Un refus surprise. Dans la soirée de mardi 2 juin, l’article principal de la loi de programmation militaire a été rejeté au Sénat, une majorité de sénateurs se prononçant contre l’article 2 de la Loi de programmation militaire qui prévoyait une rallonge de 36 milliards d’euros supplémentaires pour les armées. Le texte, qui porte à 436 milliards d’euros les dépenses militaires prévues d’ici à 2030 – une rallonge de 36 milliards en plus par rapport à la LPM de 2023 – avait été voté largement par l’Assemblée ces derniers jours. Il devait en principe être voté sans encombre dans la Chambre haute.
Mais les sénateurs Les Républicains, qui attendaient une augmentation de 50 milliards d’ici à 2030, se sont heurtés à l’opposition de Catherine Vautrin, la ministre des armées, et du groupe socialiste. La proposition LR, qui aurait porté le budget des armées à 2,7 % du PIB – contre 2,3 % en 2025 – a été rejetée à cinq voix. « Nous avons assisté toute la journée à un déploiement d’efforts d’une ministre des Armées qui s’est battue pour faire baisser son budget de 14 milliards d’euros. C’est incompréhensible », a regretté auprès de l’AFP Cédric Perrin, le président de la commission de la défense du Sénat. Catherine Vautrin avait apporté des explications plus tôt dans la soirée, au sein de l’hémicycle : « 36 milliards, c’est déjà beaucoup d’argent. Honnêtement, 50 milliards entre maintenant et 2030, c’est un objectif qui nous paraît extrêmement difficile à financer. Un montant aussi important soit-il, dès lors qu’il n’est pas soutenable, peut-il devenir réalité ? ». Avec, à la clé, un Sénat divisé : 28 sénateurs centristes pour, 22 contre, 8 abstentions et à une opposition d’un bloc des LR. Ces batailles de chiffres révèlent une question plus profonde – celle du format et des investissements des armées dans la guerre de demain. Pour l’éclairer, L’Express a interrogé l’ancien député Les Républicains François Cornut-Gentille, spécialiste des questions défense et ancien conseiller de Michel Barnier à Matignon.
L’Express : Que pensez-vous de la réaction des sénateurs ?
François Cornut-Gentille : Les deux parties peuvent se défendre. Le gouvernement et Emmanuel Macron sont tout à fait fondés à faire valoir qu’après des périodes où la défense a servi de variable d’ajustement, ils sont les premiers à avoir opéré un redressement. Le chiffre du doublement du budget de la défense en dix ans est absolument réel. Ce sont bien eux qui en sont à l’origine. Cela dit, le gouvernement a peut-être eu tort de survendre cet effort – de laisser entendre que la situation était catastrophique avant, et que le redressement était accompli grâce à eux. En vérité, bien que très fort, il n’est pas complètement suffisant.
L’argument de Cédric Perrin repose lui aussi sur une part de vérité : la précédente loi de programmation militaire avait été sous-évaluée. Même avec 36 milliards supplémentaires – un chiffre considérable, il ne faut pas le nier -, il y a un hiatus entre cette LPM et la revue nationale stratégique, qui nous fixe pour objectif d’être capables de dissuader une agression russe d’ici 2030. La trajectoire actuelle permet plutôt d’atteindre cet horizon en 2035.
Les sénateurs du groupe LR n’ont donc pas complètement tort sur le fond. La question est ailleurs : la situation politique permet-elle de faire ce qu’ils préconisent ? Sans majorité solide, il est difficile d’engager des choix lourds et douloureux pour le pays.
Que pensez-vous du texte de la LPM en lui-même et de ses orientations ?
Nous faisons le maximum dans notre cadre politique et budgétaire. Le budget a plus que doublé depuis 2017. C’est bien, mais il faudrait se donner les moyens de faire davantage. Car ce doublement du budget n’est pas un doublement des moyens : l’inflation et le renchérissement des équipements font qu’on est très loin de ce qu’il faudrait. Le modèle de nos armées reste très contraint.
Ce constat est vrai pour chacune d’entre elles. À titre d’exemple, pour l’armée de l’air, le format à 187 Rafales peut paraître important. En réalité, compte tenu de la multiplicité des missions, il est très réduit. Pour la Marine aussi : si on prétend surveiller les voies maritimes et être présent dans les outre-mer, on est en dessous du format nécessaire.
