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« La Crimée ne sera plus jamais sûre pour les Russes » : comment l’Ukraine fait pression sur la péninsule annexée

« La Crimée ne sera plus jamais sûre pour les Russes » : comment l’Ukraine fait pression sur la péninsule annexée

Sur les routes menant à la Crimée, dans le sud de l’Ukraine occupée, les images de camions carbonisés sont devenues presque banales pour les automobilistes russes. Depuis le début du mois de mai, les Ukrainiens ont multiplié les attaques de drones sur ces axes logistiques clés pour approvisionner la péninsule, détruisant plus d’une centaine de véhicules logistiques et militaires. Au point de conduire les autorités locales à restreindre la circulation des poids lourds – et de faire grimper l’inquiétude chez les blogueurs militaires russes. « La situation devient de plus en plus menaçante, alerte l’un d’eux, suivi par plus d’un million et demi de personnes. Sur la péninsule, il y a une menace de pénurie de certains produits, et le carburant est vendu avec des restrictions. »

Particulièrement dans le viseur des Ukrainiens, l’autoroute M-14, reliant la ville russe de Rostov à la Crimée, et la H-20, qui connecte celle de Donetsk à Marioupol. Deux artères vitales pour assurer le ravitaillement de la péninsule comme des troupes de Poutine présentes sur le front sud. « Nous lançons un ‘blocus logistique’ contre l’armée russe », a tonné le 27 mai le ministre ukrainien de la Défense Mykhailo Fedorov, assénant que l’arrière des lignes ennemies n’était désormais « plus un refuge. » De fait, Moscou fait face à un véritable casse-tête. « Perturber les lignes d’approvisionnement russes va nous être d’une aide précieuse en compliquant leurs opérations sur le front, glisse une source militaire ukrainienne. C’est le résultat de nos progrès technologiques ces dernières années dans le domaine des drones, qui ont permis d’améliorer leur capacité de ciblage et de destruction. »

Parmi les engins les plus utilisés, le drone Hornet, développé par la société américaine Swift Beat – fondée par l’ex-PDG de Google Eric Schmidt – qui avait signé un accord de coopération avec Kiev dès juillet 2025. Après une première phase de test durant l’hiver, ces derniers ont commencé à être déployés en masse au printemps. Et n’ont pas tardé à faire leur preuve sur le champ de bataille. Pilotés à distance par un opérateur, ces systèmes dopés à l’IA sont capables d’atteindre des cibles à 150 kilomètres avec une grande précision et peuvent transporter jusqu’à 5 kg d’explosifs – soit suffisamment pour détruire une large gamme de véhicules. L’utilisation de terminaux Starlink leur permet en outre d’être très résistants aux dispositifs de brouillage russes. Autre avantage de taille : leur coût, estimé à moins de 10 000 dollars pièce.

Nouvelle doctrine opérationnelle

Un nouvel instrument dans la boîte à outils de Kiev, qui a développé ces dernières années une myriade de systèmes d’attaque dans la profondeur. Et la concrétisation d’une nouvelle doctrine opérationnelle de frappes à moyenne portée, mise en œuvre par l’Ukraine depuis la fin 2025. « Elle s’inspire des opérations d’interdiction aérienne typique de l’Otan, qui sont axées sur la perturbation des chaînes logistiques, des centres de commandement et des réserves ennemies, détaille Andriy Zagorodnyuk, président du Centre for Defence Strategies à Kiev, et ancien ministre ukrainien de la Défense (2019-2020), qui a contribué à son élaboration. Nous avons adapté cette approche à nos propres moyens, en développant un arsenal de drones capables de remplir ces missions. »

Les Russes en font aujourd’hui l’amère expérience. Le 27 mai, le port de Sébastopol, en Crimée, a été attaqué par plus d’une vingtaine de drones, associés à des missiles franco-britanniques Scalp, a indiqué le gouverneur de la ville Mikhaïl Razvojaïev, ajoutant que des dégâts avaient été enregistrés sur plusieurs bâtiments, dont une agence régionale de la banque centrale. Après des explosions signalées dans la ville de Dzhankoy, les autorités d’occupation avaient déjà annoncé, quatre jours plus tôt, la fermeture de la gare. Un symbole de la pression croissante exercée sur la péninsule. « La Crimée ne sera plus jamais sûre pour les Russes, assène l’ex-ministre Andriy Zagorodnyuk. L’Ukraine aura à terme la capacité de la démilitariser complètement. »

