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L’Ecole nationale du cinéma de Lodz, berceau des plus grands réalisateurs polonais

L’Ecole nationale du cinéma de Lodz, berceau des plus grands réalisateurs polonais


Les rideaux s’ouvrent et l’écran de cinéma se dévoile dans son entièreté. La salle s’obscurcit, le projecteur se lance. Nous voilà plongés dans un court-métrage d’une intensité âpre, explorant un moment de tension haletante : un père et son fils, séparés l’un de l’autre dans une forêt polonaise emplie de dangers. Quinze minutes plus tard, le casting défile. Les lumières à peine rallumées, Stéphane Canet, le jeune réalisateur à l’origine du projet, se lève : « Le ratio n’est pas exactement le même que celui sur lequel on a tourné, non ? » La régie acquiesce. Cette exigence, Stéphane Canet l’a forgée ici, au centre de la Pologne, entre les murs de l’Ecole nationale du cinéma de Lodz, régulièrement classée parmi les meilleures au monde.

« C’était un rêve de gosse de rejoindre cette institution », confie ce Haut-Savoyard, diplômé il y a deux ans. Amoureux du cinéma polonais des années 1960-1970, il cite Has, Munk ou Polanski comme ses références cinématographiques. Tous les trois sont passés par les bancs de cette école, en attestent leurs portraits dans les couloirs. « Ce qui les distingue, c’est leur rigueur technique, en termes de cadrage, de son et de lumières », s’enthousiasme Stéphane Canet, 28 ans et déjà quatre courts-métrages à son actif, qui vise désormais les festivals avec Les Racines du Ciel. « J’espère que cela me donnera l’occasion de voyager », sourit ce Parisien d’adoption, revenu à Lodz quelques semaines pour s’atteler à l’écriture de son premier long-métrage.

Créer de manière indépendante

Dès 1948, l’Oskar Kon Palace, épicentre du campus, accueillait les futures élites artistiques de la Pologne. Elles s’enivraient de nouvelle vague française et de néoréalisme italien, grâce à des bobines transmises clandestinement à travers le rideau de fer. « L’ADN de l’école est resté inchangé depuis : stimuler la sensibilité artistique des élèves et leur permettre de créer de manière indépendante », résume la rectrice Milenia Fiedler.

Les 915 étudiants de l’école, qu’ils aspirent à devenir réalisateurs, scénaristes, producteurs ou opérateurs, signent conjointement quelque 150 courts-métrages par an.

Avec, en filigrane, une question fondatrice : pour qui et pourquoi produit-on son œuvre ? « Cette réflexion est d’autant plus essentielle avec la nouvelle génération actuelle, beaucoup plus introvertie », estime le professeur Jacek Blawut, qui a collaboré avec le fameux réalisateur polonais Krzysztof Kieslowski, connu pour son Décalogue (1988) et sa trilogie Trois Couleurs.

Les 915 étudiants de l’école, qu’ils aspirent à devenir réalisateurs, scénaristes, producteurs ou opérateurs, signent conjointement quelque 150 courts-métrages par an. « Dès le premier jour, les étudiants travaillent en équipe : cela suppose une vraie intelligence émotionnelle, savoir diriger sans écraser, créer la confiance sans la réclamer », explique la rectrice. Souvent, leurs productions sont remarquées. Cette année, Trakcje, le court-métrage de Jakub Krzyszpin, étudiant en animation et effets spéciaux, figure parmi les quinze œuvres retenues par La Cinef du Festival de Cannes, sur 2 750 candidatures de jeunes talents.

L’école prend en charge la réalisation des projets étudiants, met à disposition du matériel de pointe et une quarantaine de techniciens qualifiés, prêts à épauler toutes sortes de projets, y compris les films d’animation. « Les techniques se multiplient : dessin, peinture, 2D et 3D, stop motion, animation de marionnettes, construction de maquettes », énumère Piotr Noszczyk, responsable de la production, en déambulant dans un atelier sur deux étages, véritable capharnaüm créatif où s’entassent mannequins, assiettes dépareillées, tapis et casseroles. A quelques pas, dans les allées du campus, des étudiants s’affairent autour d’un véhicule tout-terrain. « Cours d’enregistrement sur voiture », explique Noszczyk avec un clin d’œil. « Ça fait partie du cursus des opérateurs », tout comme les ateliers sur écran vert ou sous la surface de l’eau. Mehdi Smairy, étudiant franco-marocain en deuxième année, se réjouit quant à lui de la possibilité de « tourner en pellicule 35 mm ou en 16 mm », une rareté à l’ère du tout numérique.

