Pesticides, métaux lourds, Pfas, bisphénols, microplastiques, emballages alimentaires, hexane… Qu’elles soient utilisées directement sur les exploitations agricoles ou dans l’industrie dans son ensemble, les substances liées à l’activité humaine n’ont jamais été aussi nombreuses. Depuis l’invention de la chimie, des centaines de milliers de nouvelles molécules ont été synthétisées, inondant d’abord le marché avant de se retrouver à l’état de résidus un peu partout sur la planète.
Une fois dans nos assiettes, ces agents synthétiques infiltrent notre système digestif et pour les plus pernicieux, interagissent avec nos cellules. La contamination est si large qu’aucun échantillon prélevé, aucun cheveu, aucune fiole d’urine ne revient négatif. En 2019, Santé publique France faisait analyser environ mille personnes à la recherche de polluants éternels. Les quantités se sont avérées très faibles, mais toutes en avaient dans leur organisme.
Quel est l’impact réel de ces substances ? Combien d’entre nous développeront des pathologies chroniques, à cause des infimes quantités qui arrivent à déjouer les précautions mises en œuvre ? Francesca Romana Mancini, chercheuse au Centre de recherche en épidémiologie et santé de populations (CESP – Inserm), a dédié sa carrière à traquer les contaminants. Après une thèse à l’Istituto Superiore di Sanità (ISS) à Rome, cette Italienne s’est fait un nom comme évaluatrice au sein des institutions européennes et françaises (Efsa, Anses).
Ses travaux, pour les agences ou pour l’Inserm, dessinent de potentiels effets néfastes sur la santé à petite concentration, même en dessous des seuils réglementaires. L’effet mesuré n’est jamais très grand, il est en réalité la plupart du temps si discret que les scientifiques peinent encore à le quantifier. Dans de nombreux cas, il reste débattu, mais étude après étude, la littérature dessine des dangers suffisants pour justifier selon elle, de plus amples contrôles en amont de la chaîne, avant que les chimistes ne mettent leurs produits sur le marché. Entretien.
L’Express : A quel point la situation est-elle préoccupante ?
Francesca Romana Mancini : C’est une question difficile, qui nécessite de regarder l’ensemble des données disponibles. Les études ne veulent pas dire grand-chose si on les traite une à une. Les travaux décelant des contaminations sont très abondamment relayés et commentés, et les craintes à ce sujet sont légitimes, mais détecter la présence d’un polluant dans les cheveux ou les urines ne suffit pas à se faire une idée de sa dangerosité pour la santé. Pour tirer des conclusions, il est nécessaire de s’assurer que les mesures sont fiables en les confirmant par d’autres analyses. Il faut ensuite déterminer si les personnes les plus exposées présentent plus fréquemment telle ou telle pathologie et, en parallèle, tenter d’identifier des mécanismes d’action plausibles dans l’organisme.
Les traces que l’on détecte dans l’alimentation ou l’eau courante sont extrêmement faibles, de l’ordre de quelques particules dans une piscine olympique. Pour de telles quantités, il est très difficile d’attribuer avec précision tel ou tel effet, d’autant que nous ne sommes pas en mesure d’isoler l’effet de ces résidus des autres facteurs de risque potentiels à l’échelle de l’individu. Toutefois, de plus en plus d’associations statistiques mettent en évidence de potentiels liens avec la survenue de maladies chroniques multifactorielles, comme le diabète, des troubles du développement, des pathologies neurologiques et certains cancers…
Dans quelle mesure ces contaminations nous rendent-elles malades ?
Tout dépend de la nature de la contamination, et des concentrations retrouvées dans l’organisme. En dehors des accidents industriels, des fraudes environnementales et de l’exposition professionnelle, les polluants qui se retrouvent dans notre nourriture semblent contribuer à la survenue de certaines pathologies chroniques, mais dans une faible proportion, l’ordre de quelques pourcents. Qu’est-ce que cela veut dire ? À l’échelle individuelle, le risque peut paraître limité, surtout si l’on compare à l’alcool, au tabagisme, à la sédentarité, ou à l’alimentation ultratransformée. Mais appliquée à l’ensemble de la population, cette pression va inévitablement se traduire par un nombre supplémentaire de personnes malades.
Le problème, c’est qu’il n’existe aucun régime alimentaire alternatif. Manger des produits issus de l’agriculture biologique pourrait réduire l’exposition aux pesticides, mais ne protège pas contre les contaminants non agricoles. Surtout, les citoyens n’ont pas d’autres choix que de subir ce risque, ce qui est particulièrement intolérable.
A quel point manger des fruits et légumes, aliments parmi les plus exposés, est-il dangereux ?
Réduire leur apport serait très contre-productif. De nombreuses études montrent un effet protecteur des fruits et légumes, indépendamment de la présence ou non de polluants. En réalité, manger plus de fibres reste bénéfique pour la santé, et de loin. Si l’on regarde au global, adopter ce type de régime contribue largement à réduire le risque de développer des maladies chroniques, même si ces aliments comportent des traces de contaminants.
Les scientifiques n’en sont pas du tout à se dire que tout est empoisonné, mais ils se demandent plutôt à quel point consommer des fruits et légumes pourrait être bénéfique si les polluants n’étaient pas là, ou plutôt dans quelle mesure l’apport pour la santé est limité par les polluants. Réfléchir dans ce sens permet de se rendre compte des ordres de grandeur dont on parle. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problème, et qu’il ne faut pas agir.
