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L’EUI de Florence, le laboratoire d’idées de l’Europe qui cherche à se réinventer

L’EUI de Florence, le laboratoire d’idées de l’Europe qui cherche à se réinventer


Cinquante ans, un âge charnière ? Selon les croyances, cette étape déclencherait une période de doute : la fameuse crise du « milieu de vie ». L’Institut universitaire européen (EUI), qui célèbre ses cinq décennies d’existence en ce mois de mai, n’y échappera sans doute pas. Ayant grandi en parallèle du processus d’intégration européenne, l’établissement en subit aussi, par ricochet, les atermoiements. La poussée des nationalistes le force à se (re)questionner sur son rôle dans la formation des élites du continent.

« L’Europe a vu ce que le populisme au pouvoir a fait aux universités américaines. Il faut réfléchir à la manière de prendre ce tournant chez nous, même si la bataille culturelle n’est pas aussi prononcée », relève la politologue Catherine Fieschi, également chroniqueuse à L’Express. Nicolas Guilhot, qui y enseigne l’histoire, estime pour sa part que « l’essoufflement du projet européen rend l’institut d’autant plus important, car il est essentiel de garder un lieu permettant de réaliser un inventaire de l’état de l’Europe. » L’EUI, qui abrite déjà les archives historiques de l’Union, a tout de cet endroit idéal.

Il fait bon vivre à Fiesole, sur les collines qui bordent le nord de Florence (Italie). Le profil rectiligne des cyprès découpe le ciel azur à l’horizon. Cette vue bucolique concurrence celle dévoilant, au loin, la coupole de la cathédrale Santa Maria del Fiore et la tour du Palazzo Vecchio. Les différents départements de l’Institut universitaire européen sont hébergés dans de magnifiques villas de la Renaissance, reliées entre elles par des jardins soignés et de petites routes vallonnées. Vu depuis l’effervescent centre-ville, ce cadre idyllique peut renvoyer l’image d’une « tour d’ivoire » – un reproche également formulé à l’encontre de la « bulle » bruxelloise. L’équipe de l’EUI en est consciente : se réinventer passera par une plus grande ouverture. « On ne peut pas être qu’un beau décor pour des soirées de gala », confirme Nicolas Guilhot.

Regard critique sur l’UE

L’EUI est le fruit d’un compromis entre un projet institutionnel et intellectuel. A l’origine, en 1976, six pays – Belgique, France, Allemagne, Italie, Luxembourg et Pays-Bas – souhaitent développer la recherche doctorale et postdoctorale en sciences sociales à l’échelle du continent. Ce nouveau lieu de réflexion, autonome bien que financé par les Etats, permettra d’exercer un regard critique sur la construction européenne. L’accent est mis sur l’histoire, l’économie, les sciences politiques et le droit. Si le Collège d’Europe, à Bruges (Belgique), forme les futurs cadres de l’Union, l’EUI de Florence se veut plutôt un laboratoire d’idées visant à irriguer le projet européen.

Au fil du temps, l’établissement attire de plus en plus de chercheurs. Et de pays, puisqu’ils sont désormais vingt-quatre signataires de la convention. Les promotions sont restreintes, sans prédominance nationale. « On est sensibilisé à toutes les cultures. Il en ressort un vrai sens de la communauté », apprécie Marion Breton, doctorante en économie, qui travaille sur les liens entre réchauffement climatique et fertilité. L’EUI, c’est l’Europe en petit, en concret. Avec ses atouts mais aussi ses difficultés – par exemple des bourses qui divergent selon les nations. Une fois diplômés, les étudiants vont grossir les rangs des universités, des organisations internationales et européennes, ou encore des cabinets de conseil, cercles de réflexion et autres ONG.

Le Centre Robert Schuman d’études avancées de l’Institut universitaire européen (EUI) est situé dans la Villa Schifanoia, aux abords de Florence.

Une recherche de pointe

Relativement discret, l’institut jouit d’un grand prestige sur le plan académique. Mais au tournant des années 1990, la direction s’interroge : est-il encore assez connecté aux grands enjeux du moment ? Comment mieux influencer les politiques publiques ? Ces réflexions conduiront à la création, en 1993, du Centre Robert Schuman d’études avancées (RSCAS). Sa mission : développer une recherche interdisciplinaire de pointe, tout en dialoguant avec les secteurs public et privé.

