« Tu n’entends que ce que tu veux entendre », me reprochait ma mère d’un air entendu, avec toute la suffisance que lui conférait la psychanalyse. Jusqu’à ce qu’il se soit avéré que j’étais tout simplement en train de devenir sourd, qu’il allait falloir m’opérer, d’une oreille, puis de l’autre, et accepter par la suite de porter des « appareils auditifs » qu’on n’appelait déjà plus des sonotones, heureusement. C’est dire le bien que ça m’a fait de voir Elisabeth (Agathe Rousselle) affligée du même handicap et contrainte, elle aussi, de porter des appareils dans le film de Laurent Slama A Second life.
Elisabeth travaille pour une agence parisienne de « location meublée de courte durée ». Elle est chargée d’accueillir les clients, les conduire dans leur studio, leur expliquer comment ça marche, l’eau, le gaz, l’Internet haut débit, l’interdiction de fumer, la vue sur la tour Eiffel, la proximité de Montmartre, le jour de fermeture du Louvre. Des jours impossibles à vivre, pas seulement à cause de sa surdité, mais ça n’aide pas. Comme dans la chanson de Brel, Les Désespérés, Elisabeth a « cheminé déjà plus de cent fois, cent fois plus qu’à moitié » le chemin qui devait la mener au meurtre d’elle-même.
Paradoxe social, c’est son patron, un odieux râleur, qui, d’un énième coup de fil d’engueulade, la menaçant de licenciement, extirpe Elisabeth de sa tentation morbide, lui redonne le sale goût de la vie, celle qui vaut mieux que rien du tout. Alors elle sort. Rejoint les vivants, la ville, où elle tombe sur Elijah (Alex Lawther), le plus pénible des clients : jeune intello américain survitaminé, la tête bourrée de clichés, émerveillé par le moindre bistrot de quartier, excité par la beauté d’Elisabeth, attendri par cette déprime qu’elle ne cherche pas à dissimuler. Plus elle soupire, plus il sautille autour d’elle, inlassablement enjoué. Comme si ça ne suffisait, l’insupportable américain retrouve des compatriotes : un couple mixte, lui blanc elle noire, ados attardés comme lui, qui trouvent Elisabeth super-cool et vont l’aider à nettoyer l’appartement d’un client terrorisé par la présence de punaises de lit. Un névropathe. Et voilà la bande des quatre en goguette dans un Paris qui n’existe qu’une fois par siècle, celui des Jeux olympiques de 2024.
La vivacité surjouée d’Alex Lawther
La triste Elisabeth plongée dans la liesse sportive, cœur battant de la joie universelle. Décor de cinéma, ambiance historique, personnages improbables, le moins probant s’avérant au fil des scènes le plus attachant. Même le réalisateur est dépassé par le talent, la vivacité même surjouée d’Alex Lawther. A 22 ans, dans Departure (2017), il interprétait un jeune adolescent timide, dix ans plus tard, il n’a toujours pas l’âge de son rôle, ce qui confère à ce dernier, une fois de plus, une force qui caractérise tous ses rôles ; c’est probablement ce qu’on appelle une valeur sûre, au sens où il peut jouer n’importe quel rôle, c’est lui qu’on regarde, Alex Lawther, et qu’on a envie de voir dans tous les personnages qui lui seront offerts.
Le scénariste a dû sentir le danger : pour replacer Elisabeth au centre du film, il l’accable d’un nouveau malheur, la perte de ses appareils. L’occasion de rappeler que, malgré la pudibonderie qui les a inspirés, les mots malentendant et malvoyant sont plus justes que sourd et aveugle, le handicap étant différent pour chacun. Le diable n’est pas le seul à se cacher dans les détails, le bon Dieu s’y trouve aussi.
Au-delà de ses inconvénients, la surdité m’a appris une chose sur les rêves. Quand je rêve de quelqu’un, il arrive toujours un moment où, n’ayant pas entendu ce qu’il m’a dit, je lui demande de répéter. Hélas, il ne répète pas, comme s’il en avait marre. Je perds la maîtrise de mon rêve comme un metteur en scène auquel ses acteurs n’obéissent plus. La violence de la frustration me réveille, et longtemps après avoir recouvré mes esprits, je suis encore à me demander ce que l’autre voulait me dire dans mon rêve. Peut-être ceci : « La prochaine fois que tu rêves, pense à brancher tes appareils. »
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Author : Christophe Donner
Publish date : 2026-06-03 04:15:00
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