Que peut-on faire ?
Le consommateur a tendance à être très responsabilisé, mais il n’a en réalité pas vraiment de choix à ce sujet. Il n’existe pas beaucoup d’actions possibles à l’échelle individuelle pour se prémunir de ces expositions. Les recommandations du Programme national nutrition santé restent de mise. Les données montrent que les personnes qui privilégient un seul type de nourriture risquent de s’exposer à des contaminations plus fortes. Il faut diversifier le plus possible les sources d’alimentation, privilégier l’agriculture de proximité, réduire la viande rouge, et éviter l’ultratransformé.
Ces recommandations limitent le risque de voir un polluant s’accumuler de façon excessive dans l’organisme, et donc d’atteindre une concentration suffisante pour que des pathologies apparaissent. Elles ne permettent toutefois pas d’échapper totalement à cette exposition. Il n’y a pas d’alternative. C’est pour cela que le sujet est aussi politisé : parce qu’il nécessite de prendre des mesures à l’échelle collective. C’est d’ailleurs dans ce but que les institutions sanitaires, comme l’Anses, l’Efsa, ou Santé publique France produisent leurs rapports. Il s’agit de données à destination des pouvoirs publics, qui plaident pour limiter les expositions.
Pourquoi les gouvernements mettent autant de temps ? Ne faudrait-il pas tout interdire par mesure de précaution ?
La question qu’on doit se poser est la même que pour celle du médicament : quels bénéfices tirons-nous de l’usage de ces produits et sont-ils supérieurs aux risques ? Il serait hypocrite de demander de tout enlever du marché sans investir dans la recherche d’alternatives qui ne comportent pas de risques pour la santé. D’une part, parce que cela mettrait en danger des pans entiers de l’activité, et donc les travailleurs, mais surtout parce que ces produits ont parfois des fonctions cruciales, et pas seulement pour des questions économiques. Il ne s’agit pas d’inventions destinées uniquement à accroître les marges ou la rentabilité, bien au contraire.
Les Pfas, par exemple, ont entre autres la capacité de retarder les départs de feu. Ils peuvent s’avérer essentiels pour certains professionnels, comme les pompiers. Sans, leurs tenues ne seraient pas adaptées, ce qui limiterait les interventions, ou les exposeraient à de très grands risques. C’est la même chose avec les plastiques. Bien sûr qu’on en abuse, bien sûr qu’il y a énormément de choses à faire pour réduire leur utilisation et leur circulation, développer des composants alternatifs, mais il ne faut pas oublier non plus le service rendu pour acheminer et conserver les aliments, et donc indirectement pour notre santé.
Dispose-t-on d’alternatives sans dangers ?
Il est très difficile de proposer des substitutions sans risques. L’exemple du bisphénol A, est particulièrement éloquent : il a fallu 30 ans de recherche avant de l’interdire, et une fois retiré du marché, l’industrie l’a remplacé par du Bisphénol S, qui s’avère cependant aussi dangereux, voire plus. On voit que la question de la substitution est épineuse. Je pense qu’on pourrait prendre plus de précautions en amont. Faire des tests plus adéquats avant la mise sur le marché, en considérant aussi les effets de l’exposition à des faibles doses, pourrait éviter que les familles chimiques les plus dangereuses ne viennent nous polluer, pour un coût bien inférieur à celui de traquer les molécules dans l’environnement.
Le nombre d’études détectant des traces de polluants a explosé ces dernières années. Pour quelle raison ?
Il y a encore quelques décennies, nous n’étions pas capables de mesurer des taux de contamination aussi faibles que ceux que l’on rapporte désormais. Ce n’est pas forcément que les produits n’étaient pas pollués, mais nous ne pouvions simplement pas mesurer des imprégnations à des échelles aussi faibles. En parallèle, le nombre de molécules chimiques utilisées par l’industrie a explosé. Il en existe désormais plusieurs centaines de milliers. En dehors des pesticides, qui doivent prouver une certaine innocuité avant d’être mis sur le marché, ces substances ne sont pas suffisamment étudiées en amont.
Les avis des autorités sont de plus en plus mis en balance avec des études connexes, ce qui donne l’impression qu’on ne sait plus à qui se fier. Vers quelles sources doit-on se tourner ?
Les sources institutionnelles, l’OMS, l’EFSA, l’Anses, les expertises collectives, continuent de produire les données les plus robustes. Les études de cohortes, celles qui consistent à suivre des milliers ou des centaines de milliers d’individus sont elles aussi très pertinentes mais il n’est pas possible de les interpréter une à une. Même chose pour les dernières revues systématiques, souvent utilisées comme une preuve de consensus. Des méta-analyses peuvent être statutaires, d’autres non. Tout dépend de la qualité des études passées en revue, et de leur nombre.
Des études montrent que la recherche sur l’effet des polluants environnementaux est relativement peu financée…
C’est un fait. Si on ne met pas d’argent sur la recherche, on ne peut pas être étonné que les conclusions sur telle ou telle thématique ne soient pas solides. Il faut investir, et pas attendre que le sujet soit à la mode, car pour produire une étude de qualité, il faut énormément de temps. Nous avons trop tendance à attendre le scandale pour agir.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/pesticides-cadmium-pfas-nous-ne-pouvons-pas-totalement-echapper-a-cette-exposition-OSGNIPRFFRHPRM567BXTLIPDKE/
Author : Antoine Beau
Publish date : 2026-05-30 14:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

