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Mathieu Bock-Côté et Tugdual Denis : cette droite qui veut en finir avec son complexe vis-à-vis de la gauche

Mathieu Bock-Côté et Tugdual Denis : cette droite qui veut en finir avec son complexe vis-à-vis de la gauche

A quel signe (presque) infaillible reconnaît-on, en 2026, une personne de droite ? Quand on lui demande si elle assume cette préférence partisane, elle répond : « C’est la gauche qui décide si vous êtes de droite. » Il était, et il l’est toujours, mal vu, de se réclamer « de droite » dans le microcosme, très parisien, dictant les codes de respectabilité.

Au début des années 2000, Nicolas Sarkozy a théorisé le concept de « droite décomplexée ». C’était admettre qu’il y avait bien un complexe de droite. A-t-il disparu à l’ère de CNews ?

Même « affranchie », la droite se sent illégitime. Cette question hante le récit intime de Tugdual Denis, La cendre et le feu (Robert Laffont). Le directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, passé par L’Express, Le Point et Bretons a écrit sa confession d’un enfant (lepéniste) du siècle. Il fait son coming out : sa famille « catho tradi », son militantisme collégien pour Jean-Marie Le Pen. La bande-son est signée Jean-Pax Méfret, le « Jean-Jacques Goldman de (sa) droite sociologique ». La terrasse du Dana à la Trinité-sur-Mer apparaît comme le centre de son monde.

Certains ne verront dans le livre de Tugdual Denis qu’une entreprise de réhabilitation. Ce serait très réducteur. La cendre et le feu constitue un bel exercice de style et de sincérité. La droite est vécue par son auteur comme une malédiction, un obstacle à la reconnaissance, tant professionnelle qu’intellectuelle.

L’essayiste québécois Mathieu Bock-Côté, qui a tout compris du GPS social français, sait que chez nous il importe d’être « reconnu ». L’auteur du Multiculturalisme comme religion politique, de La révolution racialiste et des Deux Occidents s’en amuse. Dans quelques mois ou quelques années, il traversera l’Atlantique dans l’autre sens. On sera alors curieux de lire son journal de France.

Dans Le pessimiste joyeux (Fayard), sa conversation avec le journaliste de Valeurs actuelles, Laurent Dandrieu, il revisite son itinéraire intellectuel et politique, placé sous le patronage d’Edmund Burke, Raymond Aron, Julien Freund et Louis Pauwels. Le chroniqueur de CNews évoque avec les mots de l’amour le rêve de sa vie : le Québec libre. La défaite des partisans de l’indépendance au référendum de 1995 l’a précipité dans l’arène publique.

« La vie ne saurait se confondre avec l’entre-soi idéologique »

Sans cet échec, il serait peut-être devenu un paisible professeur d’université, marchant sur les pas de son père Serge adoré, mort récemment. Longtemps, le « petit Serge » s’est identifié à Ravelstein, le personnage du roman de Saul Bellow, inspiré d’Alan Bloom, et notamment « à la façon dont il est mal vu par le milieu universitaire qui est le sien, qui l’a traité comme un paria ». Il a appris à se libérer du regard des autres.

Selon lui, « on doit cesser de se demander : qu’est-ce que la droite ? Mais plutôt : qu’est-ce que le bien commun ? Qu’est-ce que la liberté ? D’autant que si on essaie de se situer à droite, inévitablement, on crée par un effet géométrique une extrême droite dont on ne voudra pas être. On crée tout de suite nous-mêmes la catégorie-repoussoir qui sert l’ennemi ».

« Décomplexé », Bock-Côté l’est assurément. « La philosophie d’un homme, disait Bergson cité par Denis, c’est d’abord sa biographie ». « Travailler fort, manger bien, boire joyeusement », tel est le credo de ce grand gaillard cultivé, à la curiosité gloutonne, et à l’énergie débordante. L’écrivain Denis Tillinac l’aurait enrôlé dans sa « droite mousquetaire » à la place de Porthos.