Faudrait-il alors faire des choix et privilégier une armée par rapport à une autre ? On a beaucoup évoqué le terme « d’armée bonsaï » pour parler de l’armée française : beaucoup de choses différentes, mais en petites quantités…
C’est le sujet majeur, qui est en général discuté uniquement entre militaires et industriels. La question n’est pas seulement combien on met, mais sur quoi on le met. Dans les années 1930, avant la Seconde Guerre mondiale, le Front populaire a décidé à juste titre d’augmenter les crédits de défense, mais a finalement laissé les militaires faire des choix assez sclérosés. On est un peu dans la même situation. Il faut sans doute mettre plus d’argent, mais s’assurer qu’il soit dépensé de façon réellement pertinente, en interrogeant le modèle d’armée lui-même.
C’est là que les politiques doivent intervenir. Par définition, les industriels et les militaires cherchent à reproduire ce qu’ils savent bien faire. Or, ce n’est pas nécessairement ce qui prépare la guerre de demain. Il faut une réflexion politique approfondie, peut-être un nouveau livre blanc. Parce qu’en dépit des efforts que j’ai décrits, on reste très proches d’un modèle d’armée de 1995, pertinent dans un monde qui a disparu.
Le grand public peut avoir l’impression que l’effort supplémentaire est une réponse à l’Ukraine. En réalité, cet effort permet à peine de financer le modèle qui était prévu avant l’Ukraine. Je ne suis pas certain que tous les commentateurs des questions de défense l’aient compris, et encore moins les aspirants à la présidentielle.
Cela signifie-t-il que la défense devrait s’inviter dans le débat de la présidentielle 2027 ?
Oui. Compte tenu de l’importance des enjeux géostratégiques actuels, la défense – qui était jusqu’ici largement absente du débat public – devrait à mon sens en être un élément central en 2027. Il faut redéfinir l’ampleur de l’effort. Dans les circonstances actuelles, le gouvernement a fait le maximum qu’il pouvait, j’en suis convaincu. Mais pour aller plus loin, il faut l’expliquer et créer les conditions d’un débat. Elles ne sont pas réunies aujourd’hui.
Il faut trouver le ton juste : s’il est dit que tout va bien, les gens estimeront qu’on peut investir ailleurs qu’en défense. Réduire le problème à la menace russe est aussi insuffisant. Bien au-delà de Moscou, le monde est devenu globalement très dangereux. La défense devient vitale, parce que la force seule n’emporte plus tout.
Lors d’auditions récentes au Sénat, le chef d’état-major des armées, Fabien Mandon, a alerté sur le risque de décrochage de la puissance militaire française face à l’Allemagne. Qu’en pensez-vous ?
C’est un phénomène qu’on découvre depuis peu, mais qui est en réalité assez visible depuis cinq ou six ans. La France se targue à juste titre d’avoir l’armée la plus performante d’Europe. Or, l’effort allemand décidé depuis trois ou quatre ans porte le budget de la Bundeswehr à environ 108 milliards d’euros, contre 64 pour nous. D’ici quelques années, l’Allemagne fera le double, voire plus. Berlin ne se contente plus de dominer l’Europe économiquement – elle veut retrouver une influence géopolitique. C’est un changement important.
Cela ne signifie pas qu’ils seront à notre niveau demain. Ils ont un retard considérable à rattraper. Mais avec ce niveau d’investissement, il est évident qu’à terme un problème se pose pour Paris. Il y a un risque de décrochage. L’Allemagne pourrait prendre le leadership en matière de défense dans les dix ans, ce qui change sensiblement la configuration européenne.
La France n’est-elle pas contrainte dans ses choix en raison du poids de sa dissuasion nucléaire ?
Certes, la dissuasion nucléaire absorbe une part considérable du budget, mais cela ne dispense pas de l’effort conventionnel – bien au contraire. La réflexion doit avant tout se porter sur les équipements traditionnels et les nouvelles technologies. Sommes-nous capables de rattraper notre retard sur les drones ? Il y a beaucoup d’initiatives, mais sont-elles suffisantes ? Nous avons aussi un vrai sujet dans la Marine : celui du nouveau porte-avions. Si notre budget était illimité, pourquoi pas. Mais avec un budget contraint, il n’est pas inutile de se poser la question de sa réelle utilité. Le chiffre de 10 milliards est évoqué pour la France Libre. En réalité, nous allons plutôt nous approcher de 12 à 15 milliards à mon avis. Avec les infrastructures, nous risquons de monter aux alentours de 20 milliards. Ce qui a des conséquences directes sur le format global de notre Marine.
