Elle est le bouc émissaire préféré des ennemis de l’Europe, mais aussi de certains de ses amis. Il faut dire qu’elle y a mis du sien. Ursula von der Leyen incarne l’Union européenne plus que ses prédécesseurs ne l’ont jamais fait depuis Jacques Delors. Parce qu’elle est la première femme de l’Histoire à présider la Commission, et que la misogynie n’est jamais loin. Parce qu’elle est allemande, et que la germanophobie n’est jamais loin non plus. Parce qu’elle est arrivée en poste à ce moment de chaos stratégique où l’Union, attaquée par la Russie de Poutine qui mène une guerre d’invasion sur le continent, par la Chine de Xi qui l’agresse économiquement, et par les Etats-Unis de Trump qui renient leur alliance transatlantique historique, n’a pas d’autre choix que de construire sa propre puissance – donc de s’incarner. Quitte à en faire trop et à abuser du rôle que lui confèrent les traités. « Elle sort de son couloir de nage », « elle déborde les contours du coloriage », disent en coulisses dirigeants et diplomates européens.
Elle s’est attelée à faire de son visage lisse et souriant un repère populaire, postant sur Instagram des photos d’elle tenant un poussin devant des fleurs roses pour nous fêter joyeuses Pâques, faisant son jogging au petit matin ou affichant ses bonnes relations avec Donald Trump, même quand il insulte un à un les dirigeants de l’UE. « J’ai eu un très bon appel avec @POTUS », tweete-t-elle ce 7 mai, enchantée de son entente avec le président américain sur le nucléaire iranien et sur l’accord commercial « US-UE ». Au même moment, Trump déclare sur son réseau lui faire l’aumône d’un délai pour que l’UE abaisse ses tarifs douaniers à zéro, et menace d’en imposer de nouveaux.
Un écho au tristement célèbre accord de Turnberry du 27 juillet 2025 où elle avait accepté la convocation de Donald Trump sur l’un de ses terrains de golf en Ecosse, alors que le président américain réélu depuis six mois l’avait jusque-là méprisée en refusant de la recevoir, excepté un bref échange lors des funérailles du pape François.
Sourire et pouce en l’air
La présidente de la Commission venait alors négocier pour l’UE un accord commercial à 15 % de droits de douane sur la plupart des produits européens, censé éviter la menace d’une surtaxe à 30 %. Lorsqu’elle pose sur la photo aux côtés de Trump, tout sourire et le pouce en l’air en signe de victoire, une majorité de dirigeants européens – dont ceux de l’Allemagne, de l’Italie, des pays d’Europe centrale ou des Pays-Bas – n’y voient qu’un moindre mal : ils lui avaient demandé d’éviter une crise avec Washington et de « ne surtout pas exciter Trump ». D’autres, dont la France, plus disposée à l’escalade avec le président américain, déplorent l’image humiliante d’une soumission inefficace.
Donald Trump et Ursula von der Leyen au golf de Turnberry, en Ecosse, le 27 juillet 2025.
La suite donne raison à ces derniers. Début mai, Trump a relevé unilatéralement de 15 % à 25 % les droits de douane sur l’automobile. Oublié, Turnberry. « L’accord du déshonneur », tweete sur X l’ancien commissaire Thierry Breton, ennemi déclaré d’Ursula von der Leyen, en accolant à son post la fameuse photo du pouce levé sur le terrain de golf. « Elle n’a la confiance ni à l’intérieur, ni à l’extérieur », analyse le politologue Olivier Costa, du Cevipof.
On entend déjà le disque rayé des rengaines mensongères sur « la-Commission-non-élue-qui-décide-tout-sans-consulter-les-peuples ». Non. Celle-ci n’a de compétences que celles que les Etats membres lui ont dévolues dans certains domaines, notamment en matière commerciale, et tout le reste est de leur souveraineté. Elle a le quasi-monopole de l’initiative législative, mais pas celui de la décision. Elle est la seule (sauf exceptions prévues par les traités) à pouvoir mettre une proposition de loi sur la table, mais elle ne peut l’adopter contre la majorité du Conseil (composé des chefs d’Etat et de gouvernement élus par les peuples) et du Parlement (composé des députés élus par les peuples). Elle propose, ils disposent.
Jouer avec les lignes
Cependant, Ursula von der Leyen n’a cessé de jouer avec les lignes et les frontières de ses compétences – confusion des genres qui fait les choux gras des populistes et autres europhobes. Le bouc émissaire idéal est aussi « un bouc émissaire coupable », résume l’ex-eurodéputé Jean-Louis Bourlanges.
