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Marcel Gauchet : « Je ne m’attendais pas à ce retour de l’antisémitisme… »

Marcel Gauchet : « Je ne m’attendais pas à ce retour de l’antisémitisme… »

« Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ? Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? » Cent trente ans après la lettre de Zola à la jeunesse, la même question se pose. Inlassablement. Ce mal, avec lequel l’Occident croyait en avoir fini, revient, et hante de nombreux de citoyens. L’intellectuel Marcel Gauchet analyse pour L’Express les ressorts de ce retour de l’antisémitisme, sa cristallisation des dernières années. Et parle de l’avenir.

L’Express : Comment comprenez-vous ce qu’il faut bien appeler le retour de l’antisémitisme ?

Marcel Gauchet : J’avoue que s’il y a une chose à laquelle je ne m’attendais pas, c’est celle-là. J’étais convaincu que l’antisémitisme était en voie de disparition, pour deux raisons de fond. D’abord parce que, de manière générale, l’imaginaire biologique de la « race » était en train de s’évanouir historiquement. Il ne parle plus. Il ne dit plus rien à personne. Quand on parle de « racisme » aujourd’hui, on parle de tout autre chose que du « racisme » du passé. Ensuite et surtout, parce que l’existence de l’Etat d’Israël sapait à la base le thème central de l’imaginaire antisémite : le projet d’une domination juive. « Ils sont partout, ils tirent les ficelles, ce sont eux qui mènent le monde… » La particularité de l’antisémitisme, en effet, est d’être construit sur la peur d’une domination, à la différence du racisme ordinaire, si j’ose dire, qui exprime le sentiment d’une supériorité sur les « races inférieures ».

Les juifs, pour l’antisémite, sont une « race supérieure » qui ambitionne de soumettre les autres peuples à sa domination. D’où la dérive possible vers l’idée d’un combat à mort qui a guidé la politique d’extermination nazie. Mais comment accorder cette vision du complot juif avec l’existence d’un petit Etat concentrant l’essentiel de l’existence juive dans le monde ? Pas de meilleur argument pour dégonfler le fantasme.

Et puis voilà que tout a changé au cours des deux dernières décennies. Tous les repères ont été bouleversés. La guerre à Gaza déclenchée par les massacres du 7-Octobre a provoqué la cristallisation en grand d’une image de l’Etat juif qui couvait depuis un moment et qui en fait une sorte de réincarnation du complot juif sous un nouveau visage. Je pensais qu’Israël désamorcerait définitivement cette représentation. Il en est devenu le support.

Dans le contexte de l’affirmation du « Sud global », de sa composante musulmane en particulier, et de la revanche à prendre sur l’Occident colonial, Israël fait figure de pointe avancée de l’esprit de domination occidental. En regard de la victime absolue que représente le Palestinien « génocidé », il est un concentré de la nature criminelle du suprémacisme blanc. Il a beau être petit, il manipulerait la première puissance mondiale, les Etats-Unis, dans le sens de ses intérêts. Ressentiment du Sud et identification victimaire au nord se conjuguent pour en faire une figure maléfique redoutable. Il faut dire, hélas, que bon nombre de traits de la politique du gouvernement israélien actuel ne font rien pour arranger cette image.

Le problème est que ce nouvel antisémitisme est effectivement très différent de l’ancien, et qu’il lui est facile de s’abriter derrière l’alibi de l’antisionisme.

Face à la montée de l’antisémitisme, le désarroi des Français juifs s’aggrave depuis vingt ans. Mais jamais ce dernier n’avait atteint le niveau des derniers mois, depuis le 7Octobre. Au point que certains se demandent, le cœur lourd, s’il existe un avenir pour eux dans leur pays, la France. Est-ce l’effet de l’augmentation des actes ? Ou y a-t-il autre chose qui a changé – notamment dans le débat public ?

Quelque chose a changé dans l’ambiance collective qui tient, je crois, au soupçon de complicité avec Israël, érigé en coupable de principe. Le soupçon est pénible à vivre et démoralisant par l’absence de solidarité qu’il fait craindre. Entendre tous les jours le mot de « génocide » martelé par les médias et les réseaux pour signifier qu’un génocide peut en effacer un autre peut être vécu comme une mise en accusation insupportable. Pour autant, je continue de croire que la France est vaccinée contre tout ce qui pourrait ressembler à une politique discriminatoire ou même l’acceptation tacite d’une pression sociale à l’exclusion. Les gouvernants pourraient le manifester d’une manière plus ferme, mais il ne fait pas de doute pour la très grande majorité des Français que l’avenir des juifs Français est en France.

