15 novembre 2014, à deux pas de la tour Eiffel. Quelques centaines de personnes, costumes ajustés, le cheveu coupé ras, se pressent en direction d’une salle en sous-sol, dans le XVe arrondissement de Paris. La crème de la crème de l’extrême droite française s’est donné rendez-vous pour assister aux « Assises de la remigration », organisées par le Bloc identitaire, un parti groupusculaire obsédé par la défense de la civilisation blanche occidentale contre un supposé « grand remplacement » de la population européenne. Une tribune accueille les neuf intervenants. Sous le pupitre, inscrit en lettres noires : « Du grand remplacement au grand retour ». L’idée de cette réunion : faire connaître et populariser le nouveau concept de l’extrême droite groupusculaire, la « remigration ». Le mot ne figure pas dans le dictionnaire. Concrètement, il s’agit d’organiser le retour massif d’étrangers et de descendants d’étrangers extra-européens, et considérés comme « non assimilés », dans leurs pays d’origine – y compris des citoyens ayant la double nationalité.
Le casting des orateurs est sélectionné avec soin. Parmi eux, Renaud Camus, écrivain à l’origine du concept raciste de « grand remplacement », Damien Rieu, porte-parole de Génération identitaire (qui sera dissous en 2021 pour provocation à la haine et à la discrimination raciale), Jacques Bompard, maire d’Orange et vieux routier de l’extrême droite, Guillaume Faye, auteur phare de la Nouvelle droite et défenseur de l’idée selon laquelle toute société « multiculturelle » serait « multiconflictuelle », ou encore Jean-Yves Le Gallou, ancien cadre du Front national à l’origine du concept de « préférence nationale ». Les prises de parole durent plusieurs heures. La réunion accouche de la publication d’un manifeste autoédité intitulé 30 mesures pour une politique d’identité et de remigration, dans lequel on peut lire : « Loin des illusions de ‘réconciliation’ ou d’assimilation massive, nous pensons que le seul moyen d’éviter le chaos (…) est aujourd’hui d’envisager, de manière pacifique et concertée, la remigration. (…) Si ces mesures peuvent sembler aujourd’hui ‘impossibles’ ou ‘radicales’ à certains, nous sommes persuadés que les temps à venir se chargeront de les rendre à la fois possibles et nécessaires. »
Eric Zemmour et son ministère
21 mars 2022, sur le plateau de M6. Eric Zemmour, candidat à l’élection présidentielle, sort sa dernière carte : la volonté, s’il était élu à l’Elysée, de mettre en place un « ministère de la Remigration ». « On peut imaginer 100 000 renvois par an, argumente-t-il. C’est la remigration de ces gens dont on ne veut plus. » C’est aussi la première fois que le concept est porté dans le débat public.
30 mai 2026. Paris est en ébullition. Le Paris Saint-Germain a gagné la Ligue des Champions pour la deuxième fois consécutive. Des débordements de violence surviennent dans la capitale. Sur le réseau social X, Elon Musk republie une vidéo qui montre plusieurs départs de feu dans les rues de Paris et des groupes de jeunes prendre la fuite, tandis qu’un camion de pompiers arrive sur place. La vidéo est repostée par Alice Weidel, cheffe de l’AfD allemand, assortie du commentaire « Remigration ». Geert Wilders, chef du PVV néerlandais et allié du Rassemblement national, commente : « Arrêtez-les et déportez-les tous… Si vous importez l’Afrique, vous devenez l’Afrique. » Eric Zemmour, à son tour, publie une vidéo (datant de 2025) dans laquelle il réclame : « Nous devons renvoyer les étrangers et déchoir de la nationalité française les doubles nationaux coupables de ces méfaits pour pouvoir mieux les expulser dans le pays de leurs parents. Oui, nous avons besoin de la politique de remigration que j’ai proposée pendant la dernière campagne présidentielle. » Le concept basé sur une conception ethno-différencialiste de la nationalité a fait du chemin. Désormais défendue par des responsables politiques et des partis européens qui récoltent aujourd’hui plus de 20 % des suffrages (l’AfD a recueilli près de 21 % des voix aux élections fédérales allemandes de février 2025), la « remigration » n’est plus reléguée aux marges de l’extrême droite et infuse de plus en plus dans la société.
