Une liste d’incidents : mi-mars, des incendies de synagogues en Belgique et à Rotterdam. Quelques jours plus tard, une explosion devant la Bank of New York à Amsterdam. Le 23 mars, des ambulances d’une association humanitaire détruites à Londres. Cinq jours après, un attentat à la bombe déjoué devant la Bank of America, à Paris. Un mois plus tard, une tentative de poignarder deux hommes juifs dans le quartier de Golders Green, toujours à Londres. Depuis le début de l’offensive israélo-américaine contre l’Iran, en février 2026, les attaques antisémites et contre les intérêts américains se multiplient en Europe. Elles s’accompagnent régulièrement d’une revendication d’Harakat al-Yamin. Le groupe, inconnu il y a encore quelques semaines, est suspecté d’être affilié aux Iraniens. Selon la police antiterroriste britannique, l’organisation recruterait sur les réseaux sociaux pour commettre des violences. Matthew Hedger, ancien de la CIA et de la NSA, expert du financement des réseaux criminels, voit dans l’émergence très rapide de cette nouvelle structure une signature des Gardiens de la révolution.
L’Express : Inconnu jusqu’à très récemment, Hayi a surgi rapidement en Europe, revendiquant des attaques quelques jours après le début du conflit entre Israël, les Etats-Unis et l’Iran. Cela vous a-t-il surpris ?
Matthew Hedger : Pas du tout, car Téhéran cherche à s’adapter à une nouvelle donne : la connaissance accrue qu’ont les services occidentaux de son fonctionnement à l’étranger. Ces dernières années, la justice européenne et les services de renseignement du continent ont considérablement progressé dans leur connaissance des relations entre l’Iran et les organisations criminelles, y compris avec certains groupes anglo-saxons comme le Hells Angels Motorcycle Club, comme le montrent de récentes affaires judiciaires américaines. Les Gardiens de la révolution ont dû trouver d’autres relais dans un délai très court pour ne pas ralentir leur tempo opérationnel.
Hayi est-il différent de leurs anciens « proxys » ou est-ce une innovation ?
D’après les premiers éléments que nous pouvons observer sur Hayi, cette initiative ressemble à un proxy iranien typique de ces dernières années. L’organisation se situe dans la continuité de ce que nous voyons évoluer depuis les années 2000. Depuis cette époque, la plupart des réseaux d’exécutants iraniens sont passés d’une affiliation religieuse ou politique à une motivation davantage centrée sur les activités criminelles traditionnelles. L’exemple le plus connu est probablement la poussée majeure du Hezbollah dans le trafic de stupéfiants. Ce « proxy » a fait beaucoup d’efforts pour investir cet écosystème, ce qui donne un peu de marge de manœuvre financière à l’Iran, un pays dont la monnaie s’effondre sous les sanctions internationales. Téhéran a intérêt à travailler avec un groupe qui génère son propre argent par l’activité criminelle, car il n’a pas besoin de le financer. Le narcotrafic présente un avantage pour l’Iran : producteur d’héroïne et de pavot, il peut facilement alimenter ses propres alliés.
Comment décririez-vous l’évolution du financement iranien de ses exécutants depuis vingt-cinq ans ?
Des changements massifs se sont produits, notamment avec leur adoption des cryptomonnaies comme moyen de financement des réseaux. Depuis quelque temps, le ministère iranien de la défense a même tenté de vendre des navires de guerre et de la technologie militaire en utilisant des cryptos comme monnaie d’échange. Les montants manipulés se comptent en milliards de dollars. Cela leur permet d’avoir une moindre dépendance aux réseaux hawala traditionnels – ce système d’échange informel finance le crime et le terrorisme. L’un des grands changements observés est également un recours accru à des entreprises légitimes pour effectuer du blanchiment d’argent. La Turquie sert généralement de passerelle vers l’Europe. Ces évolutions ont largement été permises par le rapprochement effectué depuis le début du siècle par Téhéran avec de puissantes organisations liées au narcotrafic – notamment des cartels colombiens ou mexicains.
Est-ce grâce à ce type de relation qu’une organisation comme Hayi a pu émerger aussi rapidement ?
