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Jean-Michel Blanquer : « Une partie de la classe politique ne cherche qu’à satisfaire des clientèles »

Jean-Michel Blanquer : « Une partie de la classe politique ne cherche qu’à satisfaire des clientèles »

La France, combien de divisions ? La question se pose dès lors que l’on s’interroge sur notre impuissance publique et le débat s’imposera dans la campagne présidentielle. Dans les territoires, les élus locaux de tous bords dissimulent à peine leur ras de bol d’un Paris prompt à faire la leçon, d’autant qu’ils estiment, par exemple lors de la crise du Covid, avoir comblé les défaillances venues d’en haut. Mais le sujet n’est pas aussi consensuel qu’il y paraît parce qu’il n’est pas aussi simple qu’on le croit. Le projet de loi constitutionnelle sur la Corse qui vise à octroyer à l’île « une autonomie au sein de la République » est examiné à la mi-juin par l’Assemblée nationale et provoquera des remous. Comment réussir une décentralisation nécessaire sans tomber dans une différenciation incertaine ? L’ancien ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer, qui préside désormais le Laboratoire de la République, met en garde contre « les fausses bonnes idées » et présente ses propres idées pour aménager le territoire.

L’Express : Un mot fait consensus dans la classe politique, en tout cas dans les partis de gouvernement. Pourquoi n’aimez-vous pas ce terme de « décentralisation » ?

Jean-Michel Blanquer : Ce n’est pas que je ne l’aime pas mais je pense que le mot est usé par des réformes qui n’ont pas toutes tenu leurs promesses. Je préfère l’expression de « libertés locales ». La nécessité de décentraliser davantage l’action publique française est aujourd’hui largement reconnue. Nous avons deux problèmes et donc deux défis. D’abord, nous devons « dégripper » la France par des mesures de délégation de compétences au plus près du terrain et par l’éradication de toutes les bureaucraties inutiles. Il s’agit en fait de prendre au sérieux la notion de subsidiarité. Par ailleurs, nous devons revitaliser le territoire par une stratégie nationale d’aménagement de celui-ci. Les sujets juridiques et administratifs ne doivent pas masquer les grands enjeux économiques et sociaux.

Depuis 45 ans, la décentralisation s’est accompagnée de l’émergence de métropoles. Mais elle a été concomitante d’un affaissement des petites villes et des villages de France. Nous avons assisté à un assèchement d’une partie du territoire, ce qui a conduit une partie de la population à ne plus participer à la réalité du vaisseau France. Je ne suis pas un jacobin, d’ailleurs il n’y en a plus ! Ce n’est pas une raison pour oublier que, en France, l’État a créé la Nation. Je suis à la fois un girondin, très attaché aux libertés locales, et un républicain, sensible à ce qui nous rassemble et permet l’unité nationale. Tout est question d’équilibre.

Face à l’impuissance publique, l’Etat fédéral à la française à la Borloo et la République indivisible à la Blanquer sont-ils deux concepts incompatibles ?

Jean-Louis Borloo et moi discutons souvent car nous visons le même objectif : dégripper notre pays pour qu’il retrouve sa force et sa vaillance. Nous avons une grande confiance l’un dans l’autre parce que nous avons su être pragmatiques ensemble sur des sujets communs qui permettent des évolutions concrètes de terrain, comme les cités éducatives à partir de 2019 qui ont ouvert des horizons à des milliers d’enfants depuis lors. Je suis donc d’accord avec lui sur la nécessité de redonner de la force au local. Et nos visions peuvent en réalité converger vers une grande réforme pour les libertés locales et l’aménagement du territoire. Il ne faut simplement pas se tromper de chemin institutionnel : la France n’est pas un État fédéral empêché, elle est un État unitaire insuffisamment organisé autour de responsabilités claires. Le problème principal n’est pas l’existence d’un centre national fort, mais l’enchevêtrement des compétences, l’excès de normes procédurales et l’absence de lisibilité des chaînes de décision.

