Les Ordres des professions de santé sont, une fois encore, gravement mis en cause. Ces derniers mois, l’Inspection générale des finances (IGF) avait publié trois rapports au vitriol sur l’Ordre national des médecins, l’Ordre national des pharmaciens et de l’Ordre national des chirurgiens-dentistes. Lundi 1er juin, l’IGF publie cette fois une note de synthèse de son travail et propose une profonde réforme « à court terme ». Le but : mettre en place une gouvernance ouverte au-delà de la seule profession et notamment aux représentants des patients, une gestion mieux encadrée et un contrôle exercé par l’administration.
Mais l’IGF va plus loin et invite aussi les pouvoirs publics à étudier deux scénarios de transformation. Le premier propose tout simplement de… supprimer les trois Ordres ! Leurs missions de régulation seraient alors confiées à la Direction générale de l’offre de soins (DGOS) et aux agences régionales de santé (ARS) et leurs compétences disciplinaires aux juridictions administratives de droit commun. Le second envisage la fusion de tous les Ordres de santé en une seule entité qui serait dotée de règles de gestion plus robustes. Deux pistes qui supposent « des mesures de niveau législatif », précise l’IGF.
Des patients en premières lignes
La sévérité de ces conclusions s’apprécie en relisant les trois rapports de l’IGF, qui décrivent des « dysfonctionnements » qui touchent aussi bien les missions de régulation et de discipline que la gouvernance et la gestion des trois institutions. Ces défaillances ne relèvent pas de l’accident, assure l’IGF, mais traduisent « la fragilité intrinsèque du modèle ordinal de régulation des professions de santé » et entraînent « des conséquences graves en matière de protection des patients ». Or, c’est probablement sur ce dernier point que les Ordres faillissent le plus gravement, alors qu’il s’agit du cœur de leur mission.
Ainsi, dans deux des trois conseils départementaux de l’Ordre des médecins audités, des signalements pouvant relever d’infractions pénales graves, notamment des violences sexuelles, n’ont donné lieu à aucune suite, ou à de simples rappels à l’ordre. Le rapport de l’IGF revient notamment sur le cas de Joël Le Scouarnec, condamné en 2025 à vingt ans de réclusion pour viols et agressions sexuelles sur 299 victimes. Dès 2005, le chirurgien avait été condamné pour détention d’images pédopornographiques, sans qu’aucune poursuite disciplinaire ne soit engagée. En 2008, il était même réinscrit au tableau, en Charente-Maritime, malgré cette condamnation.
Ce constat n’épargne pas les autres Ordres. Chez les pharmaciens, l’affaire Urgo – un système qui aurait impliqué plus de 8 000 praticiens ayant reçu près de 55 millions d’euros de cadeaux – n’a, à ce jour, donné lieu à aucune poursuite disciplinaire. Pire, parmi les pharmaciens mis en cause figurent 47 conseillers ordinaux, dont 18 déjà condamnés en première instance. Selon l’IGF, le « modèle de justice rendue par les pairs » de l’Ordre ne serait pas étranger à cette inertie. Dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur et Corse, le conseil régional a décidé, début 2025, de ne déposer aucune plainte et de « soutenir les pharmaciens poursuivis ». L’outil informatique de l’Ordre des pharmaciens, lui, ne permet même pas d’identifier les professionnels suspendus et donc de garantir qu’ils n’exercent plus. Du côté des chirurgiens-dentistes, l’IGF a aussi repéré des praticiens ayant continué d’exercer ou perçu des indemnités journalières d’arrêt maladie alors qu’ils étaient sous le coup d’une suspension, l’Ordre ne vérifiant pas l’effectivité de ses propres sanctions.
Quant aux missions de contrôle, elles sont mal assurées, voire abandonnées. Aucun des trois Ordres ne vérifie correctement la formation continue de ses membres – alors qu’un médecin sur cinq seulement respecte cette obligation. Quant au contrôle des cadeaux consentis par les industriels, l’Ordre des médecins accumulait 91 000 déclarations non traitées en 2024, tandis que l’Ordre des chirurgiens-dentistes a tout bonnement renoncé à exercer cette mission.
Villa avec piscine et appartement à 6,7 millions d’euros
Le volet gestion n’est pas plus reluisant. L’IGF pointe des dépenses « émaillées d’irrégularités », des achats « non conformes aux règles de la commande publique » et des indemnités et défraiements « insuffisamment justifiés, voire irréguliers ». Côté médecins, on retrouve les exemples déjà épinglés dans le pré-rapport de l’IGF, révélé par Le Canard enchaîné au printemps 2026, comme cette villa de 1 200 m² avec piscine acquise 3,9 millions d’euros par le conseil des Alpes-Maritimes, ou les 15 000 euros de frais de courses de taxi pour une seule conseillère. Un contexte de critiques qui n’a pas empêché l’Ordre d’augmenter l’indemnité de fonction du président de 104 000 à 120 000 euros, en septembre 2025.
Les chirurgiens-dentistes ne sont pas en reste : leur conseil national a acheté en octobre 2025 un appartement de 405 m² pour 6,7 millions d’euros, sans concertation préalable avec sa commission de contrôle financier et alors qu’il disposait déjà d’un siège de 1 917 m² plus deux autres appartements. L’instance accumule par ailleurs l’équivalent de plus de deux ans de trésorerie et a malgré tout augmenté les cotisations obligatoires de ses membres. L’IGF évoque un « enrichissement sans lien avec l’évolution et la réalisation des missions » de l’Ordre des chirurgiens-dentistes et estime que les cotisations sont « décorrélées » des besoins.
L’Ordre des médecins déjà fragilisé
Sur les trois institutions visées, l’Ordre des médecins est particulièrement décrié depuis plusieurs années. En mars dernier, le pré-rapport de l’IGF dressait déjà un réquisitoire sévère qui venait s’ajouter aux conclusions tout aussi cinglantes de la Cour des comptes (2019) et de l’Igas (2007). L’instance proposait alors la mise sous tutelle et/ou la dissolution du conseil de l’Ordre de Paris, embourbé dans une crise électorale depuis 2024.
Ces dernières années, l’Ordre des médecins a aussi été critiqué pour la lenteur de ses sanctions envers Didier Raoult, interdit d’exercice en octobre 2024 seulement, plus de quatre ans après avoir commis onze infractions au Code de la santé publique et, à l’inverse, pour sa célérité à poursuivre des médecins coupables d’avoir dénoncé des pseudo-médecines comme l’homéopathie. Ces dérives, solidement documentées depuis près de vingt ans, remettent non seulement en cause la gestion des Ordres, mais aussi leur légitimité.
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Author : Victor Garcia
Publish date : 2026-06-03 16:04:00
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