L’Espagnol Josep Borrell, qui fut l’un de ses vice-présidents et Haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères, a pâti de cet empiètement sur sa propre fonction. Il nous le résume ainsi : « La Commission n’a pas de compétences en politique extérieure et de défense. Tout le problème d’Ursula von der Leyen est qu’elle a voulu les avoir, et elle a fait comme si elle les avait. Ce qu’elle voudrait être est en contradiction avec ce qu’elle est censée être. » L’article 17 du traité de l’UE dispose en effet que la Commission assure la représentation extérieure de l’Union « à l’exception de la politique étrangère et de sécurité commune et des autres cas prévus par les traités ». Qui représente l’UE ? Dans les traités, c’est clairement dit : les Etats – le président du Conseil qui les incarne et les coordonne, puis le Haut représentant qui conduit une diplomatie commune. « Dans la pratique, le brouillage continue », constate Josep Borrell.
La présidente de la Commission est visible dans les grands cénacles des chefs d’Etat et de gouvernement. Elle agit comme si elle en était un, mais n’en a que les attributs protocolaires. Elle est exposée politiquement sans avoir la légitimité d’un exécutif normal ni le mandat pour conduire la politique étrangère et de défense de l’Union. L’ambition déborde-t-elle du cadre légal ? C’est là, en tout cas, qu’est le hic.
Canapé turc
La première fois que le hic s’est donné en spectacle, c’était sur un canapé turc. Dans le palais présidentiel à Ankara, en avril 2021, le président Recep Tayyip Erdogan reçoit alors Charles Michel, président du Conseil européen – donc mandaté par les chefs d’Etat et de gouvernement – et la présidente de la Commission. Au moment de s’asseoir, il n’y a que deux fauteuils centraux préparés, où s’installent Erdogan et Michel (deuxième dans l’ordre protocolaire, la présidente de la Commission n’étant que troisième). Pour Ursula von der Leyen, ce sera un sofa latéral légèrement en retrait, mais faisant face à celui du ministre turc des Affaires étrangères. Elle reste debout quelques secondes, et marque habilement sa surprise par un « Ahem » qui fera le tour du monde.
Recep Tayyip Erdogan, Charles Michel et Ursula von der Leyen à Ankara, le 6 avril 2021.
D’un point de vue strictement protocolaire, la disposition n’est pas anormale. L’effet d’image, lui, est désastreux. Personne ne s’étonne que le président turc tienne une femme à l’écart, mais Charles Michel apparaît comme un goujat d’avoir accepté la place d’honneur à côté de lui. Ursula von der Leyen, qui nourrit pour son confrère du Conseil une détestation personnelle réciproque, tire profit de l’humiliation sexiste avec un sens politique admirable. Le « sofagate » est à sa gloire. Devant le Parlement, elle dit s’être sentie « blessée et abandonnée, en tant que femme et en tant qu’Européenne ». Charles Michel, mis en cause, a du mal à faire entendre que les images ont donné un effet faux de la solitude de la présidente qui faisait face au ministre turc, et qui selon lui s’était assise délibérément au milieu du canapé pour mieux marquer sa solitude.
Au-delà du sexisme, le « sofagate » raconte aussi autre chose : la guerre des fauteuils dans l’Union européenne. Qui s’assoit à côté du chef d’Etat étranger ? Qui parle au nom de l’Europe ? Qui représente les Vingt-Sept ? A la rivalité institutionnelle entre le Conseil et la Commission sur la représentation extérieure de l’UE s’ajoute une tendance personnelle d’Ursula von der Leyen à transformer la Commission en acteur géopolitique autonome, voire à s’auto-octroyer des compétences qui devraient relever du Conseil européen. Plusieurs élus l’ont rappelée à l’ordre : « Qui êtes-vous pour décider seule de la position diplomatique de l’Union européenne ? »
Elle sort de son couloir de nage
Des dirigeants et diplomates européens à propos d’Ursula von der Leyen
Dans la liste des « débordements du contour du coloriage », ils mentionnent moins l’affaire du golf de Turnberry, un accord commercial pour lequel les Etats l’avaient mandatée, que ses paroles dans des domaines où seuls sont légitimes le Haut représentant (Josep Borrel, aujourd’hui Kaja Kallas), le président du Conseil (Charles Michel, aujourd’hui Antonio Costa) et, bien sûr, les dirigeants nationaux. A Tel Aviv, six jours après le pogrom du 7 octobre 2023 commis par le Hamas, elle proclame un soutien « inconditionnel » à Israël sans la nuance sur le droit international dont étaient convenus les ministres des Affaires étrangères, ce qui lui vaut d’être accusée de parler en chancelière allemande plus qu’en présidente de la Commission – en Allemagne, la sécurité d’Israël est déclarée constitutive de la « raison d’Etat ».