Des sous-entités, encore plus spécialisées, viendront le compléter. D’abord l’Ecole de régulation (FSR) en 2003, surtout focalisée sur les questions d’énergie, de transport – et bientôt d’espace. Puis l’Ecole de banque et de finance (FBF) en 2016. Et enfin, un an plus tard, l’Ecole de gouvernance transnationale (STG), sur un modèle emprunté à la John F. Kennedy School of Government de Harvard (Etats-Unis). Située au sein du Palazzo Buontalenti, cette fois dans le cœur de Florence, elle ambitionne de former les prochaines générations de dirigeants. A l’image de son ex-directeur, Alexander Stubb, désormais président de la Finlande, l’un des rares Européens à savoir parler à Donald Trump. La STG a aussi vu passer comme intervenants des personnalités telles que Mario Monti, Enrico Letta, Romano Prodi ou Josep Borrell – l’ex vice-président de la Commission européenne a présidé l’EUI entre 2010 et 2012.

« Le modèle think tank est mortifère »

En pleine introspection, l’institut pourrait réexaminer cette stratégie, fortement tournée vers l’action publique. Nicolas Guilhot ne mâche pas ses mots : « le Centre Robert Schuman, sorte d’auberge espagnole à projets, cherche encore son identité. Plus largement, l’institut a toujours oscillé entre deux modèles : établissement d’enseignement supérieur ou think tank. Sauf que ce dernier est devenu mortifère. L’expertise technique est importante – elle était par exemple très nécessaire après la chute du mur de Berlin. Mais elle ne peut plus être notre fonds de commerce, surtout à une époque où il n’y a plus de consensus sur ce qu’est l’UE. Il faut reprendre de la hauteur, revenir à une capacité réflexive sur l’Europe de demain. » Catherine Fieschi ne partage pas entièrement ce constat. Elle-même chercheuse associée au Centre Robert Schuman, elle voit dans l’EUI un lieu unique, justement parce qu’il embrasse ces deux perspectives, « le partage des savoirs d’une part, et la volonté de donner corps à ‘l’Europe puissance’ de l’autre. C’est ce qui rend l’institution saine. »

Cette vision imprègne les activités des différentes branches du Centre Robert Schuman, dont les effectifs de chercheurs ne cessent de grossir. Créée après la crise de 2008 pour renforcer la culture commune de supervision bancaire, la FBF dispense de nombreuses formations destinées aux décideurs pour en faire des « super-experts ». « Notre objectif est d’apporter les compétences et les éléments clés à ceux qui font concrètement l’Europe, surtout dans un contexte en profonde mutation », explique Maria del Carmen Sandoval Velasco, coordinatrice de projet à la FBF. « Ce n’est pas une formation traditionnelle, ajoute Leonardo Meeus, directeur de l’Ecole de régulation (FSR). Plutôt un mélange de recherche, d’enseignement et de débat. Car il ne s’agit plus simplement de donner des cours magistraux, mais surtout d’échanger entre pairs autour de meilleures pratiques. »

Des répliques en Afrique et Asie

Ce modèle s’étend au-delà des frontières européennes. L’un des fondateurs de la FRS, Ignacio Pérez Arriaga, a créé l’Ecole africaine de régulation (AFS) en 2023. Comme sa grande sœur à ses débuts, elle se focalise sur le secteur de l’énergie. Incubée pendant deux ans à Florence, l’AFS est désormais installée à Accra, au Ghana. L’institution florentine a également gagné un appel d’offres de l’ONU pour accompagner la fondation d’une école du même genre en Asie du Sud-Est. Elle a organisé l’an dernier, en Malaisie, une université d’été afin d’élaborer une première feuille de route.

« Avec notre marché européen très interconnecté, nous disposons de beaucoup d’expérience, poursuit Leonardo Meeus. Nous avons bien sûr commis des d’erreurs : il ne s’agit pas pour les autres de nous copier aveuglément. Mais ils peuvent en tirer des enseignements… Et nous aussi ! En Afrique, des acteurs nous dépasserons sûrement dans certains aspects grâce à des approches plus innovantes ou plus rapides. Ce n’est pas une relation à sens unique. » De quoi donner matière à réfléchir pour tenter de passer sans – trop – d’encombres le cap de la cinquantaine.



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Author : Baptiste Langlois

Publish date : 2026-05-15 10:00:00

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