Combien d’indignations forgent une impuissance ? Combien de dysfonctionnements établissent un bilan ? Après la découverte d’un corps inanimé dans le Gers ce jeudi, celui de la jeune Lyhanna disparue depuis le 29 mai, le ministre de la Justice Gérald Darmanin s’est empressé, à raison, de prendre la parole pour condamner avec force les multiples défaillances du système judiciaire dans cette funeste affaire : « Nous sommes tous terrifiés par ce dysfonctionnement qui est révélateur du fait que l’on ne prend pas au sérieux la parole de l’enfant. […] On a de quoi s’interroger sur notre responsabilité collective. »
Une sortie empreinte d’une gravité et surtout d’une lucidité bienvenues mais qui, revers de la médaille, engendre une impression d’inaction, d’absence de résultats, chez ceux qui l’ont écoutée : après près de dix années au pouvoir, le gouvernement en est encore à déplorer d’immenses « trous dans la raquette », comme l’a dit le porte-parole de la Chancellerie Sacha Straub-Kahn.
Ce vendredi 5 juin, le président de la République s’est lui aussi exprimé sur cette effroyable disparition. « Il est clair qu’il y a un dysfonctionnement. Nous ne pouvons pas ne pas voir que des failles se sont révélées, il faut maintenant les clarifier […] Les choses ne se sont pas passées comme elles auraient dû se passer, c’est une évidence, et c’est inacceptable. » Le voici contraint de se justifier : « Depuis 2017, j’invite chacun à regarder les moyens qui ont été mis dans la gendarmerie, la justice… »
À qui la faute ? C’est en partie injuste, peut-être : le risque zéro n’existe pas et les meilleures volontés du monde, surtout les meilleures politiques publiques du monde, seront toujours rattrapées par l’horreur. Mais tout de même, à qui la faute si après deux quinquennats, on pointe encore les délais de prises en charge des dossiers et les carences de tribunaux engorgés ? À qui la faute s’il faut affirmer une fois de plus que la situation est inacceptable ?
L’enquête administrative lancée par le garde des Sceaux et son collègue de l’Intérieur Laurent Nuñez déterminera les failles individuelles et collectives qui ont permis au suspect Jérôme B. de passer à l’acte après avoir été à plusieurs reprises dans le radar de la justice. D’ici là, le volontarisme affiché par les membres de l’exécutif se noie dans un sentiment d’impuissance qui ne s’estompe pas. En 2025 déjà, après la mort d’Elias, un adolescent poignardé par deux mineurs connus de la Justice, Gérald Darmanin avait pointé des « dysfonctionnements ». Le disque est rayé. L’Histoire condamnée à se répéter ?
Si la communication du gouvernement suscite à ce point l’irritation, elle le doit aussi à un phénomène d’accumulation. Il n’y a même pas une semaine, nous avons assisté à un autre aveu de cette même impuissance. Après leur victoire en Ligue des champions, les joueurs du Paris Saint-Germain ont été invités dimanche à l’Elysée pour recevoir les félicitations d’Emmanuel Macron. Le président de la République a introduit son propos en commentant, devant l’ensemble des joueurs et du staff parisien, la mine grave et le regard bas, les violences et dégradations commises durant la nuit de la victoire. « On a vu, et je ne veux pas qu’on s’habitue à ça, et personne n’a envie qu’on s’habitue à ça, des scènes de violences inacceptables à Paris et dans d’autres villes, hier soir, une bonne partie de la nuit. Merci à nos policiers et nos gendarmes, on sera intraitables avec ceux qui ont été attrapés. On ne veut plus voir ça. Fini. On en a ras le bol. Terminé ! ».
La communication du poing sur la table
Outre que la séparation des pouvoirs permet difficilement au président de la République d’affirmer que la justice sera « intraitable » avec les voyous et les casseurs interpellés, que faut-il penser d’un ton aussi péremptoire ? Voire surjoué ? « Fini » ; « ras le bol » ; « terminé » ? Qui peut le croire ? Alors, pourquoi le dire ? Oui, Emmanuel Macron est un adepte des « colères noires » qui fuitent à dessein du conseil des ministres, un partisan du « parler cru ». Mais celui qui est, depuis un moment, à la recherche d’une parole performative perdue joue ici contre son camp : la communication du poing sur la table a ceci de contre-productive qu’elle génère d’autant plus d’attentes, puis de frustrations, puis de déceptions. Et contribue, in fine, à desservir la parole du politique. D’autant que, de son côté, le patron de Beauvau Laurent Nuñez a défendu bec et ongles sa doctrine de maintien de l’ordre et l’action des forces de police dans la nuit de samedi à dimanche.
Depuis son élection en 2017, Emmanuel Macron a toujours été tiraillé dans sa communication face à l’actualité, aux violences, aux faits divers qui, dans bien des cas, n’en sont pas. Loin de lui l’ambition d’être sur toutes les balles, à la manière d’un Nicolas Sarkozy en son temps. Le 5 juillet 2020, Philippe Monguillot, un chauffeur de bus de 58 ans, est lynché à mort à Bayonne. Neuf jours plus tard, le 14 juillet, Emmanuel Macron n’en dira pas un mot lors de sa traditionnelle interview. Il se rattrapera quelques jours plus tard, au 20 heures de TF1 : « Ecoutez, là-dessus, je l’ai toujours dit et je le redis avec fermeté, c’est la tolérance zéro. » Puis enchaînera avec une phrase malheureuse : « Je n’accepterai pas dans notre pays que ces incivilités deviennent une habitude. » Au crépuscule de ce décennat, la puissance du verbe ne fait, malheureusement, que donner du relief à la faiblesse de l’Etat.
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Author : Erwan Bruckert
Publish date : 2026-06-05 16:34:00
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