Depuis le navire amiral de la flotte turque, à vingt mètres au-dessus du niveau de la mer, la vue sur le détroit du Bosphore et la rive européenne d’Istanbul est imprenable. Le TCG Anadolu, ses 232 mètres de long et ses 27 000 tonnes d’acier, domine fièrement les eaux turquoise dans ce détroit stratégique. Alors qu’il naviguait encore il y a quelques semaines au nord de l’Europe lors d’un déploiement de l’Otan – la Turquie est la deuxième armée en nombre d’hommes de l’Alliance -, il vient d’être rappelé d’urgence au tout début de la guerre en Iran.
Sur le pont principal, les commandants turcs, tirés à quatre épingles, ne masquent pas leur fierté d’exhiber ce bateau amphibie, devenu le symbole éclatant de la puissance navale d’Ankara. A son bord, ce géant des mers, mis en service en 2023, a une capacité de stockage de 4 bateaux de débarquement, 13 chars, 29 hélicoptères. Initialement, il devait aussi accueillir les avions américains F-35. Mais la Turquie a été exclue de ce programme en 2019 après l’achat par Ankara de batteries antiaériennes russes S-400, qu’elle envisage aujourd’hui de rendre à Moscou. Face à cette sanction, la Turquie a donc changé ses plans et transformé le TCG Anadolu en premier porte-drones au monde, l’une des grandes spécialités de la défense turque.
Le drone Bayraktar TB3.
« La diplomatie du drone »
Sur la courte piste de décollage qui fait face au Bosphore stationne le fameux Bayraktar TB3, l’aéronef de combat conçu par le géant turc des drones Baykar et ses 2,2 milliards d’euros de chiffres d’affaires en 2025. En l’espace de vingt ans, cette marque, fondée en 1986, est devenue la vitrine du secteur pour son rôle actif sur de très nombreux théâtres d’opérations : contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans les montagnes du sud-est du pays ; au Kurdistan irakien ; en Libye en soutien du gouvernement de Tripoli ; en Syrie face aux forces de Bachar el-Assad ; dans le Haut-Karabagh aux côtés de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie, mais aussi en Ukraine contre les blindés russes… Sur le continent africain, le Bayraktar TB2, surnommé la « kalachnikov des airs » – dont le concepteur n’est autre que le gendre du président turc Recep Tayyip Erdoğan – se vend comme des petits pains aux chefs d’Etat en lutte contre des groupes armés. Cette puissante empreinte turque en Afrique fait dire à la chercheuse Djenabou Cisse, dans une note pour la Fondation pour la recherche stratégique, qu’Ankara pratique dans cette région une « diplomatie des drones ».
Ce système est en effet très prisé dans le monde pour son efficacité, sa facilité d’utilisation et surtout son coût, entre 2 et 5 millions de dollars contre 30 millions pour le drone MQ-9 Reaper utilisé par l’US Air Force. La firme est aussi très courtisée en Europe. La Pologne, l’Albanie, la Roumanie et la Croatie ont déjà fait l’acquisition du TB2. En 2024, Baykar a racheté l’avionneur italien Piaggio Aerospace avant, un an plus tard, de lancer une joint-venture avec le géant italien de la défense Leonardo dédiée aux drones de combat. Même la France commence à s’y intéresser. Alors que le chef d’État-major des armées, le général Thierry Burkhard, considérait encore Ankara en 2024 comme un « compétiteur stratégique » en matière militaire au même titre que la Russie, la Chine ou l’Iran, Safran vient de signer le 12 mai un partenariat stratégique avec Baykar afin d’accélérer l’innovation dans les domaines des « armements intelligents et des technologies avancées de navigation ».
