C’est Vivaldi revu par Tocqueville. Dans Les Saisons de la liberté (Grasset), l’essayiste Mathieu Laine évoque les quatre temps de la liberté qui rythment les différentes sociétés à travers le monde. Au printemps de la libération démocratique succède un été prospère, mais amnésique, suivi d’un automne dans lequel des « hommes forts » mènent des politiques illibérales qui précipitent vers l’hiver de la tyrannie. Convoquant l’Histoire, la littérature et même la peinture, le professeur d’Humanités politiques à Science Po et fondateur du cabinet de conseil Altermind montre cependant qu’il n’y a nulle fatalité dans ce cycle.
Pour L’Express, Mathieu Laine explique pourquoi nous sommes aujourd’hui en Occident en train de basculer dans l’automne de la liberté, étant séduits par des démagogues aux tentations autoritaires. Mais la défaite de Viktor Orban en Hongrie prouve que rien n’est joué. Mathieu Laine dresse aussi le bilan d’Emmanuel Macron, devenu depuis la dissolution » le spectateur malheureux » du détricotage des quelques réformes libérales qu’il avait entreprises, à commencer par celle des retraites. Mais pour l’essayiste, le président n’est pas arrivé à enrayer « quarante ans de socialisme » qui a imprégné tous les partis, à gauche comme à droite.
L’Express : Vous évoquez les quatre saisons de la liberté. Où en sommes-nous actuellement en Occident ?
Mathieu Laine : Nous entrons dans l’automne de la liberté. C’est le temps des « hommes forts » qui promettent de tout régler et nous précipitent vers un hiver lugubre. Cet automne succède à l’été, lui-même né d’un printemps libérateur – pour l’Occident, la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Il n’y a qu’une seule valeur pour laquelle on est prêt à sacrifier sa vie : la liberté. L’été, c’est le moment où l’on en profite pleinement. Avant même le capital et le travail, la prospérité repose sur des institutions : un gouvernement limité, des tribunaux indépendants mettant fin à la justice de cachet, la responsabilité individuelle, le droit de propriété. Dans les sociétés pauvres, ce qui manque, comme le souligne l’économiste péruvien Hernando de Soto, c’est cet espace juridique où l’individu se sent protégé et autorisé à penser, à créer, à risquer, où le progrès n’est plus suspect mais porté par la confiance que la société place en chacun. Le primat de la liberté n’est pas un luxe : c’est le socle de toute prospérité durable.
Malheureusement, si la liberté est la valeur la plus importante, c’est aussi celle qu’on abandonne le plus vite. La Boétie s’en étonnait déjà dans son célèbre Discours de la servitude volontaire. On a l’impression qu’elle est là pour toujours, et on s’en détourne au profit, selon les époques, de l’égalitarisme, du nationalisme, du précautionnisme ou de ce qu’on a appelé le « wokisme ». On croit défendre une cause supérieure (l’égalité, la nation, l’environnement, la protection des minorités) mais si on trahit la liberté, la société se grippe. C’est pourtant bien la liberté qui, installée au sommet des institutions, protège le mieux la plus petite des entités : la personne humaine. Dans une société libre, quelqu’un au bas de l’échelle peut monter les marches. Dans une société négligeant la liberté, on naît dans une caste et on y reste.
Le libéralisme politique finit-il toujours par être victime de son succès ?
Je le crains, oui. Car l’été de la liberté, c’est aussi le temps de l’ingratitude. On bénéficie du sang versé par ses aïeux, qui se sont battus pour cette liberté, mais on s’en détourne. La protection de la liberté devrait pourtant être notre souci permanent. Gustave de Beaumont, le grand ami de Tocqueville, nous avait prévenus : « La vie d’un peuple libre est une vie de perpétuels combats et d’action continue. C’est peu d’avoir lutté une fois pour conquérir des droits ; pour les conserver intacts et pour en jouir, il faut lutter toujours. »
Frappés d’amnésie collective, on se laisse séduire par des formules simplistes. Il est frappant de voir que ces démagogues, comme Viktor Orban ou Donald Trump, s’approprient eux-mêmes le mot « liberté ». Même à l’époque de Mussolini, les fascistes affirmaient que la vraie liberté émanait du peuple. « Liberté » était aussi dans la bouche de tous les mouvements communistes. Les « hommes forts », telles ces maladies se prenant pour leur remède, ont en partage de finir par concentrer le pouvoir et réduire les libertés. Comme l’écrit Gabriel de Broglie, « l’Histoire ne se répète pas, mais ses rendez-vous se ressemblent ». Aucune dictature n’a établi un programme en disant clairement qu’elle allait abolir les libertés. Mais arrive toujours un moment où les peuples se laissent tenter, puis engourdir par ces figures autoritaires. L’hiver de la liberté, c’est le moment où les « hommes forts » ne rendent plus le pouvoir et basculent dans la tyrannie. Il n’y a pourtant aucune fatalité : sous la glace de l’hiver, le printemps se prépare. L’Histoire a montré qu’on peut freiner le passage d’une saison à l’autre, voire en enjamber une.