La situation actuelle est au contraire celle d’un affaiblissement de l’État qui compense son impécuniosité par des normes nombreuses, inutiles et tracassantes. Il faut le recentrer sur l’essentiel sans jeter le bébé Nation avec l’eau du bain bureaucratie. De nombreux États fédéraux connaissent eux aussi des blocages considérables : lenteur décisionnelle en Allemagne sur les grands projets d’infrastructures, conflits de compétences permanents en Belgique, insécurité juridique aux États-Unis. La France, au contraire, dispose d’un avantage sous-estimé : une forte continuité juridique et culturelle. L’urgence est de mieux répartir l’exercice des responsabilités publiques à l’intérieur d’un cadre commun. Le fédéralisme comporte trois risques : une fragmentation normative croissante, des inégalités territoriales accrues, un affaiblissement stratégique de l’État dans les domaines qui exigent désormais cohérence et puissance comme la transition énergétique, la réindustrialisation, la politique scientifique. Nous avons besoin par exemple d’une stratégie nationale de l’intelligence artificielle qui se déploiera par des contrats de plan État-région.

Quelle devrait être la prochaine étape de la décentralisation ?

Rendre l’action publique lisible. Il conviendrait donc que les départements soient désormais intégrés à la région, politiquement et administrativement. Les conseillers départementaux pourraient devenir des élus régionaux territorialisés ; les administrations départementales formeraient les délégations territoriales permanentes de la région. Cette clarification institutionnelle doit s’accompagner d’un transfert de compétences plus assumé de l’État vers les régions, par exemple en matière de santé ou encore d’enseignement supérieur. Elle doit aussi conduire à une responsabilisation explicite des régions dans le développement des petites villes et des villages. Après 1945, on a parlé de « Paris et le désert français » et cela a conduit au développement de dix « métropoles d’équilibre ». Le problème est que, dans le même temps, il y a eu la dévitalisation de tout le reste du territoire. La protestation des gilets jaunes a permis de faire comprendre à tous l’ampleur du problème. Il faut donc maintenant une nouvelle étape pour inverser la tendance.

Les régions devraient désormais être responsables de leur équilibre territorial interne. Elles auraient pour mission explicite le maintien des réseaux de petites villes, la revitalisation des centres-bourgs, le développement des mobilités locales, l’accès aux soins, au numérique, à la culture et à la formation. Mais cela ne signifie nullement l’effacement de l’État. Au contraire : plus la décentralisation est forte, plus l’État doit être stratège. Je propose une véritable « Datar + », héritière modernisée de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale qui résulterait de la fusion de multiples structures comme l’agence nationale de la cohésion du territoire, France 2030, le haut-commissariat au Plan et plusieurs autres. Cette institution serait le moteur, en appui des collectivités locales et des entreprises, du dynamisme retrouvé de notre espace national. Le premier enjeu existentiel et matriciel pour la France est de redonner vie à l’ensemble de notre territoire, démographiquement et économiquement. Pour l’avoir oublié, nous avons tous les problèmes économiques, sociaux et politiques de la France actuelle. Tout est lié : la réforme des retraites, l’équilibre des comptes publics, le drainage de l’épargne française vers la réindustrialisation et la renaissance de notre agriculture. La vision territoriale du destin de notre pays est ce qui permet de donner le cap dont nous avons tant besoin.

Pourquoi craignez-vous que la différenciation conduise au séparatisme ?

Quand un pays est en crise, il peut facilement se diriger vers de fausses bonnes idées. La différenciation en est une. Elle est séduisante au premier abord mais elle revient à considérer qu’une parenthèse a été ouverte en 1789 qu’il conviendrait de refermer ! Chaque territoire aurait des règles à la carte et tout le monde serait content ? Il est naturel que les politiques publiques soient adaptées aux réalités locales ; il est beaucoup plus problématique que les règles institutionnelles elles-mêmes deviennent variables selon l’endroit de France où vous vous trouvez. Depuis plusieurs années, la tentation existe de créer des statuts particuliers multiples. Cette logique peut sembler pragmatique mais elle produit en pratique une perte progressive de lisibilité démocratique.