Au-delà du contenu des propos, clivants en Europe dès qu’il s’agit du Moyen-Orient, c’est la légitimité institutionnelle de la présidente qu’ils contestent, la politique étrangère n’étant pas de sa compétence. « Je me suis beaucoup énervée quand Ursula von der Leyen a passé un week-end entier à appeler les capitales du Golfe en leur disant ‘Nous allons vous protéger' », raconte Nathalie Loiseau. L’eurodéputée Renew l’a dénoncée devant le Parlement en 2026 : « Qui le lui permet ? Où sont ses compétences ? Quel est son mandat ? Au nom de qui parle-t-elle ? » Ses propos reflètent un malaise partagé à Bruxelles et dans plusieurs capitales.
Mais peut-elle seulement agir autrement, quand les priorités de l’Union européenne se transforment sous l’effet des crises et des appétits des empires ? Peut-elle aller discuter commerce à Dubaï sans répondre aux questions sur le détroit d’Ormuz ? Josep Borrell l’admet : « Le problème vient du fait que les traités ont été écrits à une époque où l’Europe se pensait à distance de la géopolitique. »
Son arrivée à la tête de la Commission européenne semble dater d’un autre monde, quand l’Europe faisait de beaux rêves d’innocence stratégique. Ursula von der Leyen lançait le grand projet législatif qui définira son premier mandat : le Green Deal (Pacte vert). Neutralité carbone en 2050, transformation industrielle, révolution agricole. Dans l’Hémicycle, les applaudissements étaient nourris. Ce récit de modernisation heureuse, elle passera son deuxième mandat à le déconstruire.
Car trois mois après sa première élection, le monde se referme : mars 2020, c’est la pandémie de Covid. La Commission accompagne un plan de relance inédit, financé par une dette commune, puis centralise l’achat de vaccins en négociant directement avec les laboratoires. Deux ans plus tard, l’Europe est attaquée sur le continent : février 2022, Poutine envahit l’Ukraine. Devant le Parlement européen, Ursula von der Leyen passe du grand récit vert à un langage de guerre. Sanctions massives, soutien militaire, rupture énergétique.
C’est vrai qu’elle en fait trop et qu’elle dépasse les lignes. Mais n’est-ce pas mieux que de ne pas en faire assez ? »
Un dirigeant estonien
Une « commission géopolitique » : elle a mis en avant ce concept nouveau dès son discours d’investiture de novembre 2019. L’expression, délibérément provocante, fait grincer quelques dents. Chez les partisans d’une Europe plus fédérale, elle suscite l’enthousiasme. Enfin, l’Union européenne assumait que son marché unique, la plus grande zone de libre-échange au monde, devait être le levier et le point de départ d’une Europe puissance. La présidente ne cesse de se montrer déterminée et à l’avant-garde dans le soutien à l’Ukraine. « C’est vrai qu’elle en fait trop et elle dépasse les lignes, dit un dirigeant estonien. Mais n’est-ce pas mieux que de ne pas en faire assez ? » Nathalie Loiseau est plus sévère. « S’il s’était agi de modifier le regard naïf et dépassé de la Commission et de donner une coloration géopolitique aux enjeux dont elle a la responsabilité, c’est-à-dire le commerce, l’énergie, la concurrence, ç’aurait été très bien », réplique-t-elle. Une vraie action géopolitique aurait consisté à dénoncer Nord Stream, qui n’avait vocation qu’à aggraver notre dépendance à la Russie, ou à arrêter d’interdire aux entreprises européennes de fusionner entre elles, afin de mieux tenir tête à la concurrence mondiale. Elle ne l’a pas fait. »
Ursula von der Leyen et Volodymyr Zelensky le 2 octobre 2025 à Copenhague.
Benjamin Haddad se félicite au contraire d’une victoire idéologique française à Bruxelles, à l’opposé de ceux qui, comme Thierry Breton, reprochent à Ursula von der Leyen d’être « d’abord atlantiste, ensuite allemande, et enfin européenne ». « Aujourd’hui, l’agenda de la Commission est français, constate le ministre délégué chargé de l’Europe. Des sujets autrefois tabou sont au cœur du programme : autant sur le nucléaire, qu’elle s’est mise à soutenir comme énergie de transition verte, que sur sa proposition sur la préférence européenne, le ‘made in Europe’, notamment dans les contrats de défense (SAFE) ». Contre le chancelier allemand Friedrich Merz qui veut privilégier les achats Otan et rejette toute nouvelle dette commune pour financer SAFE.