Absolument. Il y a un savoir-faire dans le recrutement de criminels. Nous avons vu les gardiens de la Révolution envoyer des officiers de renseignement à l’étranger pour créer des relations de long terme avec le crime organisé transnational. Un club de motards américain comptant de nombreux vétérans semble un allié improbable du régime des mollahs. Ce type d’arrangement a une vertu : celle de brouiller les pistes. Si Téhéran peut développer une relation avec une telle organisation, cela signifie qu’ils sont capables de nouer des liens avec presque tous les groupes criminels en Europe qu’ils peuvent approcher. Le régime est plus ancré dans le crime organisé européen que les gens ne le pensent. Ce dispositif existant permet à des structures comme Hayi de se développer rapidement, en bénéficiant d’un soutien logistique à domicile pour leurs opérations.
Quel est le type d’organisation criminelle ayant les faveurs de l’Iran ?
Celles en lien avec les réseaux de stupéfiants. Téhéran connaît les acheteurs potentiels à la tête des réseaux d’héroïne. Ils commencent par là, en abordant la personne de deux manières. Première méthode : l’aborder ‘par hasard’ lors d’un voyage dans un lieu neutre. Seconde méthode : si la personne transite par l’Iran, monter une fausse opération policière. Il leur suffit alors de faire chanter le trafiquant pour le forcer à travailler avec eux. Ils peuvent lui proposer de meilleurs prix, une meilleure technologie, une logistique plus efficace pour transporter sa marchandise – à condition qu’il mette son réseau à disposition. Rien n’est très idéologique là-dedans. Ils sont arrivés à la conclusion que leurs alliés n’ont pas besoin d’être alignés avec eux pour faire du travail satisfaisant.
Quels sont les signaux faibles indiquant qu’un groupe criminel a des relations avec l’Iran ?
Il s’agit essentiellement de signaux électroniques. Cela passe soit par les messages – l’Iran utilise beaucoup d’applications de messagerie cryptée pour rester en contact avec des organisations à l’étranger – soit par la piste de l’argent. Il faut garder à l’esprit que nouer une relation avec le membre d’une organisation criminelle est probablement la chose la plus dangereuse qui soit pour un Gardien de la révolution. La prise de contact se fait presque toujours dans un pays où les Iraniens pensent être le moins surveillés. Ils ne donneront jamais rendez-vous à une source aux Etats-Unis, par exemple. Les forces de l’ordre suivent les déplacements de leurs groupes criminels domestiques vers des pays où ni les malfrats, ni les Gardiens de la révolution ne seront surveillés.
Ces relations impliquent la création de liens à entretenir, qui n’ont pas d’effet immédiat localement. Quel est leur intérêt ?
Au-delà des pures raisons financières, elles permettent la mobilisation rapide de structures a priori décorrélées du régime iranien. La perspective iranienne est toujours de s’éloigner de la manière traditionnelle pour trouver un moyen inattendu de riposter. Contrairement à ce qu’a fait Al-Qaeda avec le 11-Septembre – où des individus sont venus, se sont entraînés à piloter des avions, ont déployé une grande organisation pour mener leur attaque -, l’Iran a réduit les risques et les étapes opérationnelles en ayant infiltré les organisations criminelles des pays. Pour cette raison, les forces de l’ordre ne doivent pas traiter ces affaires comme des attaques terroristes, ou comme étant simplement liées à l’Iran. Les agents doivent relier les structures financières qui se trouvent derrière ces hommes de main. Pour cela, le contre-terrorisme doit coopérer avec les unités en charge de la lutte contre le narcotrafic.
Vous évoquez la simplicité des attaques. Deux éléments frappent dans les actes liés à Hayi en Europe. D’abord, le recours à des hommes de main apparemment décorrélés des intérêts iraniens. Ensuite, leur intensité relativement basse : des blessés, mais aucun assassinat pour l’instant. Comme l’analysez-vous ?
L’Iran marche sur une ligne fine. Le régime doit à la fois envoyer un message de dissuasion à ses ennemis et en même temps ne pas provoquer suffisamment leur courroux pour générer une réplique armée des Européens sur son sol. Pour cela, Téhéran opte pour des opérations inquiétantes, mais à l’échelle relativement modeste. Cela peut évoquer les opérations menées par la Russie en Europe à travers sa guerre hybride. Moscou utilise aussi des petits criminels pour des actions opportunistes visant à déstabiliser les sociétés occidentales.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-05-17 05:45:00
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