L’Express

Bernard Legras : « Cléopâtre était une grande cheffe d’Etat, avec une véritable vision politique »

Oubliez l’image que vous aviez de Cléopâtre VII, l’ultime représentante des Ptolémées, celle que les historiens romains dépeignaient en femme barbare, séductrice, manipulatrice, cruelle, ensorceleuse… La découverte, en 2000, d’un papyrus grec datant du 23 février 23 avant notre ère, soit quelques années seulement avant la mort de la reine, le 12 août 30, a changé le regard que l’on portait sur elle. Il s’agit d’une ordonnance royale qui porte peut-être la signature autographe de Cléopâtre. Ce document a incité l’historien Bernard Legras à écrire une nouvelle biographie de la Reine, Cléopâtre l’Egyptienne (Les Belles lettres). Invité de notre podcast Les temps sauvages, il nous plonge dans la tête de la célèbre souveraine.

Un épisode à écouter en podcast sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox, Podcast Addict ou en cliquant sur le player en tête de l’article.

L’Express : Qui était Cléopâtre ? On connaît son père, Ptolémée XII. En revanche, on ignore l’identité de sa mère. D’où vient-elle ?

Bernard Legras : Vous abordez immédiatement l’un des grands mystères de Cléopâtre, qui demeure irrésolu : celui de sa mère. Son père est traditionnellement identifié à Ptolémée XII. Comme toujours dans l’Antiquité, la maternité est certaine, alors que la paternité peut parfois être discutée. Mais peu importe, au fond : Ptolémée XII l’a reconnue et l’a même associée au pouvoir un an avant sa mort. Lorsqu’elle devient reine, Cléopâtre possède déjà une véritable expérience politique.

Quant à sa mère, les hypothèses abondent. Certains historiens auraient souhaité qu’elle soit égyptienne. Cléopâtre aurait alors réuni une double origine, grecque par son père et égyptienne par sa mère, incarnant cette élite mixte qui existait dans l’Egypte ptolémaïque. Mais aucune preuve ne vient étayer cette hypothèse. Toutes les tentatives d’identification d’une mère égyptienne se sont révélées être des impasses.

Retrouvez ici l’épisode 1 de cette série > Ce que Churchill aurait pensé de Trump, de Poutine et du Brexit

L’épisode 2 > Ce que De Gaulle aurait pensé du monde en 2026

L’épisode 3 > Catherine II, le rêve impérial qui inspire Poutine

L’épisode 4 > Les grandes leçons géopolitiques de Napoléon

L’épisode 5 > Jules César était-il le premier populiste ?

Il faut donc probablement admettre que sa mère était l’une des maîtresses de Ptolémée XII. Les souverains hellénistiques étaient polygames et entretenaient plusieurs concubines. Elle appartenait vraisemblablement à l’aristocratie macédonienne, mais son nom a disparu.

Cléopâtre est donc grecque, non seulement par ses origines, mais surtout par sa culture.

C’est en s’appuyant sur une puissance étrangère, Rome, que Cléopâtre conquiert le pouvoir. N’est-elle pas alors dans une position délicate pour asseoir sa légitimité ?

La situation de Cléopâtre ressemble à celle de nombreux souverains hellénistiques. Ces dynasties sont traversées par des guerres civiles permanentes. La famille des Ptolémées est particulièrement violente : on s’y entretue, on s’y élimine avec une cruauté exceptionnelle.

A la mort de son père, Cléopâtre n’a que 18 ans. Elle doit partager le pouvoir avec son frère Ptolémée XIII, âgé d’une dizaine d’années, conformément au testament de Ptolémée XII.

Pourquoi ce choix ? Parce que, dans la tradition hellénistique, le pouvoir est d’abord masculin. Une reine ne règne normalement pas seule : elle partage le trône avec un co-souverain masculin.

Mais Cléopâtre a déjà été formée au gouvernement. Son jeune frère, lui, est encore un enfant. Elle entend exercer pleinement le pouvoir, tandis que Ptolémée XIII refuse de rester une figure symbolique. Chacun s’entoure alors de conseillers et de partisans qui alimentent cette rivalité.

Comment rallie-t-elle les Alexandrins et, plus largement, la population à sa cause ?

Son premier atout est son intelligence politique. Elle possède un véritable sens de l’Etat, qui tient à la fois à ses qualités personnelles et à l’éducation politique reçue auprès de son père. Elle sait également s’entourer. Comme son frère, elle dispose de conseillers. Mais là où Ptolémée XIII se montre impulsif, colérique et prend des décisions précipitées, Cléopâtre réfléchit davantage avant d’agir.

Surtout, elle comprend très vite que l’Egypte est un royaume composite. Il y a d’abord les Alexandrins, essentiellement grecs, très cultivés et ouverts sur la Méditerranée. Alexandrie est une immense cité d’environ 400 000 habitants, dotée d’une intense vie intellectuelle et commerciale.

Il y a ensuite les Grecs installés dans le reste du pays, dans ce que les Grecs appellent la chôra, le plat pays.