Trou de souris
Ursula von der Leyen doit en partie son poste à la France. Elle est arrivée à la Commission par un trou de souris, à la faveur d’une combinaison de blocages. Emmanuel Macron, qui convoitait le poste de la Banque centrale européenne, voulait y placer Christine Lagarde. En échange, il fallait un cadeau à l’Allemagne. Le nom d’Ursula von der Leyen est alors sorti du chapeau. Née à Bruxelles, francophone et franco compatible, elle était la ministre de la Défense d’Angela Merkel qui ne l’avait pas encore prise en grippe. Elle avait surtout l’avantage, aux yeux des chefs d’Etat et de gouvernement, de ne pas être une figure forte. Tout ce qu’ils aiment, eux qui ne veulent à aucun prix que l’institution marche sur leurs plates-bandes.
Toute petite et menue, habillée sobrement, toujours souriante et bien coiffée, elle avait cet air de rien qui fait paraître inoffensif, et tout de la femme parfaite pour l’électorat conservateur chrétien de la CDU allemande et du PPE européen : issue d’une vieille famille bourgeoise et catholique, mère de sept enfants, fille d’un baron du parti chrétien-démocrate, mariée à un médecin rencontré à la chorale de l’université de Göttingen qui l’accompagne au violoncelle quand elle se met au piano, les enfants complétant l’orchestre. Ursula est également cavalière de dressage, polyglotte, diplômée en médecine et de la London School of Economics.
Soupçon d’opacité
Devoir compenser sa fragilité initiale, celle de son élection de 2019, ne l’a pas incitée à changer de méthode : même pratique verticale, même cercle resserré structuré autour de son puissant directeur de cabinet, l’Allemand Björn Seibert, même verrouillage des nominations, où la loyauté prime sur la collégialité. Le refus de communiquer les SMS échangés avec Albert Bourla, le patron de Pfizer, pendant la négociation des vaccins Covid, a installé le soupçon d’une présidence fonctionnant dans l’opacité. Depuis sa réélection en 2024, elle est d’autant plus tenue par le PPE que le grand groupe de droite est majoritaire à la fois au Conseil, au Parlement et à la Commission, et qu’il ne l’a confirmée qu’à une faible majorité.
« Tout le monde voit bien à Bruxelles que sa gestion est très solitaire à un moment où l’Europe a tant besoin de collégialité »
Michel Barnier
Une fois par mois, elle participe au « leadership dinner », un dîner d’une vingtaine de dirigeants du groupe, destiné à faire circuler les consignes politiques. Le Bavarois Manfred Weber, qui préside le groupe, a installé ce format de réunions fermées et pèse sur l’agenda de la Commission et du Parlement. L’affaiblissement politique d’Emmanuel Macron, qui l’avait mise en selle, a fragilisé d’autant la présidente.
Ursula von der Leyen à Bruxelles, le 26 février 2026.
« Tout le monde voit bien à Bruxelles que sa gestion est très solitaire à un moment où l’Europe a tant besoin de collégialité », confie Michel Barnier. L’ex-négociateur du Brexit lui reproche d’avoir tenté de l’écarter des dernières heures de la négociation avec celui qui était le Premier ministre du Royaume-Uni, Boris Johnson, et de le presser de signer un accord vite fait sans les concessions britanniques sur la pêche, ce qui convenait surtout aux Allemands et allait contre les intérêts français. « Il a même fallu qu’Emmanuel Macron la menace d’un veto », dit l’ancien Premier ministre.
Ursula von der Leyen sort de son « couloir de nage » aussi parce qu’elle reflète l’Europe telle que les peuples l’ont élue : avec une droite majoritaire qu’ont voulue les citoyens nationaux, et des institutions démultipliées : bien loin du monstre technocratique fantasmé par les europhobes. Si respectueuse des Etats, au contraire, qu’elle a ajouté des représentants au lieu d’en réduire le nombre. Au point de savoir moins que jamais répondre à la question de Kissinger : « Quel numéro de téléphone ? » Ce n’est pas celui d’Ursula.
Source link : https://www.lexpress.fr/monde/europe/ursula-von-der-leyen-la-presidente-sans-limites-que-les-europeens-adorent-detester-FN4RT3PGORAXVCUABPLPDGGEGQ/
Author : Marion Van Renterghem
Publish date : 2026-05-20 16:00:00
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