Curtis Yarvin, c’est aussi délirant et dangereux que Geoffroy de Lagasnerie
La récente défaite de Viktor Orbán après seize ans de pouvoir de plus en plus illibéral en Hongrie en est-elle un bon exemple ?
Comme l’écrivait Prévert, « ce n’est pas facile, c’est si fragile, la Liberté ». Orban est une illustration parfaite du passage de l’été à l’automne. Au lendemain de la chute du bloc soviétique, la Hongrie a été le premier pays de l’Est à rejoindre l’Europe et l’Otan, à développer une économie de marché. Incarnation de l’antitotalitarisme et de cette nouvelle vague de liberté, Orban a fini par exercer un pouvoir qualifié par lui-même d’ »illibéral » : réduction des libertés individuelles, mise au pas des médias, rejet systématique de l’Europe, amitié avec les despotes. Mais il a fini par échouer. La démocratie l’a emporté lors des élections d’avril, face à Péter Magyar. C’est une confirmation en temps réel de la thèse de mon livre : il n’y a pas de fatalité au ressac des libertés. On suivra toutefois ce qui se passe dans ce pays.
Aux États-Unis, Trump a aussi ouvertement mis en cause l’utilité des élections de mi-mandat et fait savoir que sa morale individuelle primait sur le droit international. Ce sont sans doute de simples provocations. Mais après la tentative sidérante de prise du Capitole, on ne peut exclure que ses partisans tentent de le maintenir au pouvoir à l’issue de son deuxième mandat. Le seul fait que ce soit envisageable est en soi un phénomène historique. Je ne suis pas un oiseau de mauvais augure, mais il y a des alertes qui doivent se déclencher dans nos têtes. Le mouvement des Lumières sombres, analysé par Arnaud Miranda dans un livre remarqué chez Gallimard, le confirme : le blogueur de la Silicon Valley, Curtis Yarvin, dont les idées irriguent une partie de l’entourage de Trump (Thiel, Vance), défend l’idée d’une techno-monarchie dans un pays géré par un roi-PDG. C’est aussi délirant et dangereux que Geoffroy de Lagasnerie quand il critique la démocratie au nom du progressisme et défend l’idée d’un permis de voter. Ce sont des signaux faibles montrant que nous entrons bel et bien dans l’automne de la liberté.
La Chine ou la Russie semblent-elles condamnées à ne pas réussir à sortir de l’hiver de la liberté ?
Il y a plusieurs chemins qui mènent à l’hiver de la liberté : un régime autoritaire nationaliste comme celui de Poutine, un despotisme multimillénaire mâtiné de communisme comme en Chine, une théocratie militaire comme en Iran. Pour brider les libertés, on invoque toujours un « intérêt supérieur », présenté comme positif – la défense de l’unité nationale face à des menaces extérieures ou intérieures, l’histoire longue, l’intemporalité de Dieu. Ce sont des fictions, des mots mis au service du pouvoir de quelques-uns. Tous les régimes autoritaires fonctionnent ainsi.
La civilisation de la liberté est beaucoup plus sécurisante qu’on ne le dit.
Ceux qui affirment que la France serait une dictature gagneraient à passer quelques jours en Corée du Nord. À l’inverse, ceux qui pensent qu’on vivra mieux avec moins de liberté devraient se méfier. Car les longs hivers sont possibles. Il faut parfois des décennies, voire des siècles, pour se libérer d’une dictature. L’antisémitisme est en cela un tragique baromètre : toute société qui bascule dans l’hiver de la liberté finit par désigner un bouc émissaire – juif, étranger, riche, mécréant, ou écrivain, comme Kamel Daoud ou Boualem Sansal en Algérie.
Emmanuel Macron s’était présenté en champion des libertés lors de sa première élection en 2017. Comment jugez-vous son bilan ?
