S’il y a souvent des films en costumes, les livres en peaux de bête sont plus rares. C’est à cette expérience étonnante que nous invite Eloi Audoin-Rouzeau avec son troisième roman, Le Dernier Clan. Le héros est un homme de Néandertal, Yaretzi, qui guette les aurochs avec sa sagaie. Un jour, il aperçoit d’étranges traces ici et là. Peu à peu, la menace se rapproche. On profane la tombe de sa mère, on saccage ses peintures rupestres. Il ne s’agit pas d’un rôdeur isolé : les envahisseurs sont nombreux, plus grands, plus forts, et sans la moindre limite dans leur volonté de puissance – il y a à un moment une terrible scène de viol anthropophage. L’Homo sapiens a débarqué, l’homme de Néandertal est dépassé.
Eloi Audoin-Rouzeau réussit l’exploit de rendre crédibles, vivants et émouvants des gens ayant vécu 40 000 ans avant nous. En cherchant des précédents dans le registre du roman préhistorique, on peine à trouver de vraies références. L’auteur du Dernier Clan s’inscrit-il dans le sillage de La Guerre du feu, le livre publié en 1911 par J.-H. Rosny aîné (qui fut plus tard président de l’académie Goncourt) ? « Oui, c’est le premier grand roman préhistorique – genre que Rosny aîné n’a pas tout à fait inventé, mais qu’il a sublimé, puis très vite dominé, surclassant et de loin tous ceux qui jusque-là s’y étaient frottés. La Guerre du feu demeure, aujourd’hui encore, le grand classique en la matière. Une postérité qui, à mes yeux, est plus que méritée. Un véritable souffle traverse ce roman. Pour l’avoir relu récemment, je peux affirmer que le charme opère toujours, ce qui me laisse penser qu’il n’a peut-être pas tant vieilli. Et l’on pardonne aisément à l’auteur les incongruités nombreuses ; les poncifs et les fantasmes que beaucoup d’autres projetaient alors — et que beaucoup projettent encore — sur un homme des cavernes, bestial et arriéré. »
Loin d’être bestial et arriéré, le Yaretzi du Dernier Clan est à l’inverse sensible et contemplatif. Le roman se veut réaliste et empathique, sans la distance et l’humour qu’on trouvait dans Pourquoi j’ai mangé mon père de Roy Lewis, paru en 1960 – autre titre qu’Eloi Audoin-Rouzeau cite comme essentiel. Outre ces deux influences, l’écrivain nous dit s’être nourri de Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, du Sentier de la guerre de Jean Guilaine et Jean Zammit et de Neandertal de A à Z, de Marylène Patou-Mathis, « spécialiste renommée des sociétés néandertaliennes, qui fut l’une des toutes premières à réhabiliter ces hommes et ces femmes, à la fois si proches et si différents de nous, et que nous peinons tant à regarder en face ».
Restait une difficulté technique majeure : inventer à Yaretzi une façon de parler. Eloi Audoin-Rouzeau explique : « Par l’élaboration d’une langue néandertalienne, j’ai voulu démontrer le haut degré de sophistication de cultures tout aussi admirables sans-doute, que celles des dernières sociétés de chasseurs-cueilleurs et de tous ces peuples à tradition orale dont nous avons gardé la trace. Mon grand-père Philippe Audoin, auteur surréaliste proche d’André Breton, qui portait un amour démesuré aux arts premiers (et de ce fait à leurs auteurs, qui ont tant apporté à l’art moderne) se trouve évidemment à la source de cette initiation… »
De nos aïeux les plus proches à nos ancêtres plus lointains, il n’y a parfois qu’un pas. Ce serait une erreur de voir dans Le Dernier Clan une métaphore du choc des civilisations, mais Eloi Audoin-Rouzeau reconnaît que l’on peut y lire une méditation sur le crime originel, « cet esprit de prédation aux fondements de ce que nous sommes ». Pour finir, il nous recommande Demain les ombres de Noëlle Michel, un livre voisin sorti en 2023. Une tendance se dessinerait donc. Et si le roman préhistorique était l’avenir de la littérature ?
Le Dernier Clan par Eloi Audoin-Rouzeau. La Tribu, 233 p., 19,50 €.
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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld
Publish date : 2026-05-23 06:30:00
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