À partir d’un certain seuil, la différenciation ne simplifie plus : elle désorganise. Ce serait un grand frein à la croissance comme l’étaient les règles provinciales multiples à la fin de l’Ancien régime. La différenciation tend à créer une concurrence institutionnelle permanente entre territoires, chacun revendiquant des compétences ou des règles spécifiques. Pour bien comprendre, il suffit de comparer l’Allemagne et l’Espagne. Dans le premier cas, tous les Landers ont le même statut et cela a donné de la stabilité et de la sérénité. Dans le second cas, la surenchère a été permanente entre les régions pour aller plus loin dans l’exercice de compétences particulières et le séparatisme s’est ainsi installé de façon mortifère. Évidemment, l’adaptation est nécessaire – une politique de montagne n’est pas une politique littorale. Mais elle peut parfaitement s’effectuer à l’intérieur d’un cadre institutionnel commun.

Quelles clarifications sur l’organisation de la France espérez-vous de la présidentielle de 2027 ?

Il y a actuellement beaucoup de désinvolture dans le débat public sur les enjeux de séparatisme, alors qu’une même philosophie politique doit nous conduire à lutter contre le communautarisme islamiste et contre la fragmentation territoriale. Le clivage passe entre ceux qui préconisent un libertarisme institutionnel qui mène à la différenciation et ceux qui ont conscience que la Nation repose sur un équilibre. Nous sommes à un point inédit de l’histoire humaine : d’une part, nous avons la métropolisation, dont Braudel a montré qu’elle correspondait à la dynamique pluriséculaire de l’humanité : 70 % des habitants de la planète habiteront dans des villes en 2050. D’autre part, la question de la démocratie soulevée par Tocqueville se pose de manière singulière car jamais la démocratie n’a existé aussi longtemps dans l’histoire, ce qui amène toujours plus de droits et plus de libertés, lesquelles peuvent entrer en contradiction et déboucher sur des réactions autoritaires, comme nous le voyons aux Etats-Unis.

Il faut inventer le bon équilibre entre démocratie et République, entre liberté et contrat social, entre ce qui satisfait l’individu et ce qui consolide le pays. Or une partie de la classe politique ne cherche qu’à satisfaire des clientèles. Ce qui vient de se passer avec l’Alsace en est une parfaite illustration : on s’y fait applaudir sur place en vantant un statut particulier pour obtenir un gain politique et on se montre discret sur le sujet à l’échelon national en faisant semblant de ne pas voir la boîte de Pandore que l’on a ouverte. Il faut des hommes d’État pour défendre l’intérêt général, pas des politiciens à la recherche d’applaudissements et de likes.

En quoi l’autonomie est-elle un danger ?

Prenons la Corse. Robert Badinter a expliqué que sa décision la plus importante à la tête du Conseil constitutionnel a été de récuser l’expression de « peuple corse » car il voyait bien le précédent qui aurait été créé. Et voilà qu’on veut introduire le mot de communauté dans la Constitution ! Ce serait la consécration du communautarisme et la base de futures politiques fondées sur les identités particulières et non sur la citoyenneté française. Observez d’ailleurs que le Rassemblement national se rallie en ce moment à cette vision maurassienne des « peuples de France ». Regardez aussi comme ce phénomène tue le Royaume-Uni. Ce pays, qui n’a pas des anticorps comme les nôtres (en premier lieu, la laïcité), a glissé en bas du toboggan. Nous sommes encore au milieu, il est temps de se ressaisir.



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Author : Eric Mandonnet

Publish date : 2026-06-02 18:00:00

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