Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La vidéo d’une minute du maire de Cannes, David Lisnard, raillant les auteurs de la tribune « Zapper Bolloré », qui ont, selon lui, perdu une bonne occasion de se taire, a été vue par 730 000 personnes sur X (ex-Twitter). Le post étayé, précis, documenté, de Valérie Hayer, présidente du groupe Renew au Parlement européen sur Xenia Federova, propagandiste du Kremlin invitée toutes les semaines sur CNews n’a, lui, touché que 219 000 personnes. Trois fois moins. Le « feuilleton » Bolloré passionne ; on en oublie l’éléphant dans la pièce. Obnubilés par l’emprise supposée de Vincent Bolloré sur le cinéma – la plupart des films produits par Canal + ne reflètent pas, tant s’en faut, les obsessions du milliardaire breton -, on passe à côté de l’essentiel. « Depuis des années, Xenia Federova propage la propagande d’un Etat, la Russie, soumis à des sanctions européennes. La liberté d’expression n’exclut pas les médias de l’audiovisuel français, y compris privés, de répondre à leurs obligations », rappelle Valérie Hayer dans sa saisine de l’Arcom.
C’est sans doute au nom de la liberté d’expression que l’animateur vedette de la chaîne, Pascal Praud, expliquait encore une fois, ce mardi, que la Russie n’était pas l’agresseur en février 2022, mais l’Otan. Xenia Federova ne dit pas autre chose dans son livre, Bannie, paru chez Fayard – qui appartient à Vincent Bolloré – en mars 2025, dans lequel elle évoque « le conflit actuel en Ukraine, souvent présenté à l’international comme une agression de la Russie ». Reprenant mot pour mot les éléments de langage de Vladimir Poutine, elle ne parle pas de guerre mais d’ »opération militaire » et loue la « dénazification » en cours.
Florilège (non exhaustif) de ce que la journaliste présente, sur CNews, comme « le point de vue russe » : « On sait maintenant que c’est l’Occident qui a décidé de prolonger ce conflit » ; « l’Europe doit conserver ses relations diplomatiques avec la Russie » ; « la seule façon pour Volodymyr Zelensky de rester au pouvoir et d’éviter la prison est de continuer la guerre ». Dans le JDNews, dans lequel elle a régulièrement « carte blanche », Xenia Federova reprend même le narratif du Kremlin à propos de la déportation d’enfants ukrainiens en Russie : « Pour Moscou, cette procédure illustre au contraire la transformation d’un dossier humanitaire en arme politique : il ne s’agirait pas d’enlèvements, mais d’évacuations depuis des zones de conflit, parfois depuis des orphelinats ou avec des proches, dans un contexte où les chiffres avancés par Kiev auraient été massivement gonflés. »
Quand on sait que Xenia Federova a dirigé, de 2017 à 2022, l’antenne française de Russia Today (RT), ces propos, bien que choquants, ne sont pas étonnants. Seulement, ce n’est jamais rappelé ! A chaque intervention dans l’émission « L’Heure Inter », elle est présentée comme une simple « journaliste », parfois comme « journaliste russe ». Le téléspectateur ignore également qu’elle a directement participé au lancement de la chaîne RT France, fermée le 2 mars 2022, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie – ou « l’opération spéciale », c’est selon…
La chaîne du groupe Bolloré refuse par ailleurs de dire si elle est intervenue dans le renouvellement du titre de séjour de Xenia Federova, qui expirait en 2025 et a été prolongé pour 10 ans – l’interrogation est soulevée dans une enquête du Monde sur la « nouvelle égérie russe du groupe Bolloré ». Cette « journaliste » est pourtant dans les radars des services de renseignement français. « Tous les services de renseignement français sont absolument unanimes sur le fait que cette dame travaille officiellement pour les services de renseignement d’un pays qui nous est hostile », notait Jean-Dominique Merchet (contributeur de L’Express) dans un entretien à Arrêt sur images.
Et pourtant, on regarde ailleurs. Tout laisse à penser qu’on s’habitue. « Il y a relâchement partout, qui est l’effet de la guerre informationnelle menée par Moscou », observe Edward Mayor, président de l’ONG Stand with Ukraine. Ce dernier cite notamment l’interview du ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, au 20 heures de France 2, largement tronquée et falsifiée pour nourrir la propagande du Kremlin. Le groupe Bolloré peut compter sur d’autres relais, comme le média Omerta, lancé en novembre 2022 et financé par Charles d’Anjou, un homme d’affaires pro-Kremlin installé à Moscou. « La pénétration du narratif russe n’est malheureusement pas limitée à CNews. Les grandes salles européennes de concert recommencent à programmer des artistes russes, les athlètes russes sont de nouveau autorisés à concourir sous leur bannière… », énumère Edward Mayor. Il faut croire que Xenia Federova fait bien son travail.
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Author : Sébastien Schneegans
Publish date : 2026-05-20 15:30:00
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