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« On croirait un titre du Gorafi » : le grand brouillage qui menace la démocratie

« On croirait un titre du Gorafi » : le grand brouillage qui menace la démocratie

Aurait-on pu imaginer que le réel et sa satire finissent un jour par se confondre au point de devenir indiscernables ? Des dernières frasques de Donald Trump aux faits divers les plus improbables, il arrive – et ces derniers temps en particulier – que certaines informations relayées par des médias traditionnels prêtent à sourire au point de s’interroger sur leur véracité.

Le poisson rouge de Loana a-t-il effectivement été sauvé par des policiers, comme le rapporte un quotidien ? Jean-Michel Aulas a-t-il bel et bien proposé de remplacer les animaux du parc de la Tête d’Or à Lyon par des hologrammes, comme l’affirme un autre ? Et quid de cette opération « plante ton slip » qu’organise la mairie de Nantes ?

En tombant sur l’une de ces publications au titre loufoque, l’historien Eric Anceau n’a pas résisté à l’envie de commenter sur X : « On croirait un titre du Gorafi ! » Le spécialiste du Second Empire fait référence ici au média né en 2014 qui, armé d’un humour pince-sans-rire, tourne notre monde en dérision sur les réseaux sociaux et, depuis peu, en kiosques : Le Gorafi.

Quand l’actualité prend des airs de Gorafi

Dès ses débuts, Le Gorafi se démarque du reste de la presse satirique ; il n’a pas le trash d’un Charlie Hebdo ou la verve vacharde d’un Canard enchaîné. L’iconographie est lisse, les couleurs sont sobres. Sur les réseaux sociaux, les visuels publiés pastichent le sérieux des médias traditionnels. Et surtout, contrairement à ses aînés, rien de ce qu’il raconte n’est vrai ; ni le changement de nom de la promenade des Anglais « en promenade des Français de souche » par le nouveau de Nice Eric Ciotti, ni la dissolution qu’Emmanuel Macron aurait prononcée en janvier 2026, amer de ne pas avoir eu la fève lors de la traditionnelle galette des rois.

Et pourtant, le succès est immense ; ses réseaux cumulent près de 2,5 millions d’abonnés, et ses publications sont massivement partagées. Aussi, Le Gorafi s’est-il imposé comme la référence sur Internet de l’humour absurde. « Ce qui peut expliquer pourquoi, lorsqu’on tombe sur des informations qui nous paraissent invraisemblables, on pense immédiatement au Gorafi », analyse Sébastien Liebus, cofondateur du média. Son dérivé, « gorafisation », est d’ailleurs entré dans le langage courant des internautes, qui l’utilisent pour souligner l’absurdité des événements qui jalonnent l’actualité.

Médias et politiques, artisans de la gorafisation ?

Si cette impression n’est pas nouvelle – « Pierre Dac s’amusait à dire que les nazis lui piquaient ses blagues », rappelle Frédéric Liebus – la modernité et ses outils l’ont fortement accentuée. Et les historiens et spécialistes de la communication politique interrogés s’accordent à dire qu’une double responsabilité réside à l’origine de ce phénomène : celle des médias d’abord, qui relayent parfois des informations dont l’intérêt public est discutable, comme le sauvetage du poisson rouge d’une star de télé-réalité ou encore l’histoire de ces chameaux botoxés exclus d’un concours de beauté à Oman. Résultat, « on a le sentiment que le monde devient lui-même gorafique », déplore le sociologue Gérald Bronner, chroniqueur à L’Express.

Le personnel politique, qui s’est considérablement renouvelé ces dix dernières années, jouerait également un rôle dans l’impression grandissante de « gorafisation du monde ». Sur la toile, où, désormais, l’essentiel de la communication politique se fait, l’hyperconcurrence couplée aux logiques algorithmiques pousse les élus à chercher la formule, l’idée ou le concept susceptible d’émerger dans le bruit ambiant. « On est en plein dans l’économie de l’attention, explique Gérald Bronner. Une proposition impertinente, c’est-à-dire contre-intuitive, qui casse les attentes, attire davantage l’attention ». En outre, le succès de plateformes comme Instagram ou TikTok pousse les responsables politiques à reprendre les codes des influenceurs.

Les politiques ne sont plus seulement des acteurs, mais des bouffons !

Jacques Attali

Ainsi sont-ils de plus en plus nombreux sur les réseaux à s’afficher dansant sur des chorégraphies populaires ou reprenant des « trends ». Des clips de quelques secondes qui finissent souvent par provoquer les railleries des internautes et la consternation de ceux qui ont connu une autre façon de communiquer. « Dans les années 1970, Roger-Gérard Schwartzenberg avait écrit L’État spectacle pour montrer que la politique est une mise en scène et que les hommes politiques ne sont que des acteurs. Aujourd’hui, on a franchi un cap : ils ne sont plus seulement des acteurs, mais des bouffons ! Et le plus tragique est que cela ne semble pas leur poser de problème », regrette l’écrivain Jacques Attali.