L’antisémitisme qui sévit à gauche aujourd’hui est-il le même que par le passé ?

Un antisémitisme de gauche s’est installé au XIXe siècle comme une variante d’anticapitalisme, en fonction du vieux lien associant les juifs à l’argent. C’est cet antisémitisme-là que le dirigeant du parti social-démocrate allemand August Bebel a dénoncé d’une formule fameuse comme « le socialisme des imbéciles ». Il y a quelque chose en commun entre cet antisémitisme du passé et l’antisémitisme d’aujourd’hui qui est l’association à la puissance et au privilège. La différence est que la puissance et le privilège sont d’ordre géopolitique aujourd’hui beaucoup plus que d’ordre économique. C’est l’alliance étroite d’Israël avec les Etats-Unis qui alimente le thème, bien plus que la puissance de la banque juive.

Certains Français juifs ont désormais très concrètement peur que Jean-Luc Mélenchon arrive au pouvoir…Se font-ils « peur pour rien » ?

Le danger, en cas de succès de Mélenchon à l’élection présidentielle – ce qui n’est quand même pas le scénario le plus probable –, ce ne sont pas les mesures qu’il pourrait prendre en termes de politiques publiques, mais les débordements d’une partie de sa base, du côté des banlieues. On ne cultive pas impunément des clientèles en attente du grand jour.

Une difficulté est de savoir dans quelle mesure il existe encore une exception française vis-à-vis de l’antisémitisme : l’histoire politique de la France moderne est intimement liée au sort de ses juifs. On l’oublie souvent, mais la Révolution française « invente » la citoyenneté de pleins droits pour les juifs…

Difficile de vous répondre. Au-delà de la Révolution française, il existe sans doute un lien profond tenant au rôle éminent de personnalités juives dans la cause de la République et dans la vie culturelle française. Une exception pour autant ? Je ne sais pas, mais tant mieux pour les juifs, puisque cela veut dire l’exception française a fait école et que l’émancipation est acquise au moins dans le monde occidental.

Quel rôle politique a joué, selon vous, l’affaire Dreyfus en France ?

L’affaire Dreyfus est le vrai moment de la fondation de la République en France, sa fondation intellectuelle et morale. Comme on le sait, la IIIe République s’est établie par raccroc, dans une grande incertitude politique et sans même de véritable Constitution. Elle s’est installée pour de bon avec la victoire électorale des Républicains aux élections de 1879 qui en a fait la « République des Républicains ». Mais elle restait un régime empirique, sans véritable colonne vertébrale du point de vue des principes. C’est ce que lui a donné l’affaire Dreyfus. La victoire de la cause dreyfusarde a consacré l’idée que la République n’a de sens que si elle est le régime qui fait droit à la vérité quelle qu’elle soit et à la justice quoi qu’il en coûte. C’est ce qui explique son extraordinaire retentissement.

Beaucoup, aux Etats-Unis ou en Israël, disent qu’il n’y a pas d’avenir pour les juifs en Europe. Qu’il n’y a plus d’endroits où ils auront la « masse critique » pour ne pas être les variables d’ajustement d’une politique qui les sacrifiera sur l’autel du calcul électoral. Qu’en pensez-vous ?

Je veux croire que les Européens ne sont pas tombés si bas, en dépit de tout ce qui peut le faire craindre. Indépendamment de toute « masse critique », je continue de penser que l’expérience historique a laissé des marques assez profondes pour qu’elle ne se répète pas. L’incroyable faiblesse des gouvernants actuels face aux menaces dont les juifs font l’objet les condamne suffisamment pour que leurs successeurs corrigent le tir. Les juifs peuvent compter sur un avenir sûr en Europe, même si c’est dans un climat d’hostilité verbale que la liberté d’expression rend difficile à combattre.

Le 23 juin aura lieu la panthéonisation de Marc Bloch. Que représente-t-il pour vous ?

Un grand historien, qui n’aurait pas été panthéonisé pour cela et par ailleurs un patriote admirable. Ce qui me gêne un peu dans cette affaire, c’est la confusion des deux registres. Je trouve pénible que des historiens sans grandeur se saisissent de l’occasion pour se panthéoniser par procuration, si je puis dire. Mais si l’événement est l’occasion pour beaucoup de Français de découvrir et de lire L’Etrange défaite, il aura été salutaire. Ils y trouveront un modèle d’analyse lucide qui les éclairera sur ce qui nous manque dans notre marasme actuel.



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Author : Anne Rosencher

Publish date : 2026-06-07 14:00:00

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