On le voyait venir, et il est arrivé : le « backlash » (« retour de bâton ») anti-IA est bien là. Comme dans tout mouvement contestataire, la jeunesse est en première ligne. De jeunes normaliens interviewés par la revue Le Grand Continent sur le premier mot qui leur vient à l‘esprit à propos d’intelligence artificielle répondent « risque », « méfiance », « terreur » et « illusion ». On hue l’IA dans les cérémonies de remise de diplômes aux Etats-Unis. Les moins de 30 ans y sont deux fois plus nombreux que les retraités à juger l’IA « plutôt mauvaise ».
Mais les jeunes ne sont pas seuls. Ecrivains et intellectuels s’alarment que l’IA détruise notre capacité à penser. Des études scientifiques fragiles, mais reprises en boucle, décrivent des effets néfastes sur le fonctionnement cérébral. Les enseignants, du primaire à l’université, ne savent plus s’il faut déplorer la créativité avec laquelle les étudiants trichent aux examens, ou au contraire la paresse intellectuelle qu’engendre le recours à ChatGPT. Là où l’on projette de construire des data centers, les riverains se mobilisent pour l’empêcher. Les parents, qui ont tardé à prendre conscience des effets néfastes des réseaux sociaux sur la santé des enfants et adolescents, craignent que l’IA ne les démultiplie. Et bien sûr, l’inquiétude la plus vive concerne l’emploi, menacé par une « jobs apocalypse ».
Quoi qu’on pense du bien-fondé de ces inquiétudes, la rapidité avec laquelle le vent a tourné est stupéfiante. Il est dans l’ordre des choses que tout changement suscite des oppositions, mais il est difficile de trouver un autre sujet sur lequel l’opinion soit passée aussi vite de l’enthousiasme à l’ambivalence et de l’ambivalence à la condamnation. Un institut de sondages américain note qu’aucun autre sujet, parmi les 39 qu’il étudie, n’a bondi aussi vite en importance dans l’esprit des citoyens.
Une communication suicidaire
Il y a une autre surprise dans ce revirement, qui explique sans doute en partie la première : c’est que les géants de l’IA, au lieu d’éteindre l’incendie, soufflent sur les braises à pleins poumons. En général, les promoteurs d’un changement sociétal en minimisent les risques pour ne pas donner l’alarme. Dans le cas présent, c’est tout le contraire.
S’inquiète-t-on, par exemple, des risques que cette nouvelle technologie fait peser sur l’emploi ? Ce sont les géants de l’IA, plus que les économistes, qui rivalisent de prédictions alarmistes sur le nombre de postes que la technologie peut supprimer. Craint-on que l’IA ne déstabilise les réseaux informatiques ? Anthropic nous annonce avoir développé un modèle tellement puissant pour y trouver des failles qu’il se retient de le rendre public. Si l’on s’alarme du choc environnemental que la demande en électricité liée à l’IA va engendrer, ce n’est rien à côté de Google et Microsoft, qui construisent des réacteurs nucléaires ; ou d’Elon Musk et Jeff Bezos, qui parlent de placer des data centers sur orbite. Quant à ceux qui redoutent que des IA hors de contrôle ne finissent par asservir ou détruire l’humanité, ils peuvent s’appuyer sur les déclarations de Dario Amodei, le PDG d’Anthropic, qui estime ses propres modèles trop dangereux pour qu’on les utilise dans des systèmes d’armes, ou de Sam Altman, le patron d’OpenAI, qui s’est construit un abri où il pourra attendre la fin du monde…
En somme, à force de rivaliser de prédictions grandiloquentes sur les effets transformationnels, voire démiurgiques, de l’IA, ses promoteurs ont puissamment contribué à scier la branche sur laquelle ils sont assis (ce qu’ils commencent, de manière aussi tardive que maladroite, à tenter de réparer par un lobbying massif).
Comment expliquer une stratégie de communication aussi suicidaire ? Sans doute les dirigeants de la Silicon Valley sont-ils trop déconnectés du commun des mortels (voire trop « atypiques » dans leurs manières de penser) pour avoir pris conscience des effets de leur discours. Il n’en demeure pas moins surprenant que quelques-uns des individus les plus intelligents de la planète se tirent dans le pied avec tant d’insistance.
Et s’ils avaient raison ?
Une explication possible serait… qu’ils aient raison. Si l’IA est effectivement en train de détruire l’emploi, la planète, la démocratie, nos cerveaux et l’humanité tout entière, on comprend qu’il faille sonner l’alarme – tout en faisant preuve en même temps d’une étonnante dose de cynisme.
Mais une explication moins terrifiante et plus prosaïque demeure possible. SpaceX, Anthropic et OpenAI s’apprêtent à s’introduire en Bourse. Les bases de valorisation retenues donnent le vertige : bien que très loin de représenter la totalité de l’IA, ces entreprises vaudraient à elles trois environ 3 500 milliards de dollars. Pour fixer les idées, c’est 40 % de plus que tout le CAC 40, ou encore (même s’il est dangereux de comparer un stock et un flux) plus que le PIB de la France. Il est impossible de justifier des valorisations aussi stratosphériques sans croire que les effets économiques de l’IA seront littéralement révolutionnaires, au sens de la révolution industrielle. Si l’on cesse d’y croire, la bulle éclate… et à quelques semaines de ces mirifiques introductions en Bourse, ce serait dommage.
Il y a donc une certaine rationalité perverse à voir les dirigeants de la Silicon Valley encourager par leurs prédictions catastrophistes un mouvement de rejet qui leur est manifestement nuisible. Quand sa maison a reçu un cocktail Molotov lancé par un agitateur anti-IA, Sam Altman s’est peut-être rappelé que les capitalistes vendent toujours la corde avec laquelle ils seront pendus.
*Olivier Sibony est professeur à HEC Paris
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Publish date : 2026-05-28 10:00:00
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