C’est sans surprise que l’ambassadeur américain en Belgique a annoncé que les Etats-Unis étaient prêts à financer le renouveau du nucléaire belge, dans un « deal » à définir : construction de nouvelles centrales ou reprise de celles récemment mises à l’arrêt et dont leur opérateur, Engie, ne veut plus.
Comme c’était sans surprise que le groupe Radiant Energy, basé à Chicago relayé désormais par The Nuclear Company, ait organisé l’année dernière une conférence au cœur de Berlin, la « Anschalt (restart) – Konferenz », sur le redémarrage des centrales nucléaires allemandes, offrant quelques milliards, bien moins que leur valeur, pour une reprise dont leurs propriétaires, électriciens historiques, se détournent.
Les centrales nucléaires belges, allemandes et bientôt espagnoles, actifs échoués des politiques européennes antinucléaires et dont leurs propriétaires, électriciens historiques, ne veulent plus, représentent une opportunité sans précédent. Malgré leurs coûts de redémarrage, elles resteront la capacité de production d’électricité la moins chère, la plus rapidement mise en ligne et la plus profitable de toutes les capacités de production d’électricité bas-carbone en Europe, et pour encore plus de 20 ans. Elles sont un actif stratégique aussi : la main mise sur l’approvisionnement énergétique présent et à venir de ces pays, poids lourds du continent européen.
C’est également sans surprise que Westinghouse et General Electric, les deux majors du nucléaire américain, se mettent en position de gagner les appels d’offres de l’est (Pologne, République tchèque, Estonie, Slovaquie) et du nord (Suède, Pays-Bas) de l’Europe pour les centrales de grandes et de moyennes capacités.
Sans surprise non plus, que la « EU SMR Alliance » peine à réserver l’exclusivité des financements européens aux concepts dont, a minima, la propriété intellectuelle et les centres de décision seraient en Europe plutôt qu’aux Etats-Unis.
L’Europe, une ressource consommable
Tout cela est sans surprise parce que la mainmise des Etats-Unis sur l’industrie nucléaire européenne est une étape essentielle à la guerre de fond qui les oppose à la Russie d’un côté et à la Chine de l’autre. Qu’il s’agisse des réacteurs candidats au redémarrage mais en mal d’opérateurs, des prochains réacteurs de grande capacité, ou des futurs petits et moyens réacteurs SMR, leur prise de contrôle signifie celle de l’approvisionnement énergétique européen. Pour les Etats-Unis, c’est atteindre deux objectifs à la fois : la survie du nucléaire américain passe obligatoirement par la captation des marchés et des financements européens, et la puissance américaine passe par la vassalisation de l’Europe par le biais de sa mise au pas énergétique.
Car il nous restait, il nous reste, une chance à l’autodétermination, qu’elle soit politique ou stratégique : la souveraineté énergétique. Notre autonomie décisionnelle, y compris dans le domaine numérique et donc informationnel et donc démocratique, passe par notre capacité à ne pas subir de chantage énergétique qui menacerait nos besoins fondamentaux.
L’éolien et le solaire sont chinois, pour encore longtemps malgré les efforts de la puissance publique française et européenne, le gaz est américain et encore un peu russe. La question qui se pose aujourd’hui est : que sera le nucléaire, capable de les remplacer tous ? Si nous ratons l’émergence d’une industrie nucléaire européenne, elle sera américaine et nous n’aurons pas assez de vallées à noyer pour compenser avec l’hydroélectricité notre perte de souveraineté.
Ce scénario n’en est pas un. C’est un plan. Un plan qui est partagé ouvertement par le gouvernement américain qui, depuis l’Inflation Reduction Act de l’ère Biden, renchéri par celle de Donald Trump, donne à l’Amérique une politique énergétique intégrée et forte, émanant du gouvernement fédéral plutôt que des seuls Etats, cohérent avec une vision géopolitique qui veut nourrir l’économie américaine d’un côté et préserver ses intérêts extérieurs de l’autre. Dans cette bataille-là, l’Europe est une ressource consommable plus qu’un allié. Il faut être plus fort et détenir, pour mieux les offrir en échange d’obédience, les briques essentielles du graal de l’énergie illimitée.
Pour être fort, il faut restructurer, renforcer, mettre au travail les équipes et les filières du nucléaire américain, les nourrir de projets de construction qui n’existent pas aux Etats-Unis mais se matérialisent de plus en plus en Europe. Pour pouvoir se poser en pourvoyeur, il faut avoir, ce dont seuls Russes et Européens disposent, l’enrichissement qui fait de l’uranium le combustible utile des centrales, ainsi que le traitement, recyclage et entreposage qui en débarrassent son propriétaire en sortie de cœur. Les Etats-Unis ont une vision très claire de ce que sont les atouts stratégiques de l’Europe dans le nucléaire, peut-être meilleure que l’Europe elle-même. Il nous faut une filière nucléaire européenne souveraine, et celle-là se joue dans les cinq prochaines années.
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Author : Myrto Tripathi
Publish date : 2026-06-05 06:00:00
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