Elle est régulièrement commentée sur les plateaux de CNews, chaîne de Vincent Bolloré, et fait l’objet de plusieurs publications récentes. Le magazine de la Nouvelle droite, Elements, lui consacre sa Une cette semaine. Jean-Yves Le Gallou, qui conseilla Eric Zemmour pendant la campagne de 2022, vient de publier un ouvrage, édité par la Nouvelle librairie (proche de la Nouvelle droite) intitulé Remigration, pour l’Europe de nos enfants, traduit en quatre langues et préfacée par le militant d’extrême droite autrichien Martin Sellner, qui a participé à diffuser la notion à l’échelle européenne.
L’ambiguïté du Rassemblement national
Car c’est dans toute l’Europe que cette théorie raciste – dans la mesure où elle vise essentiellement les immigrés et descendants d’une immigration extra-européenne, en se basant notamment sur un critère ethnique – gagne en visibilité. Samedi 30 mai, à Porto, des militants d’extrême droite venus de toute l’Europe ont pu débourser jusqu’à 325 € pour assister au « Remigration summit 2026 », un an après l’organisation de la première édition à Madrid. Parmi les participants, des élus de l’AfD allemand, de Vox, le parti espagnol (qui siège avec le Rassemblement national au Parlement européen), mais aussi Jean-Yves Le Gallou, qui organisera un rassemblement similaire en France, le 31 octobre prochain, et compte bien inviter « toute la droite d’Edouard Philippe à Eric Zemmour ». « C’est le rôle des mouvements à la marge de porter des idées précurseures, d’influencer le débat d’idées pour les partis les reprennent ensuite », se félicite-t-il.
Officiellement, le RN, lui, se tient à distance du concept. En janvier 2024, la révélation d’une réunion secrète entre des cadres de l’AfD et des représentants de la mouvance néonazie, pour discuter d’un projet d’expulsion à grande échelle d’étrangers et d’Allemands d’origine étrangère, avait poussé Marine Le Pen à rompre avec ses alliés de l’AfD, avec lesquels elle assurait être « en total désaccord ». Ce qui n’a toutefois empêché ni la députée du Pas-de-Calais ni Jordan Bardella de déjeuner avec Alice Weidel, quelques semaines plus tard, à Paris. Le 18 avril dernier, à Milan, le sommet des Patriotes réunissait les différents partis nationalistes européens alliés du RN. Sur l’estrade, un journaliste italien, micro à la main, fait scander « remigration » à la foule au nom de la « liberté ». Jordan Bardella y partageait la scène avec l’italien Matteo Salvini, et le néerlandais Geert Wilders, tous deux alliés, désormais convertis au concept de « remigration ».
Position du RN
Lui n’y adhère pas. Dans une interview accordée le 12 mai au Frankfurter Allgemeine Zeitung, le président du RN estime que cette position de l’AfD est « incompatible avec les principes » de son parti. Le 2 juin, au micro de BFMTV, la condamnation est moins ferme. Invité à commenter les débordements liés à la victoire du PSG, et les appels à la « remigration » d’Alice Weidel et Geert Wilders, Jordan Bardella évacue, assurant que le sujet du moment « n’est pas d’aller commenter les déclarations de responsables allemands ». Il se contente d’établir un lien entre les émeutes du week-end et l’immigration, déplorant « notre incapacité depuis 30 ans à maîtriser l’immigration à assimiler des populations arrivées dans notre pays et dont beaucoup sont physiquement en France, mais dont l’âme et le cœur sont ailleurs ». Pour Jean-Yves Le Gallou, le positionnement du RN sur le sujet relève de « l’hypocrisie électorale et d’une distorsion entre les oligarques du parti et leur base ». Et si publiquement aucun dirigeant du RN n’assume d’adouber le concept, un proche de Jordan Bardella l’assure : « Aujourd’hui, c’est moins gênant pour nous d’être alliés avec des gens qui défendent la remigration, que d’être associés à d’autres qui sont contre l’avortement. » Tout est une question de curseur.
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Author : Marylou Magal
Publish date : 2026-06-05 14:00:00
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