Baykar est loin d’être une success story isolée. Car c’est toute l’industrie de défense turque qui est en plein essor. En 2025, la Turquie a vendu pour près de 10 milliards de dollars de matériel militaire, soit une augmentation de près de 50 % par rapport à l’année précédente. L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm classe Ankara à la 11e place mondiale des exportateurs d’armes en 2025. Entre 2000 et 2023, la dépendance étrangère de la Turquie en matière de défense est passée de 80 % à… seulement 20 %. Un renversement vertigineux. « Baykar a tiré l’ensemble du secteur vers le haut et a exercé une influence positive, à la fois inspirante et structurante, sur les entrepreneurs, les chercheurs et les cadres de l’industrie », constate Bahadır Kaleağası, président de l’Institut Bosphore et ex-secrétaire général de TÜSIAD, le Medef turc.
Le TCG Anadolu
Pour comprendre ce qui a poussé Ankara à bâtir cette filière aussi vite, il faut revenir à un événement fondateur. En 1974, Ankara lance une opération militaire à Chypre à la suite d’un coup d’Etat soutenu par une junte qui voulait rattacher l’île à la Grèce. Or, la Turquie va faire usage d’armes américaines, poussant Washington à déclarer un embargo sur ses ventes. Le choc est à la hauteur du coup d’accélérateur qu’Ankara donnera ensuite pour produire du matériel militaire sur son propre sol. Les créations successives, dans les années 1980, de la Fondation pour le renforcement des forces armées (TSKGV) sur la base de dons publics et de la « SSB », sorte de Direction générale de l’armement (DGA) à la turque, vont ainsi permettre à tout le secteur de se structurer. Des fleurons vont rapidement émerger : Aselsan pour l’électronique de défense, TUSAŞ (Turkish Aerospace Industries) pour l’aéronautique et Roketsan pour les missiles et roquettes guidés. Au point de faire partie aujourd’hui du clan très fermé des 100 plus grandes entreprises au monde du secteur.
Des avantages fiscaux
Pour faire grandir tout cet écosystème industriel, la Turquie a bénéficié, ces dernières années, d’un environnement économique particulièrement favorable : une croissance de 3 à 4 % par an, une dette et un déficit plus faibles que ses voisins européens, ainsi qu’un approvisionnement énergétique – principalement russe – peu affecté par le blocage du détroit d’Ormuz, malgré une inflation toujours très élevée. Les dernières données du mois d’avril montrent une reprise des prix en hausse, à 32,4 % sur un an, contre 30,9 % en mars.
Afin de poursuivre son ascension, Ankara a lancé tout une série d’avantages fiscaux et de subventions ciblées ainsi que le programme « HIT30 » qui consiste à soutenir 30 investissements prioritaires pour un montant de 30 milliards de dollars dans de nombreux secteurs (technologies vertes, véhicules électriques, batteries, semi-conducteurs, data centers, IA, informatique quantique). Autant de filières dont la défense va tirer profit et vice versa. « L’industrie militaire est l’un des moteurs de la Turquie. Si l’on est capable de produire des équipements de pointe dans ce domaine, cela signifie que l’on peut en produire aussi de très bonne qualité dans le civil comme les transports, les technologies agricoles, la sécurité… C’est notre stratégie », assume Mehmet Şimşek, ministre des Finances, lors d’un entretien avec la presse internationale, dont L’Express, début mai à Ankara.
Des généraux du monde entier
Symbole de cette dynamique enclenchée par la Turquie : SAHA EXPO, l’un des grands raouts de la défense, de l’aéronautique et des technologies de pointe qui se tient chaque année à Istanbul. Ses travées grouillent de généraux du Golfe, d’Afrique et d’Asie, qui, mallette en main, viennent y discuter partenariats, coopérations et signer de juteux contrats avec les industriels. Au stand de MKE, une société publique turque de l’armement qui exporte dans une centaine de pays, c’est la cohue pour voir son nouveau drone naval kamikaze « Piranha », doté d’une ogive explosive de près de 100 kilos, qui va équiper la marine. « Depuis le conflit en Ukraine et en Iran, les Etats-majors font le constat que les systèmes sans pilote jouent un rôle encore plus crucial dans la guerre aérienne et maritime », assure Ödül Öden, manager régional Europe et Amériques chez MKE, constatant que face à l’urgence du réarmement, « les Européens (les) accueillent à bras ouverts ». Cette firme vient justement de signer un protocole d’accord avec une entreprise hongroise (HT Division) pour intégrer le système de défense aérienne à courte portée « Tolga » sur des plateformes de véhicules télé pilotés.