Et l’ancien conseiller spécial de François Mitterrand de déplorer, alors que la campagne pour l’élection présidentielle démarre, la disparition du temps long ; le seul, selon lui, qui permet la réflexion et le travail de fond : « Les réseaux sociaux ont évidemment leur part de responsabilité, mais les journalistes, constamment en quête d’anecdotes, aussi. Les interviews durent huit ou dix minutes. On ne laisse plus le temps de déployer une pensée ; donc les politiques s’adaptent au format : ils simplifient, caricaturent, cherchent le trait, la formule. Et c’est ainsi que tout finit par devenir spectacle. »

Le grand croisement du réel et du spectacle

Dans son ouvrage À l’assaut du réel, Gérald Bronner théorise longuement ce qu’il appelle le « croisement des flux », en référence au film Ghostbusters. Le sociologue décrit la rencontre entre le registre du réel et celui de la fiction et montre, à travers plusieurs exemples, comment certains personnages publics se situent à mi-chemin entre information et spectacle. « Donald Trump, qui vient en partie du monde du divertissement, en est l’exemple parfait », pointe-t-il. Depuis sa réélection, les réseaux sociaux officiels de la Maison-Blanche sont notamment inondés de mèmes, ces contenus visuels qui mêlent références pop et humour et qui sont conçus pour devenir viraux.

Dans les premiers jours de la guerre en Iran, des vidéos martiales rythmées par des tubes incongrus — on pense évidemment à l’opération « Fureur épique » en Iran sur le son de la Macarena – et d’autres reprenant les codes des jeux vidéo ont également été publiées par les comptes de la présidence de la première puissance mondiale. Façon parmi d’autres, d’appliquer la stratégie théorisée par l’ancien conseiller de Donald Trump, le sulfureux Steve Bannon : « flood the zone with shit », soit l’art de saturer l’espace public en déversant un flot continu de provocations. « Il en résulte une forme d’amnésie collective et donc une quasi-impunité », explique Gérald Bronner.

Le piège du second degré

Seulement, ce brouillage des registres alimenterait les risques de désinformation et de fausses croyances. « Le Gorafi reprend les codes visuels et journalistiques du Figaro pour mieux les détourner. Or, avec les formats souvent appauvris des réseaux sociaux — notamment les captures d’écran -, la source de l’information disparaît ou devient ambiguë. Il peut dès lors devenir difficile de distinguer le pastiche de l’original ». Christine Boutin était notamment devenue la risée d’internet en 2014 après avoir cité pour appuyer ses propos ce flash info parodique du Gorafi : « Loi sur la famille : le gouvernement refuse de parler de ‘recul’ mais de ‘stratégie provisoire d’avancement à potentialité différée' ».

Dix ans d’accoutumance au second degré sur Internet n’ont pas suffi à mettre fin aux malentendus. Les auteurs d’une étude publiée en 2023 dans la revue scientifique PLOS ONE ont montré qu’ »un nombre non négligeable » d’internautes prenaient au sérieux de fausses informations issues de contenus satiriques. Soumis à 48 affirmations erronées tirées de publications satiriques, les 480 participants américains, issus de différentes sensibilités politiques, ont été en moyenne 7 % à tomber dans le piège. Et pour certaines propositions, la proportion a grimpé jusqu’à 16 %.

L’humour filtre, mais révèle aussi

Mais alors, qu’est-ce que cette impression persistante de vivre dans une « société spectacle » dit de notre époque ? Certains y voient le signe d’une société qui préfère se noyer dans l’autodérision plutôt que de traiter ses problèmes. « Si tout devient matière à dérision, alors tout passe. Or, prendre les choses au sérieux commanderait par exemple, et pour nous notamment, d’avoir le courage de prendre des décisions difficiles comme relever l’âge de la retraite, remettre à plat certaines rentes, revoir en profondeur l’héritage, etc. », relève Jacques Attali. L’humour agirait en ce sens comme un filtre qui nous préserve de la brutalité du réel ; un peu comme dans La vie est belle, le film de Roberto Benigni, lorsque Guido, déporté avec son jeune fils, transforme l’univers concentrationnaire en jeu pour lui épargner l’horreur du camp.

Le rire ne sert néanmoins pas seulement à amortir le réel ; il peut aussi dessiller. L’histoire offre en la matière quantité d’exemples : les puissants de la cité athénienne tournés en dérision par Aristophane, l’hypocrisie religieuse attaquée par Molière dans Tartuffe, Louis-Philippe caricaturé en poire par Daumier, sans oublier les chansonniers et caricaturistes qui ont fait du rire un instrument de contestation politique. Le plus saillant exemple de l’histoire contemporaine demeure probablement Chaplin, qui tourne Le Dictateur au moment où Hitler est au faîte de sa puissance et bien avant que le monde ne découvre les atrocités qu’il a commandé. Finalement, les meilleurs politologues ne se trouveraient-ils pas parmi les satiristes ?



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Author : Ambre Xerri

Publish date : 2026-05-24 16:00:00

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