Une perspective d’autant plus inquiétante pour Moscou que la péninsule continue de jouer un rôle décisif dans la conduite de ses opérations en Ukraine. Véritable plaque tournante logistique, la Crimée sert tout à la fois de zone de préparation et d’entraînement des troupes, de stockage d’armement, de poste de commandement et de projection de puissance dans la mer Noire. « C’est la base arrière du front en Ukraine, résume Ivan Klyszcz, chercheur à l’International Centre for Defence and Security (ICDS) de Tallinn. Il s’agit d’un véritable carrefour pour déployer des ressources militaires sur l’ensemble du front sud. » Qui constitue, en outre, l’une des rampes de lancement clé de la Russie pour envoyer ses missiles et drones Shahed sur les villes et infrastructures ukrainiennes.

« Un problème majeur pour le Kremlin »

Son importance n’est pas que militaire. Une déstabilisation de la péninsule sonnerait aussi comme un camouflet personnel pour Vladimir Poutine, qui tire de son annexion, en 2014, une large part de son capital politique. « Si la Crimée devenait soudainement incontrôlable, ce serait un problème majeur pour le Kremlin, abonde, à Kiev, Andriy Zagorodnyuk. Depuis 12 ans, elle joue un rôle central dans la propagande de Poutine autour du retour en force de la Russie sur la scène internationale. » Sa fragilisation pourrait de facto représenter un puissant levier de négociation pour la partie ukrainienne, alors que les pourparlers voulus par Donald Trump continuent de faire du surplace sur fond d’intransigeance de Moscou quant à ses buts de guerre.

D’autant que les Russes ont pour l’heure peu d’alternatives solides pour tenter d’empêcher un isolement progressif de la Crimée. « Le pont de Kertch a déjà été frappé à trois reprises, rappelle Ivan Klyszcz, de l’ICDS. Et l’approvisionnement par voie maritime reste fragile, lui aussi, en raison des drones navals que les Ukrainiens ont développés depuis le début du conflit. » Ces derniers ont d’ores et déjà fait payer un lourd tribut à la marine russe. Après la perte de près de 30% de sa flotte de la mer Noire, Moscou n’avait eu d’autre choix, en 2023, que déplacer ses navires de leur base historique de Sébastopol, vers les ports de Novorossisk et de Ochamchire, bien plus à l’Est.

En parallèle, la protection de la péninsule est rendue périlleuse par le ciblage systématique de ses défenses antiaériennes par les forces ukrainiennes. Le 25 mai, l’état-major ukrainien a ainsi revendiqué la destruction, depuis le début de l’année, de 12 systèmes antiaériens russes Pantsir. « D’un côté, les capacités de frappes ukrainiennes sont en train d’augmenter, et de l’autre, les défenses aériennes russes diminuent et se retrouvent dans l’incapacité de tout protéger, note Ivan Klyszcz. La situation pourrait devenir très précaire pour la Crimée, à condition que l’Ukraine reste capable de maintenir ses frappes dans la durée. »

Chez les blogueurs militaires russes, l’optimisme n’est en tout cas pas au rendez-vous. « L’Ukraine dispose déjà des ressources nécessaires pour compliquer la logistique en Crimée et dans d’autres territoires, pointe l’un d’eux, suivi par près de 600 000 personnes. A l’avenir, la pression sur les approvisionnements ne fera que s’intensifier, nécessitant des investissements toujours plus importants pour atténuer les problèmes, ce qui aura inévitablement des répercussions indirectes sur d’autres domaines. » En Crimée, la pression n’est pas près de retomber.



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Author : Paul Véronique

Publish date : 2026-06-01 03:45:00

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