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Benjamin Sire : « L’IA redonne paradoxalement ses lettres de noblesse à l’écriture »

Benjamin Sire : « L’IA redonne paradoxalement ses lettres de noblesse à l’écriture »

Comme beaucoup de corps de métiers, les journalistes ont une relation ambivalente avec l’IA. Ils s’émerveillent des capacités décuplées de recherche documentaire qu’elle leur offre. Mais tremblent devant la chute d’audience que ces chatbots devraient provoquer, en s’intercalant entre les sites d’actualité et les internautes. L’IA offre toutefois aux médias de nouveaux modes d’interaction avec le public. C’est la voie qu’explore le média progressiste Les Électrons Libres, avec le lancement d’une IA éditoriale baptisée Céleste. Entretien avec son cofondateur et rédacteur en chef Benjamin Sire.

L’Express : Comment fonctionne votre nouvelle IA éditoriale ?

Benjamin Sire : Céleste est la réponse française à l’IA Grok d’Elon Musk. C’est une intelligence artificielle que l’on peut interroger depuis les réseaux sociaux. Mais, à la différence de Grok, elle transmet des informations vérifiées. Elle s’appuie pour cela sur les articles des Électrons Libres et sur une centaine de médias et d’organismes experts, notamment la plateforme Our World in Data où travaille la scientifique des données Hannah Ritchie. Son livre Not the End of the World nous avait marqués et incité à créer un média comme Les Électrons Libres. Nous faisions le constat que l’humanité a une représentation de l’état du monde faussée, plus négative que ce que les données factuelles montrent.

Elle sous-estime les progrès qu’elle a accomplis. Par souci de souveraineté, nous avons raccordé notre IA Céleste à Mistral, dont nous utilisons le tout dernier modèle, sorti la semaine dernière. Un projet central de notre rédaction depuis sa création est de créer une vraie communauté, tournée vers le débat. Nous avons déjà des listes d’abonnés avec qui nous interagissons, notamment nos abonnés premium. Mais faute de temps, nous ne pouvons répondre à toutes les questions. Céleste permet de prolonger ce dialogue entre le média et ses lecteurs.

L’IA peut aider le travail journalistique. Mais elle pose aussi certains défis aux médias, notamment la baisse du trafic, lourde de conséquences pour les revenus publicitaires ou d’affiliation. Comment adapter le modèle économique des médias ?

Je ne suis pas très optimiste pour les médias généralistes, qui emploient énormément de salariés et reposent sur de lourdes structures de fabrication. L’avenir me paraît plus clair pour les médias identifiables, les médias de niche. Et surtout, je crois aux rédactions décentralisées. Je suis le seul des fondateurs des Électrons à être à Paris. Notre rédaction est légère, fondée sur la rémunération des journalistes plutôt que sur les infrastructures. Nos revenus proviennent aujourd’hui en grande partie de nos abonnés. D’autres sources sont en place ou à venir telles que la publication de livres imprimés à l’unité sur Amazon ainsi qu’un réseau de conférences. Nous sommes à présent aussi en mesure de vendre à d’autres médias et d’autres entreprises des solutions IA semblables à Céleste. Comme le dit Mark Zuckerberg : demain, toutes les entreprises auront leur propre IA, comme elles ont aujourd’hui un site web, un numéro de téléphone et des comptes sur les réseaux sociaux.

A quels niveaux l’IA peut-elle aider les journalistes à mieux travailler ?

L’intérêt de l’IA n’est pas qu’elle écrive des articles à notre place. En revanche, avec des prompts très élaborés, elle nous fait gagner un temps fou en recherche documentaire. Un effet inattendu de l’IA est qu’elle redonne ses lettres de noblesse à l’écriture. Plus le prompt est précis, plus on sécurise la production IA. On le voit avec Céleste : une question mal posée donne une mauvaise réponse.

L’IA permet à certains internautes peu à l’aise avec l’écrit de participer plus activement au débat public, ce qui est très positif. Mais elle stimule aussi la prolifération de comptes entièrement automatisés à faible valeur ajoutée sur les réseaux sociaux. Comment cela va-t-il transformer ces plateformes ?