Dans l’avenir, on peut être impliqué à la fois sur le sol européen, confronté à des risques de déstabilisation dans les outre-mer, avec la nécessité de surveiller des approvisionnements. Or notre Marine est assez réduite. La question est : faut-il un porte-avions, ou faut-il développer la Marine pour tenir réellement notre espace maritime ?
Un rapport sénatorial datant de 2020 pointait que « ne pas se donner les moyens de construire un successeur au porte-avions Charles-de-Gaulle serait le prélude à un déclassement certain de la France sur la scène internationale ». Ne partagez-vous pas ce point de vue ?
Le porte-avions est devenu un symbole. L’effort de défense avant la Seconde Guerre mondiale était symbolisé par la ligne Maginot. Aujourd’hui, quand un gouvernement veut signifier qu’il fait un effort de défense, il se fait photographier sur le porte-avions.
Mais les récents événements au Moyen-Orient devraient nous inviter à réfléchir. Le porte-avions permet surtout de faire peur. Comme nous le voyons en Iran, cela ne marche pas à tous les coups. L’essentiel des bombardements ne s’est pas fait depuis les porte-avions. Ils ont dû se maintenir très loin des zones de menace et donc intervenir mal à propos. Le calcul selon lequel montrer les porte-avions pousserait l’Iran à reculer n’a pas fonctionné. C’est la preuve qu’un équipement technologiquement impressionnant et très onéreux peut n’obtenir qu’un résultat discutable dans une guerre asymétrique.
À partir de ce constat, posons-nous les bonnes questions. A-t-on fait ce qu’il faut en marines de surface pour tenir notre domaine maritime ? En sous-marins ? N’y a-t-il pas un risque à ce que le nouveau porte-avions cannibalise tout cela ? Sans parler des efforts à faire dans le spatial, où l’Allemagne s’est également fixé l’objectif de nous dépasser. Ce sont des questions qui méritent des réponses politiques, pas seulement des réponses militaires et industrielles.
Vous évoquiez les drones. La France a-t-elle un intérêt à en produire massivement aujourd’hui ? N’y a-t-il pas un risque qu’ils soient déjà dépassés dans six mois ?
Nous sommes face à une contradiction compliquée à résoudre. D’un côté, les technologies en matière de drones évoluent très rapidement, et avoir des stocks qui seront obsolètes dans dix-huit mois à deux ans n’est pas idéal. En revanche, en cas de surprise stratégique, il faut être capable de réagir très vite.
Nous devons donc non seulement repenser notre défense, mais aussi notre industrie. Les lois de programmation militaire ont été conçues pour le nucléaire, pour les grands équipements lourds, avec des trajectoires stables sur quinze ou vingt ans. Mais certains sujets évoluent désormais par cycles de deux ou trois mois. Comment être capable de faire à la fois du très long terme et du très court terme ? Nous avons aujourd’hui identifié le problème – sans avoir les solutions.
Dans ce contexte, une Europe de la défense peut-elle réellement exister ? Ou l’effort collectif – notamment permis par les prêts Safe de la Commission européenne – risque-t-il de déboucher sur 27 pays avec 27 défenses différentes, qui risquent de se superposer ?
Nous avons des préoccupations différentes. Les capitales du flanc Est sont confrontées à des problèmes qui ne sont pas complètement les nôtres. Il faut donc vraiment réfléchir à la complémentarité de nos pays – une démarche déjà annoncée par Emmanuel Macron, mais qui doit aller beaucoup plus loin.
Il ne faut d’ailleurs pas simplement remplacer les Américains dans l’Otan. L’Alliance a été conçue dans un autre contexte, et il s’agit de penser la guerre de demain. Il y a à la fois un problème de crédibilité financière – pour entraîner les autres, il faut que notre propre effort soit à la hauteur – et un problème conceptuel : identifier les menaces réelles d’aujourd’hui. Sur ce point, je trouve que la France pourrait être une force d’entraînement. Elle ne l’est pas encore.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-06-05 08:03:00
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