Enfin viennent les Egyptiens, héritiers de la civilisation pharaonique. Ils conservent leur langue, leur religion et leurs temples. Les prêtres jouent auprès d’eux un rôle essentiel : ils dirigent le culte, rendent la justice et administrent de puissants domaines économiques.

Cléopâtre comprend qu’elle ne peut gouverner durablement qu’en recherchant l’appui de chacune de ces composantes de la société égyptienne.

Avec César, s’agit-il d’un coup de foudre ou d’une alliance stratégique ?

Les deux, très probablement. César est d’abord frappé par l’audace de Cléopâtre. Elle réussit à pénétrer clandestinement dans le palais d’Alexandrie, alors que celui-ci est assiégé par les partisans de son frère.

Selon la tradition, elle est introduite auprès de César dissimulée dans un tapis ou dans un sac de marin. Lorsque celui-ci est ouvert devant lui, César découvre soudain Cléopâtre. L’effet est immédiat. Il est manifestement séduit par sa beauté, mais aussi par son audace. Il ne faut pas oublier que César poursuit lui aussi un objectif politique : mettre la main sur l’Egypte. Une alliance avec Cléopâtre lui permet de renforcer considérablement son influence sur le royaume.

Que sait-on du couple qu’elle formera ensuite avec Marc Antoine ?

Leur aventure commune est beaucoup plus longue et politiquement beaucoup plus ambitieuse. Avec César, le temps a manqué. Son assassinat, aux Ides de mars 44 avant notre ère, interrompt brutalement un projet qui aurait peut-être pu donner naissance à une forme d’empire romano-hellénistique. Avec Marc Antoine, en revanche, Cléopâtre tente véritablement de construire cette nouvelle puissance.

Son ambition n’est pas seulement de régner, mais de gouverner. Comment exerce-t-elle concrètement le pouvoir ?

Cette cheffe d’Etat apparaît grâce aux sources primaires, notamment aux ordonnances royales. Le souverain ptolémaïque gouverne par prostagmata, c’est-à-dire par ordonnances. Le mot grec signifie littéralement « ordre ».

Le roi est un monarque absolu. Il est aussi considéré comme un dieu vivant. Il n’existe aucun contre-pouvoir institutionnel.

Les ordonnances qui nous sont parvenues montrent que Cléopâtre possède une véritable vision politique. Elles permettent de suivre très précisément ses objectifs, qu’ils soient administratifs, économiques ou financiers.

Sa réforme économique et sociale reste méconnue, selon vous.

Cléopâtre comprend parfaitement que l’Egypte ne peut conserver son indépendance face à Rome qu’à une seule condition : être un Etat prospère. Il faut produire des richesses, dégager des revenus suffisants et assurer la stabilité du pays. Une population satisfaite est moins encline à se révolter.

Sa politique vise donc à obtenir le soutien de l’ensemble des habitants du royaume — Grecs, Egyptiens, Juifs et autres communautés — tout en reconstituant une armée efficace. Car le véritable enjeu est là : disposer d’une flotte et de forces terrestres suffisamment puissantes pour dissuader Rome d’intervenir ou, si la guerre devient inévitable, être capable de lui résister.

Quelle est sa vision géopolitique ?

Son objectif est de reconstituer la puissance ptolémaïque telle qu’elle existait au début de la dynastie, au IVᵉ siècle avant notre ère, après le partage de l’empire d’Alexandre le Grand.

Ptolémée Ier Sôter avait compris que le cœur du royaume devait rester l’Egypte, tout en contrôlant un vaste ensemble de territoires périphériques : Chypre, le sud de l’Asie Mineure et tout le littoral syro-palestinien. Ces possessions formaient une ceinture de protection autour de l’Egypte.

Cléopâtre veut restaurer cet ensemble. Mais son projet va plus loin encore. Grâce à son alliance avec Marc Antoine, elle envisage d’étendre cette domination jusqu’à l’ensemble de l’Asie Mineure, puis vers la Médie, c’est-à-dire une partie de l’actuel Iran, afin de contrôler une large partie du Moyen-Orient jusqu’à l’Euphrate. Nous sommes donc bien face à une véritable vision impériale.

Le royaume d’Egypte rassemble plusieurs populations : les Alexandrins, les Grecs installés dans la chôra, les Égyptiens et les Juifs. Cléopâtre semble avoir entretenu des liens particulièrement étroits avec ces derniers….

Il est certain qu’elle cherche à s’assurer le soutien des communautés juives d’Egypte. Les inscriptions dont nous disposons montrent sa volonté de les protéger et de leur témoigner une réelle bienveillance. Peut-on pour autant parler d’une politique privilégiée à leur égard ? Je serais plus prudent. Rien ne permet d’affirmer qu’elle favorise les Juifs davantage que les Grecs ou les Egyptiens.

