Alors que SpaceX redessine les règles du jeu spatial, l’Europe peine à trouver sa place face aux ambitions américaines et chinoises. Tensions franco-allemandes autour du projet de constellation de satellites Iris², nécessité de renforcer notre souveraineté, difficultés à innover… Benjamin Haddad dresse un tableau lucide des défis qui attendent le Vieux Continent. La bonne nouvelle ? L’Europe peut encore tenir la dragée haute aux autres nations, à condition d’investir et de mettre en place une stratégie coordonnée.
L’Express : Face à la Chine et aux Etats-Unis, l’Europe aura-t-elle demain sa place dans l’espace ?
Benjamin Haddad : Il le faut. L’espace constitue un enjeu majeur de souveraineté. Avoir notre autonomie pour nos communications sécurisées, l’accès aux données dans des domaines aussi variés que l’agriculture ou la science est fondamental. Nous ne pouvons dépendre de l’extérieur pour maîtriser des usages aussi essentiels. Heureusement, l’espace est un domaine dans lequel l’Europe s’est souvent illustrée. Souvenons-nous du succès d’Ariane, de Galileo ou, plus récemment, du système spatial d’observation Copernicus. Nous étions en retard sur les Américains et nous avons su les rattraper. Nous ne sommes donc pas condamnés au rôle de spectateur.
Encore faut-il investir suffisamment et mettre en place une stratégie coordonnée à l’échelle européenne. Le temps presse. L’émergence du New Space a fortement bousculé le secteur du spatial. La prise de risque d’Elon Musk sur les lanceurs réutilisables et les constellations de satellites jetables semble payer, même s’il faut aussi reconnaître le rôle de la puissance publique américaine, qui subventionne massivement SpaceX. Ne soyons pas naïfs, la croissance de SpaceX repose aussi largement sur les contrats publics accordés par la Nasa, souvent à des tarifs supérieurs aux standards du marché. Il y a un mélange de logique de marché, de génie entrepreneurial et de stratégie industrielle nationale assumée. Aujourd’hui, nous faisons face à un risque de domination américaine qui peut nous restreindre l’accès à l’espace. Il est temps pour les Européens de se réconcilier avec l’innovation, le risque et de porter des projets ambitieux. La France accueillera d’ailleurs le sommet spatial les 9 et 10 septembre pour porter une vision commune sur la science et l’exploration, la régulation, la compétitivité du secteur, la défense.
Pourquoi l’Europe peine-t-elle à « disrupter » ? Nous manque-t-il des maillons dans la chaîne de l’innovation ?
Je ne le pense pas. Tous les jours, je rencontre des entrepreneurs qui poussent les limites de l’imagination : un fabricant de « lockers » sur satellite pour optimiser les charges utiles, des start-up qui conçoivent des satellites innovants, etc. Non, les problèmes dans le spatial et dans d’autres domaines, comme l’IA, viennent plutôt du passage à l’échelle européenne et des financements. Il faut repenser les chaînes de valeur actuellement organisées par l’Agence spatiale européenne (ESA) et le faire en fonction des retours territoriaux, dans un souci d’équité : si un pays donne 19 % de son budget à l’ESA, il reçoit 19 % de retours territoriaux. Face à quelqu’un comme Elon Musk qui optimise sa chaîne d’approvisionnement, cela crée évidemment un différentiel de compétitivité.
Même si nous possédons des acteurs d’excellence — Thales, Airbus, Eutelsat avec la constellation OneWeb, entre autres -, il nous faut une ambition européenne dans les projets et les financements. Ce sera l’un des enjeux majeurs du débat sur le prochain cadre financier pluriannuel : le budget européen pour la période 2028-2034. Le Fonds de compétitivité doit consacrer une part d’investissements importante au spatial. Le principe de préférence européenne – c’est-à-dire réserver la commande publique et donc les financements publics – aux acteurs européens, doit y être cardinal. C’est la position de la France dans ces négociations. Tout cela accompagne notre agenda de compétitivité : simplification des règles, approfondissement du marché intérieur, union des marchés de capitaux. Alors que Musk réserve de plus en plus de lancements à sa propre constellation, avec comme ambition le déploiement de data centers dans l’espace, la dépendance ferait courir un risque majeur et pourrait nous couper l’accès.
Justement, le projet de constellation européen Iris², qui ne sera constitué « que » de quelques centaines de satellites, est-il à la hauteur des enjeux ?
Il faut bien commencer quelque part ! Iris² est un projet ambitieux lancé par Thierry Breton lorsqu’il était commissaire. Il offrira des communications sécurisées sur plusieurs niveaux d’orbite à des fins souveraines et stratégiques. Nous en avons besoin. La Commission souhaite un premier déploiement de satellites à l’horizon 2029-2030 en orbite basse pour créer un effet d’entraînement et envoyer un signal aux industriels. Nous nous focaliserons sur les communications sécurisées, qui relèvent de la défense, avant d’envisager des logiques plus commerciales. Mais vous avez raison, l’Europe doit retrouver de l’appétit en matière d’innovation. Au fond, c’est un projet civilisationnel. Est-ce que l’on veut toujours rêver, créer, repousser la frontière ? L’homme est un explorateur. Une chose me frappe : aux Etats-Unis, même Trump, dans son discours d’investiture, annonce vouloir aller sur Mars. Ici, nos nationalistes préfèrent se recroqueviller derrière leurs frontières et revenir à la retraite à 60 ans. Soyons optimistes et retrouvons de l’ambition !
Elaborer, comme l’Europe le fait en ce moment avec le Space Act, des règles de coopération pour la gestion des débris spatiaux est une bonne chose. Mais la « puissance normative », la régulation, ne suffisent pas : la puissance passe par l’innovation.
Berlin souhaite développer sa propre constellation de satellites, ce qui crée des tensions avec Paris. Comment avancer dans de telles conditions ?
Que les Allemands fassent preuve d’une ambition renouvelée dans le spatial et qu’ils mettent sur la table des investissements importants, c’est une bonne nouvelle. Toutefois, ce serait une erreur stratégique de faire cavalier seul sur des enjeux qui demandent des investissements aussi considérables. Nous devons absolument coopérer. D’où l’importance de projets communs comme Iris2. Ensuite nous devons garantir l’interopérabilité, en veillant à ce que les constellations européennes et les éventuels déploiements nationaux soient complémentaires, se renforcent et puissent communiquer entre eux. La fragmentation ne ferait que des perdants. Ce serait la même chose pour l’avion de combat, où nous avons besoin de synergies. Cela dit, les projets de coopération se poursuivent. Les poids lourds Airbus, Thales et Leonardo ont signé récemment un protocole d’accord en vue de fusionner leurs activités dans les satellites avec le projet Bromo. Et le groupe Dassault Aviation a décidé de s’unir avec l’entreprise allemande OHB pour la réalisation de son avion spatial réutilisable Vortex : c’est un projet ambitieux dont nous pouvons être fiers.
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Author : Charles Haquet, Sébastien Julian
Publish date : 2026-05-27 16:00:00
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