C’est un démocrate à l’ancienne, passionné par la confrontation des idées pourvu qu’elle prît la forme d’un banquet. « J’accepte mon époque et je n’ai pas envie de vivre à l’écart du monde, dans je ne sais quelle secte réfractaire, confesse ce sociologue de la politique : la vie ne saurait se confondre avec le repli étouffant de l’entre-soi idéologique ». Pointerait-il là une dérive de la sphère médiatique où il évolue ?

Tugdual Denis dit avoir souffert de cet entre-soi, entre la liturgie tridentine et les aventures du prince Eric, Il s’est un temps éloigné des siens. Il confesse n’avoir jamais voté pour le FN et le RN. En 2007, il a glissé un bulletin François Bayrou au premier tour et Ségolène Royal au second. Il a trouvé en Edouard Philippe une « bouée ». Oubliant toute distance, il parle de François Fillon comme d’un ami : l’ancien Premier ministre vient le dépanner sur les routes quand il tombe en panne sèche. La scène vaut le détour.

« Dogmatisme binaire »

Le Breton Denis s’est cogné à un menhir : Jean-Marie Le Pen. Dans des pages angoissantes, il raconte son face-à-face avec le « Diable de la République », au soir de sa vie. Le journaliste veut obtenir de lui un repentir pour ses propos sur les chambres à gaz. Il ne récoltera que son mépris.

La mort de Le Pen agit sur Denis comme une catharsis. Elle libère ses émotions politiques, l’incite à un inventaire personnel, aussi sincère que courageux. Le Morbihannais regagne son port d’attache. Son autobiographie fait l’éloge du retour au bercail, dont on ne sait, en refermant son livre, s’il est voulu ou subi.

Il y a beaucoup de droites dans son récit, autant d’îlots constituant un archipel. Qu’ont-elles en commun ? Des paysages, un sens de l’esthétique (les grands crus chez Denis, les beaux habits chez Bock-Côté), une éthique de la fidélité, et une vénération pour les soldats perdus et les combattants de l’honneur : Le dernier carré, célébré par Jean-Christophe Buisson et Jean Sévillia dans un ouvrage déjà culte. Avec son Terrorisme intellectuel et son Historiquement correct, publiés au début des années 2 000 chez Perrin, Sévillia déclencha la révolution conservatrice française.

Mais ces inclinations partagées ne constituent pas un programme commun de gouvernement. Quand Denis demande à Benoît Ribadeau-Dumas, l’ancien directeur de cabinet d’Edouard Philippe à Matignon ce qui distingue la droite libérale de celle dans laquelle il baigne, il répond : « le sens de la nuance ».

Cette nuance n’a rien à voir avec la modération et la tiédeur, rappelait récemment la philosophe Julia de Funès dans L’Express. Elle demande un courage, parce qu’aujourd’hui, « c’est un équilibre qu’il faut tenir pour ne pas verser dans l’outrance, la facilité et le dogmatisme binaire ».

« L’esprit hussards »

Autant d’impasses dans lesquelles une partie de la droite risque de s’enfermer. Elle parle désormais comme la gauche qu’elle abhorre : elle prétend incarner le camp du Bien et s’érige volontiers en directrice de conscience. « L’esprit hussards », ces écrivains d’après-guerre au style corrosif qu’elle affectionne, ne souffle plus sur elle.

Le confort intellectuel, si bien croqué en son temps par Marcel Aymé, la guette. Bock-Côté et Denis en ont conscience. Leur démarche est celle d’aiguillons. Même s’ils veillent à ne pas trop piquer.

« Si la vérité devait être de droite, alors je serais de droite », disait Albert Camus, redécouvert récemment par une partie la droite intellectuelle. Certains tentent de le faire entrer dans leur panthéon aux côtés d’un autre Camus, Renaud. L’Étranger et Le grand remplacement sous la même crypte ? On croit rêver.

Selon Mathieu Bock-Côté, « le moment conservateur a représenté la dernière chance de renouvellement intellectuel de la droite classique. Mais elle ne s’en est pas emparée ». Pour lui, la question importante est désormais celle du « régime » et du « changement de peuple ». Le conservatisme se fait de plus en plus identitaire. Et de moins en moins libéral : l’Etat de droit est jugé responsable de tous nos maux.

