« Est-ce que, vous aussi, vous trouvez que j’ai un look mémère ? » Ce jour-là, dans son bureau de l’Elysée, Bernadette Chirac a gardé ses lunettes teintées, malgré la pénombre qui s’est installée dans la pièce. Elle n’ignore rien de ce qu’on raconte d’elle. Non, ce n’est pas seulement les mauvaises langues qui, à l’extérieur du palais, s’en donnent à cœur joie pour moquer son allure, et davantage encore, son appartenance à une France d’un autre temps. Autour de son mari, elle le sait bien, certains ne se gênent pas pour critiquer la – mauvaise – image qu’elle renvoie et qui, forcément, nuira au président de la République.
« Est-ce que vous aussi vous trouvez que j’ai un look mémère ? » Que peut répondre un (jeune) journaliste à cette question posée par la première dame de France, qui n’était pas forcément d’un abord très facile. « Vous savez, je maîtrise très mal l’anglais. » Elle a souri, et pas qu’un peu.
Le contraire de son image
Ce jour-là, elle avait raconté le dimanche où son mari était devenu président. C’était le 7 mai 1995, à 19 h 30. Le maire de Paris s’est enfermé dans son bureau. Elle se trouve avec des proches dans le bureau de son collaborateur, Bernard Niquet. Dans un silence de mort, le chef de cabinet entre : « Le maire demande que Madame Chirac monte. » Elle gravit le petit escalier Napoléon III en colimaçon pour rejoindre son mari. « Ça y est, je crois que je suis élu », lui annonce-t-il. « Le moment était d’une intensité exceptionnelle. C’est comme une femme qui accouche, on ne se souvient pas des traits du visage, on a du mal à ne pas éclater en sanglots. J’ai senti chez mon mari une transformation presque physique, une espèce de recul. Il y a eu tout à coup une distance. »
Les deux mandats présidentiels de Jacques Chirac ont servi à son épouse à montrer une chose : elle était le contraire de son image. L’opposé de son apparence. Elle en joue. On la croit coincée ? Elle est capable d’un humour corrosif. « Eh bien ! Avec ça, vous n’êtes pas fauché », lance-t-elle en 1997 au maire de Saint-Pétersbourg, qui se réjouit devant elle et le président d’une prochaine visite d’Alain Juppé, qu’elle goûte peu. « Bonjour, monsieur le Stratège », envoie-t-elle de même, au lendemain de la dissolution ratée, à Dominique de Villepin, qu’elle n’aime pas et surnommera « Néron ». En 1999, le couple Chirac, en vacances à l’île Maurice, dîne avec deux parlementaires. « J’ai déjà commandé », prévient le chef de l’Etat. L’un des élus plaisante : « Vous êtes toujours aussi autoritaire, monsieur le Président ! » C’est alors que se fait entendre la voix de Bernadette Chirac : « J’aimerais bien qu’il soit aussi autoritaire avec son pays qu’il l’est avec sa famille ou ses proches… »
Il ne faut surtout pas croire qu’elle se serait résignée à jouer les pots de fleurs. Dans la foulée de la réélection de 2002, en marge d’une remise de décorations, Bernadette Chirac avait glissé à Philippe Douste-Blazy, alors président du groupe UDF à l’Assemblée et maire de Toulouse : « Sachez que nous vous aimons beaucoup. » Un terrible « nous » de majesté… Un autre jour, dès le début du second mandat, elle s’était penchée à l’oreille de Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, pendant un congrès de l’UMP : « Et si on lançait l’idée d’une nouvelle candidature de mon mari. » Elle osa une fois cette incroyable confidence à propos de « Jacques » : « Il a des défauts, mais je ne vois personne pour le remplacer. Et il ne sait rien faire à part ça. Vous le verriez faire le lit, c’est comique. Même cela, il n’y arrive pas. »
Ombre et lumière
Le 15 juillet 2004, Madame Chirac fait encore et toujours de la politique. La veille, le chef de l’Etat, lors de sa traditionnelle interview télévisée, a haussé le ton, comme jamais, contre Nicolas Sarkozy : « Je décide, il exécute. » Elle décroche son téléphone, appelle celui qui est encore à Bercy et lui demande de venir la voir. Si l’on en croit ce dernier, la réponse est d’abord négative : « Je pense trop de mal de votre mari en ce moment. » Mais elle insiste et finit par obtenir gain de cause. Lors du rendez-vous, la première dame de France aurait indiqué à Sarkozy : « Les Français veulent que Jacques Chirac et vous, vous travailliez ensemble ! »
Le contraire de son image… On la croit prête au pardon ? Elle n’oublie rien. Au moment même où elle fait des risettes à Sarkozy, elle lance à un visiteur de l’Elysée, très proche des Chirac, mi-sérieuse, mi-taquine : « Vous prenez cet ascenseur ? Savez-vous que Sarkozy l’a pris récemment. » On la croit aimable ? Elle peut être froide, voire cassante. En pleine campagne présidentielle, au sortir d’une exposition inaugurée avec son mari, elle refuse d’embarquer dans le véhicule banalisé qu’on lui propose, règles de financement obligent : elle exige sa voiture officielle. Butée, elle restera une heure seule dans l’exposition avant de se résigner, les photographes ne la lâchant pas… On la pense épouse conciliante ? Pendant sa campagne cantonale en Corrèze, en mars 1998, tandis que la rumeur d’une liaison entre son mari et Claudia Cardinale a couru dans tout Paris, elle lance aux journalistes et aux photographes qui l’accompagnent pour la journée : « Pourquoi toute cette presse ? Je ne suis pourtant pas Claudia Cardinale ou Gina Lollobrigida, tout de même ! » De l’art de transmettre des messages ciblés par journaux interposés.
Elle fut, il y a longtemps, interrogée à la télévision sur la mort. Elle avait répondu : « Je ne voudrais pas rester seule, derrière mon mari. » Puis ajouté, dans un paradoxal lapsus : « Je préférerais que ce soit lui qui parte le premier. » L’émission s’appelait Ombre et lumière.
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Author : Eric Mandonnet
Publish date : 2026-06-06 10:05:00
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