Cela fait plus de vingt ans que j’essaie de défendre le primat de la liberté, en parlant à tous les politiques qui le souhaitent. Disons que ça entretient l’humilité (rires) ! Prenez ma dénonciation de l’Etat nounou, qui a commencé en 2006 avec la publication de La Grande Nurserie, ce despotisme doux d’un État s’immisçant dans les méandres de nos vies parce qu’il saurait mieux que nous ce qui est bon pour nous, puis en 2021 avec la parution d’Infantilisation, écrit dans l’Absurdistan des auto-déclarations en plein Covid : quand j’ai lu les recommandations de l’Ademe, qui suggère combien de fois il faut porter un soutien-gorge avant de le laver (7 jours !), je me suis demandé si je n’avais pas plaidé dans le désert ! Comment ne pas être effondré par notre tendance à sur-réguler, jusqu’à sur-transposer les normes européennes ? Comme l’a pointé Thomas Reynaud, le patron d’Iliad-Free, il faut, pour créer un data center, une source d’emplois et un avenir pour les friches industrielles, trois ans en France, contre dix mois aux États-Unis et moins encore en Chine… Chez nous, on passe même un an à surveiller la biodiversité quand la norme européenne exige quatre mois ! Macron a parfois tenté de simplifier mais la tendance à tout normer, tout réguler l’a emporté.
Sur le plan économique, il y a eu trois phases : le « quinquennat » 2014-2019 allait dans le bon sens, de la « loi Macron » adoptée sous la houlette de Manuel Valls, aux premières mesures du président Macron (baisses d’impôts et assouplissement du droit du travail en 2017-2018). Puis il y a eu une explosion des dépenses publiques et de la dette en réaction à la succession des crises (gilets jaunes, Covid, Ukraine). Macron a continué à réformer, avec Olivier Dussopt (retraites et assurance chômage) ou Guillaume Kasbarian (loi antisquat). Il aura aussi été un formidable ambassadeur de l’attractivité et des entreprises françaises à l’étranger. Je l’ai vu à l’œuvre et ça a marché : la part du chômage structurel a baissé et l’attractivité a bondi. Remettre un peu de liberté a eu un impact immédiat. Mais tout cela était bien trop timide et les dépenses ont explosé. Nous n’avons pas enrayé quarante ans de socialisme de tous les partis.
Depuis l’échec de la dissolution, déclenchée par l’illusion que les gauches étaient devenues irréconciliables, le président a dû choisir entre démissionner et laisser les rênes au PS. Il a préféré la seconde option, considérant qu’on ne quitte pas le navire dans un contexte international aussi tendu. Il est devenu le spectateur malheureux du détricotage de ce qu’il avait réussi sans pouvoir corriger ce qu’il avait manqué. Alors que notre système consacre près de 400 milliards par an aux retraites et 300 à la santé, le PS a contraint le gouvernement à créer un nouveau droit en passant le repas à 1 euro pour tous les étudiants, sans condition de ressources. Cette stratégie de l’autruche et du toujours plus est intenable. Depuis, le chômage remonte, le déficit augmente, et le coût de la dette monte sans cesse.
Faut-il donc être pessimiste sur l’état des libertés ?
Je ne suis pas décliniste. Mon livre commence à l’été et se termine au printemps – précisément parce que l’hiver n’est pas inéluctable. Je me positionne du côté des réalistes et des lucides. Il faut relire Montaigne ou Zweig pour prendre conscience que la liberté est mouvante, dans les deux sens. Si la tendance actuelle m’inquiète fortement, je crois au pouvoir de la volonté, à la capacité de se relever, au discernement que donnent la culture et l’exercice de l’esprit. Chacun a une conscience qu’il peut aiguiser et muscler, surtout à l’heure où l’IA se propose de s’y substituer. Affûtons notre esprit critique pour ne pas nous précipiter dans le discours simpliste des fossoyeurs de libertés. Tout peut basculer très vite. Quelques décisions vertueuses et radicales suffiraient à inverser la tendance. La civilisation de la liberté est beaucoup plus sécurisante qu’on ne le dit. À l’inverse, le socialisme mène toujours à la pauvreté et à la violence. La liberté, elle, crée des incitations justes et ouvre des opportunités à tous.
L’Histoire prouve que l’hiver n’est pas une fatalité. En 1688, la Glorieuse Révolution anglaise invente la monarchie constitutionnelle sans la moindre effusion de sang, alors que Jacques II cherchait à gouverner sans le Parlement. Plus tard, McCarthy écrase les droits au nom de la sécurité mais l’opinion se mobilise, le Sénat censure, et il disparaît. En 1981, en Espagne, des militaires prennent le Parlement en otage : Juan Carlos choisit la démocratie, et les putschistes s’effondrent. En Afrique du Sud, l’apartheid semblait devoir l’emporter dans le sang. Mandela se lève, et le printemps l’emporte. En Corée du Sud, Park Geun-hye tente récemment de s’affranchir des règles, Yoon proclame la loi martiale, mais les institutions tiennent, et le droit l’emporte. Plus que jamais, il faut y croire et nous battre pour que rayonne à nouveau, chez nous, le primat de la liberté !
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-05-25 16:00:00
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