En revanche, elle comprend parfaitement leur poids démographique et politique. A Alexandrie, les Juifs représentent environ 40 % de la population, soit une part considérable d’une ville qui compte près de 400 000 habitants. Ils sont également nombreux dans le reste du pays.

Il faut rappeler que ces Juifs d’Egypte sont parfaitement intégrés. Ils parlent grec et non plus l’hébreu ou l’araméen. C’est précisément pour cette raison qu’a été réalisée la célèbre traduction grecque de la Bible, la Septante, à Alexandrie.

Les Juifs d’Egypte appartiennent pleinement au monde hellénistique. Comme les Grecs venus d’Athènes, de Corinthe, de Sparte ou de Syracuse, ils sont des immigrants installés en Egypte. La principale caractéristique des Grecs d’Egypte est d’ailleurs moins leur origine ethnique que deux éléments : ils parlent grec et ils sont venus d’ailleurs.

Cléopâtre est une reine-déesse. Elle s’identifie à Isis en Egypte et à Aphrodite dans le monde grec. En quoi cette dimension religieuse est-elle importante pour gouverner ?

Elle s’inscrit dans une très ancienne tradition égyptienne. Sous les pharaons, le pouvoir est fondamentalement théocratique : le souverain est un dieu ou le fils d’un dieu. Les Ptolémées reprennent une partie de cet héritage. Ils exercent en réalité une royauté à deux visages. Pour les Grecs et les Juifs d’Egypte, ils sont des rois grecs ; pour les Egyptiens, ils sont des pharaons. Les Egyptiens acceptent pleinement cette double identité.

Se présenter comme une divinité vivante, comme une reine assimilée à Isis, donne à Cléopâtre une autorité considérable. Cette dimension religieuse renforce la légitimité de son pouvoir et l’efficacité de ses décisions politiques.

Cléopâtre se donne volontairement la mort. Cherche-t-elle à donner un sens politique à cet acte ?

Oui. Il s’agit incontestablement d’un suicide. Rien ne permet de penser qu’elle a été assassinée. Ce geste est avant tout un acte politique.

Après la victoire d’Octavien, le destin réservé aux souverains vaincus est bien connu : ils sont exhibés lors du triomphe célébré à Rome, puis emprisonnés avant d’être exécutés.

Octavien aurait évidemment souhaité montrer Cléopâtre en trophée de guerre. Elle l’en empêche en choisissant elle-même sa mort. C’est une dernière affirmation de sa souveraineté.

Pourquoi les Romains ont-ils noirci son portrait à ce point ?

Parce qu’elle était la vaincue. Avec sa disparition, le dernier royaume hellénistique s’effondre et Rome achève son emprise sur l’ensemble du bassin méditerranéen. Il fallait donc justifier cette conquête.

L’explication élaborée par les historiens romains est simple : les royaumes hellénistiques auraient sombré dans une décadence irrémédiable, dirigés par des souverains débauchés, incapables et indignes de gouverner. Rome apparaissait alors comme la puissance appelée à imposer une administration efficace, une économie plus rationnelle et, finalement, la Pax Romana.

Quelles leçons les dirigeants d’aujourd’hui pourraient-ils tirer de son règne ?

La première est que nous avons affaire à un pouvoir féminin particulièrement efficace. Cléopâtre gouverne avec talent. Son règne est marqué par le développement économique du pays, par le renforcement de l’administration et par une véritable consolidation de l’Etat. Lorsque les Romains annexent finalement l’Egypte, ils héritent d’une province remarquablement organisée. Certes, elle échoue militairement. Mais cet échec ne doit pas faire oublier la qualité de son gouvernement.

Ce qui frappe chez Cléopâtre, c’est son engagement total dans sa fonction. Elle aurait pu se contenter des plaisirs qu’offrait Alexandrie. Nous savons qu’elle mène avec César puis Marc Antoine une existence brillante, ponctuée de fêtes somptueuses, de banquets et de spectacles. Les auteurs antiques évoquent même les « Inimitables Vivants », cette société festive qu’ils avaient fondée.

Mais elle ne se réduit jamais à cette image. Elle se considère avant tout comme une cheffe d’Etat investie d’une mission : préserver l’indépendance de l’Egypte, acquise depuis la fondation de la dynastie, en 306 avant notre ère.

Elle refuse jusqu’au bout l’idée selon laquelle la victoire de Rome serait inéluctable. L’historien grec Polybe voyait dans l’expansion romaine un phénomène irrésistible, condamnant tous les royaumes hellénistiques à disparaître.

Cléopâtre adopte exactement la position inverse. Elle s’efforce de rendre son royaume plus prospère, plus solide financièrement, mieux administré et militairement plus puissant, afin de maintenir son indépendance. C’est cette volonté politique qui me paraît la plus remarquable.



Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/bernard-legras-cleopatre-etait-une-grande-cheffe-detat-avec-une-veritable-vision-politique-SQ6GWEXB6BGT7ORIXFHP7OJK5U/

Author : Sébastien Le Fol

Publish date : 2026-08-04 10:00:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express
Quitter la version mobile