L’IA est aujourd’hui intrinsèquement liée à l’écosystème des réseaux sociaux. Mais ceux-ci doivent en effet se méfier des effets collatéraux. Au lancement de Twitter, il y a eu un véritable élan communautaire. C’était un réseau incroyable pour rencontrer des gens. Les choses ont depuis beaucoup changé. Twitter imposait la concision avec ses 140 caractères, X autorise désormais les pavés. Facebook, qui détenait un quasi-monopole, est aujourd’hui gentiment moqué comme le réseau des vieux. Les réseaux vidéo sont devenus dominants. Et les comptes automatisés sont devenus un réel problème. C’est cependant un fléau que les plateformes devraient être capables d’endiguer elles-mêmes.

Que pensez-vous de la manière dont les partis politiques français abordent l’IA ?

Je ne vois aucun parti qui ait une vision de l’IA. Les municipales ont été une énorme déception, car c’est à l’échelle de la ville que l’IA peut apporter le plus. Je regarde le débat politique actuel et j’ai le sentiment d’assister à une campagne des années 80, alors que le monde n’a plus rien à voir. Ce n’est pas surprenant. La plupart des responsables politiques n’ont jamais formulé de vision du numérique – je ne parle même pas d’IA. Ils n’ont pas pris le virage de la révolution informatique, pourtant bien plus facile à juguler et bien moins transformateur socialement que ce qu’amène aujourd’hui l’intelligence artificielle.

La jeune génération s’est saisie très vite de cette technologie. Pourtant, un récent sondage Gallup montre qu’elle rend anxieux, voire hostiles, un nombre significatif et croissant de jeunes. Est-ce surprenant ? Quels conseils leur donneriez-vous ?

La question de l’emploi est évidemment centrale pour la jeunesse. C’est une chose de perdre son métier au bout de trente ans ; c’en est une autre de voir les emplois disparaître avant même d’avoir commencé. La déception peut être immense : « au moment où j’arrive sur le marché, mon métier va disparaître ». Tant qu’il n’y avait que l’IA, on pensait que bien des métiers resteraient irremplaçables. Avec la robotique qui s’y greffe, on songe que même le métier de jardinier ou de potier sera peut-être bientôt dans les cordes d’Optimus. Le défi est bien sûr la vitesse à laquelle cela se produit. Le rémouleur a eu cent cinquante ans pour se demander si son métier allait disparaître. ChatGPT a bouleversé la société alors qu’il n’existait pas il y a trois ans et demi. Les technosolutionnistes rappellent que chaque révolution technologique a provoqué ce type de peur. C’est vrai, mais c’est la première révolution qui remet en cause l’être humain, qui l’interroge sur sa nature, sa fonction, son utilité. Je ne dis pas cela pour nier tout ce que le progrès nous a apporté. Je suis handicapé, et les avancées technologiques m’ont sauvé. Mais cela suppose d’accepter de changer dix fois de métier dans une vie. Pour ne pas redouter d’être remplacé, il faut accepter de se réinventer sans cesse.

Le problème est que notre monde veut le risque zéro. Il était en paix depuis des décennies jusqu’à ce que la guerre en Ukraine survienne. Et il est obsédé par le principe de précaution. L’adaptation en devient d’autant plus difficile. Je suis frappé de croiser, dans les manifestations sur les retraites, des gamins de vingt ans paniqués par quelques points de cotisation. À leur âge, l’idée de penser à ma retraite ne m’effleurait pas. La génération qui a le plus peur du changement traverse l’ère la plus instable. Et c’est ce qui risque de produire une déflagration. Nos structures sociales restent pensées pour une situation figée, un même métier tout au long de la vie. Elles ne correspondent plus à ce que les gens vont traverser. Il va falloir s’adapter en permanence.



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Author : Anne Cagan

Publish date : 2026-05-27 16:49:00

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