Le drone TAI Anka-3
Et rien ne dissuade les Européens de venir faire leur marché en Turquie, pas même le virage autoritaire du président Erdogan, marqué par l’arrestation de nombreux opposants. Au début de l’année 2026, l’Espagne, en partenariat avec Airbus, a fait l’acquisition de 30 avions d’entraînement du programme « Hürjet » développé par Turkish Aerospace industries (TAI) pour un montant de plus de 2 milliards d’euros. En décembre 2025, la Roumanie a signé un contrat avec la Turquie pour l’achat d’une corvette légère de classe « Hisar » pour un montant de 223 millions d’euros, le premier navire turc acheté par un pays membre de l’Otan. Arca vient également de conclure un accord pour construire une nouvelle unité de production d’obus d’artillerie et de munitions en Estonie… Les projets devraient encore croître dans les années à venir. La Turquie possédait en 2025 plus d’un millier de projets dans le secteur dans près de 170 pays. « En matière de défense, la Turquie adhère aux normes, aux calibres d’armes de l’Otan, ce qui constitue un avantage en matière de coopération », abonde un responsable d’un groupe slovaque du secteur de l’armement.
Tout en approfondissant sa participation au sein de l’Alliance atlantique et en développant l’Organisation des États turciques (avec l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan), Ankara tente d’élargir son réseau d’accords. La Turquie envisage de rejoindre le pacte de défense signé entre l’Arabie saoudite et le Pakistan, seul pays musulman à détenir l’arme nucléaire. Preuve qu’elle impose désormais sa puissance sur la scène internationale : en avril dernier, le président ukrainien Volodymyr Zelensky invitait l’Europe à développer un partenariat stratégique avec la Grande-Bretagne, l’Ukraine, la Norvège et la Turquie pour assurer sa sécurité face à la Russie au moment où Donald Trump souffle le chaud et le froid sur l’avenir des Etats-Unis dans l’Otan. Recep Tayyip Erdoğan (Parti de la justice et du développement, AKP), au pouvoir depuis 2003, est bien conscient du rôle géostratégique majeur que va jouer la Turquie dans les années à venir. « Le président turc a développé une doctrine islamo-nationaliste et un axe islamo-sunnite, décrypte le géopolitologue Jean-Sylvestre Mongrenier. La Turquie n’est plus seulement un ‘carrefour’ comme c’était le cas lors de la guerre froide, c’est un acteur géostratégique qui veut développer ses propres intérêts à travers la diplomatie, la stratégie et les outils militaires ». Dans cette stratégie d’émancipation, la Turquie entend renforcer encore son poids grâce à la Route internationale de transport transcaspienne (TITR), le fameux « corridor du milieu », qui relie le Kazakhstan à la Géorgie via la mer Caspienne et l’Azerbaïdjan. Un axe stratégique d’autant plus crucial que la Russie est toujours sous sanctions et que les routes maritimes sont particulièrement sous tension. En juillet 2025, la levée du véto allemand sur la livraison à Ankara de 40 avions Eurofighter – le consortium réunit Berlin, Londres, Rome et Madrid – a montré que la Turquie est aujourd’hui considérée par les Etats européens comme indispensable pour défendre le flanc sud-est de l’Otan. Au prochain sommet de l’Alliance atlantique, les 7 et 8 juillet, Ankara mettra tout en œuvre pour afficher l’entrée de la Turquie dans une nouvelle ère.
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Author : Charles Carrasco
Publish date : 2026-05-16 06:45:00
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