gouvernance et de pratiques du pouvoir, on peut renouer avec un électorat de centre gauche », croit-il. Ah la gauche… La grande affaire de Gabriel Attal. L’ex-Premier ministre souhaite conquérir un pan de cette France pour rattraper son retard sur Édouard Philippe. « La gauche républicaine », dit-il souvent. Les preuves d’amour manquent, tant l’impétrant réserve ses œillades à la droite. Peut-être cette ouverture sur la GPA ? « On ne va pas chercher à gauche sur le sociétal », théorise le président des Hauts-de-France Xavier Bertrand. Le chef des députés LR Laurent Wauquiez s’en est étonné auprès de lui. « Tu as structuré ton image autour de l’interdiction de l’abaya. Tu la sacrifies pour aller au centre gauche où tu n’as rien semé. » Gabriel Attal va surtout… Là ou les Français l’attendent. De l’abaya à la libéralisation du travail le 1er mai, la méthode est identique : le candidat s’empare de sujets clivants dans la sphère politique, mais consensuels dans la société. Le débat médiatique donne alors l’illusion d’une proposition disruptive… Déjà acceptée par l’opinion. Ainsi se crée l’image de pourfendeur de tabous. « Il est plus compliqué d’embarquer l’opinion sur des sujets impopulaires », raille un pilier du bloc central.

D’aucuns diraient qu’Attal est le fruit de son époque. Sur le fond, peut-être ; sur la forme, pour sûr. Convaincu qu’une partie de l’élection de 2027 se jouera sur les réseaux sociaux, le trentenaire a investi massivement tout ce que les smartphones des 15-40 ans comptent de plateformes, en particulier TikTok (696 000 abonnés) et Instagram (463 000 abonnés), en y intégrant tous les codes, visuels et sémantiques. « C’est une dimension essentielle de la campagne. D’autant plus que nous sommes challengers, donc on doit prendre le contre-pied total de celui qui a choisi de se taire », glisse-t-on dans son entourage. À un parlementaire LR venu lui faire part de son retard en la matière, Édouard Philippe a reconnu la différence de savoir-faire : « Oui, là-dessus, il va falloir que je progresse. »

Mais le futur candidat est aussi empreint d’un certain classicisme. Gabriel Attal a la réputation d’homme secret, guère friand du « small talk » et du compagnonnage politique. Commes d’autres, il se plie au récit intime dans son autobiographie. Avec une communication millimétrée : l’auteur couche sur ses papiers des doutes à se livrer… Puis s’y résigne au nom de l’exigence de vérité. Cet automne, Gabriel Attal ironisait sur les confessions de Jordan Bardella qui « se la joue Cosette » après avoir été dans un « lycée privé et avoir eu une Smart à 18 ans ». Lui aussi tire cette corde sensible pour s’humaniser auprès des Français, à travers le récit d’épreuves intimes : « Parler du perso, c’est un passage obligé. Si tu ne le fais pas, d’autres le font pour toi », assure-t-on dans son équipe. Même s’il est permis de douter que les blessures d’enfance racontées par le candidat auraient fait l’objet de fouilles indélicates. Toujours est-il que l’exercice de style est une réussite sur le plan comptable : En homme libre est le deuxième essai le plus vendu la semaine de sa sortie.

Ce pays, il le veut, mais le comprend-il ? Gabriel Attal est un pur produit du macronisme. Ce courant politique est né de l’intuition d’une France en quête de mobilité sociale comme géographique. En Marche, une ode au mouvement permanent. Un interlocuteur du patron de Renaissance a été frappé par sa connaissance aiguë du « monde qui vient », entre révolution de l’intelligence artificielle et avènement des géants de la Tech. Sauf que le monde qui vient n’ensevelira pas celui qui est. La crise des gilets jaunes a mis en lumière le désir d’enracinement d’une partie du pays. Que cet élu fasse remarquer à l’ancien Premier ministre que de nombreux Français aspirent à être enterrés dans le village de leur naissance, et la réplique tombe : « Ils ne sont pas ambitieux. » Simple constat ou incapacité à saisir intellectuellement ce type d’aspiration ? L’ambitieux Attal devra parler à ces deux France pour espérer l’emporter.



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Author : Erwan Bruckert, Paul Chaulet

Publish date : 2026-05-13 05:30:00

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