Une sélection impitoyable

Pour avoir ce privilège, les places sont chères. Le taux d’admission moyen avoisine les 6 %, mais certaines filières frôlent l’impitoyable : 2,2 % en jeu d’acteur, 3,4 % en réalisation. « Nous cherchons des individus qui ont des choses à dire. C’est ensuite à nous de leur fournir les outils pour s’exprimer », expose Leszek Dawid, doyen de la Faculté de réalisation cinématographique et télévisuelle. Nombreux sont ceux qui essuient plusieurs refus avant de franchir enfin les portes de l’école, à force d’abnégation et de travail. C’est le cas de Frank Day, jeune Polonais élevé aux Etats-Unis, revenu sur la terre de ses parents pour devenir acteur.

L'école prend en charge la réalisation des projets étudiants, met à disposition du matériel de pointe et une quarantaine de techniciens qualifiés.L’école prend en charge la réalisation des projets étudiants, met à disposition du matériel de pointe et une quarantaine de techniciens qualifiés.

« Le rythme est effréné. Jouer quatre spectacles différents dans la même journée, tout en validant d’autres examens, c’est dingue ! » lance-t-il en recoiffant sa mèche. Son ambition ? Etre sur les planches lors du Festival des écoles de théâtre de Lodz, grand-messe annuelle qui réunit les meilleurs étudiants en art dramatique, de Varsovie à Cracovie, en passant par Wroclaw et Bytom.

Dans ce monde ultra-compétitif, l’école n’a pas échappé aux dérives. En 2021, une ancienne élève, Anna Paliga, a dénoncé publiquement harcèlement, violences et agressions sexuelles. « Trop longtemps, notamment en dramaturgie, la relation pédagogique a pu banaliser la souffrance et l’abus d’autorité », concède la rectrice. Depuis, une commission anti-harcèlement et anti-discrimination a été mise en place, et un dispositif d’accompagnement psychologique est garanti.

Si elle érige en culte le cinéma d’art et d’essai, l’Ecole de Lodz ne peut rester sourde aux évolutions de l’industrie. « Nos étudiants et nos diplômés connaissent aussi des succès dans les productions commerciales », affirme Leszek Dawid, un des doyens de l’établissement, qui a réalisé la série Breslau, première production originale Disney+ en Europe centrale et orientale, sortie en septembre 2025. Depuis quatre ans, l’école collabore avec Netflix pour former ses étudiants au développement de séries. Un partenariat qui n’est pas étranger au quadruplement, sur la période, du nombre de candidatures au niveau master. En parallèle, l’école organise des formations dédiées à l’usage de l’intelligence artificielle, tout en restant vigilante sur les enjeux éthiques et le respect des droits d’auteur.

Bien ancrée dans les réseaux académiques internationaux, elle revendique une proximité particulière avec La Fémis, sa sœur parisienne. Les deux institutions sont co-fondatrices de l’Association internationale des écoles de cinéma, d’audiovisuel et des médias et collaborent dans le cadre du Groupement Européen des Ecoles de Cinéma et de Télévision, réunissant 89 institutions académiques partageant les mêmes standards d’éducation artistique.

Aujourd'hui, 6 % des étudiants à Lodz sont étrangers. Aucun cours n’étant dispensé en anglais, ils sont obligés de dédier une année entière à l’apprentissage du polonais. Aujourd’hui, 6 % des étudiants à Lodz sont étrangers. Aucun cours n’étant dispensé en anglais, ils sont obligés de dédier une année entière à l’apprentissage du polonais.

« Nos étudiants et nos enseignants doivent s’ouvrir au monde pour mieux rayonner ensuite », insiste Marcin Malatynski, responsable de la coopération internationale. Aujourd’hui, 6 % des étudiants à Lodz sont étrangers. Aucun cours n’étant dispensé en anglais, ils sont obligés de dédier une année entière à l’apprentissage du polonais. Pour l’instant. Car une petite révolution se prépare : « Nous lançons un cursus anglophone à compter de l’année 2027-2028 », confie la rectrice, Milenia Fiedler. Un virage qui permettra d’attirer de nouveaux talents. L’Ecole du cinéma de Lodz, qui célèbre le centenaire de la naissance d’Andrzej Wajda, l’un de ses alumni les plus illustres, récompensé de la Palme d’or à Cannes en 1981 pour L’Homme de fer et d’un Oscar d’honneur en 2000, n’a pas fini de modeler la création artistique européenne.



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Publish date : 2026-05-23 09:45:00

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