Mathieu Bock-Côté annonce l’avènement d’une « droite Tolkien », en référence à l’auteur du Seigneur des Anneaux, roman culte de la première Ministre italienne Giorgia Meloni et de certains trumpistes. En France, cette droite civilisationnelle et identitaire a trouvé son candidat à la présidentielle de 2022 : Eric Zemmour, qui compte bien se présenter à nouveau en 2027. Aujourd’hui, elle écoute religieusement Philippe de Villiers chaque vendredi soir sur CNews. Puisant dans le roman national et la mythologie européenne, le Vendéen entend « réenchanter » la politique.

De quel poids pèsera cette « droite Tolkien » lors de la prochaine présidentielle ? Elle paraît plus compatible avec Jordan Bardella qu’avec Marine Le Pen. Si cette dernière pouvait concourir, Bruno Retailleau pourrait capter une partie de ses suffrages. Moins que Sarah Knafo, toutefois. A moins que Vincent Bolloré, qui annonce à Tugdual Denis « on va gagner », n’y aille lui-même… Si « le camp national », selon l’expression Bock-Côté, l’emporte en 2027, celui-ci devra s’inspirer du général de Gaulle en 1958, : modifier les institutions « pour restaurer un esprit démocratique véritable ».

« Fichez-nous la paix, bordel ! Laissez-nous vivre tranquilles ! »

Le cri de ralliement de la droite de ses vœux ? « Back off, fichez-nous la paix, bordel ! Laissez-nous vivre tranquilles ! » Tugdual Denis lui répond en écho : « Je veux restituer le vrai, chercher le beau, et si possible faire la paix ».

Il ne parle pas de l’Ukraine. Dans cette guerre, une bonne partie de la « droite Tolkien » a choisi Poutine. Elle explique que le maître du Kremlin a agi en légitime défense et que les Ukrainiens l’ont bien cherché.

« A mes yeux, le poutinisme est impardonnable », confiait récemment Alain Finkielkraut à L’Express. Il ajoutait : « Contrairement à ce que toute une gauche nous explique, le Rassemblement national n’est plus fasciste. Mais il demeure très largement poutinien. C’est une raison suffisante pour ne pas lui faire confiance. »

Proche du philosophe, en qui il a trouvé un capitaine de Tréville, Mathieu Bock-Côté fut un jeune lecteur de sa revue Le Messager européen. Le nationaliste québécois s’est retrouvé dans le concept de « petite nation », emprunté par « Fink » à Milan Kundera. Il s’est passionné pour l’histoire des Slovènes, des Croates et des pays Baltes. « Je crois légitime que ces petites nations ne voient pas leur existence secondaire à l’échelle du monde, explique-t-il, et je les comprends, ces dernières décennies, d’avoir cherché la protection de l’Occident, pour se protéger des Russes qui avaient tout fait pour dissoudre leur existence nationale ».

On le devine plus proche des patriotes ukrainiens. Ce n’est pas la moindre de ses divergences avec la « droite Tolkien ». On aurait aimé qu’il l’assumât dans son livre. L’avenir de la civilisation européenne ne se joue-t-il pas en Ukraine ? Les Ukrainiens ne se battent-ils pas aussi pour notre liberté ?

Philippe de Villiers et d’autres se réclament de la chevalerie. Pourtant, comme l’a déclaré Pierre Manent sur Le FigaroTV, ils refusent de soutenir un pays « représentant cet héroïsme » : l’Ukraine. Ils prétendent défendre la liberté d’expression. Mais qui l’incarne aujourd’hui à leurs yeux ? L’ancienne patronne de la branche française de Russia Today, Xenia Fedorova, qui tient le discours du Kremlin !

Du temps de l’URSS, une certaine gauche fut aveuglée par le « breuvage enivrant » du bolchévisme, selon l’expression de François Furet dans Le passé d’une illusion. Un siècle plus tard, hypnotisée par le poutinisme, une certaine droite est en train de perdre son âme.



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Author : Sébastien Le Fol

Publish date : 2026-06-03 14:00:00

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