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Mort d’Edgard Morin : quand l’hommage devient narcissisme, par Julia de Funès

Mort d’Edgard Morin : quand l’hommage devient narcissisme, par Julia de Funès

La disparition d’une personnalité connue donne désormais lieu à un phénomène de plus en plus répandu. Alors qu’un décès devrait naturellement attirer notre attention vers celui ou celle qui vient de disparaître, il semble aujourd’hui produire un autre effet. La mort d’un être devient le prétexte d’une valorisation personnelle. Chacun y va de sa photographie avec la personne récemment défunte, comme si l’événement ne consistait plus tant à évoquer celui ou celle qui n’est plus là, qu’à rappeler que nous avons, un jour, croisé sa route. La disparition récente d’Edgar Morin en a fourni une illustration saisissante.

Philosophe majeur, auteur d’une œuvre considérable, il laisse derrière lui plus d’un siècle de vie et plusieurs décennies de réflexion. Pourtant, à parcourir certains hommages, on pourrait avoir le sentiment que l’essentiel n’est plus tant ce qu’il a pensé que le fait de l’avoir rencontré. Les réseaux sociaux se sont couverts de ces clichés pris à la hâte où deux têtes, peu à leur avantage, se compressent dans le même cadre. Le défunt n’a même plus droit à un beau portrait, un selfie approximatif semble désormais suffire à l’hommage. On ne montre plus le disparu dans ce qu’il avait de plus beau, on se montre avec lui. Il devient alors l’occasion d’une mise en scène flatteuse de soi.

Bien sûr, il n’y a rien de condamnable à convoquer un souvenir ! L’hommage passe par la mémoire personnelle et des traces intimes qui méritent d’être racontées. Mais encore faut-il distinguer deux formes de souvenirs. Le premier cherche à faire revivre celui qui n’est plus. Le second sert principalement à mettre en valeur celui qui parle. Dans le premier cas, le souvenir éclaire et valorise le disparu. Dans le second, il éclaire et valorise surtout le narrateur. Dans le premier cas, on recherche l’empreinte, dans le second, un bénéfice.

Tels des charognards se nourrissant des dépouilles

L’empreinte est ce qu’une personne laisse derrière elle. Une œuvre, des idées, une influence, une beauté, une manière de regarder le monde. Le bénéfice est ce que nous retirons personnellement de notre proximité avec elle. Lorsque quelqu’un raconte ce qu’il aimait chez Edgar Morin, la poésie de son intelligence, ses formules bien senties ou la curiosité qui l’animait encore à 100 ans passés, le récit contribue à prolonger sa présence malgré l’absence. Le souvenir agit comme un prolongement de la personne. Mais lorsque le message semble davantage destiné à rappeler une proximité qu’à célébrer un homme, alors quelque chose change de nature. Le souvenir cesse d’être un hommage pour devenir une valorisation personnelle, une prétention symbolique.

Le selfie avec Morin ne dit rien de Morin. Il dit : « Regardez qui j’ai connu. Regardez auprès de qui j’ai été photographié. Regardez le cercle auquel j’appartiens, je ne suis donc pas n’importe qui ». Le défunt cesse alors d’être une fin pour devenir un moyen, un faire-valoir personnel. Son existence, son prestige et jusqu’à sa disparition sont réintégrés dans le récit personnel pour compenser la carence narcissique de ceux qui lui survivent. Comme les charognards se nourrissent des dépouilles, les selfies posthumes prélèvent sur la disparition d’autrui un peu de visibilité pour leurs auteurs.

Or rendre véritablement hommage consiste précisément à privilégier l’empreinte sur le bénéfice, l’autre sur le moi. La mort est l’expérience qui nous rappelle l’importance de celui qu’on perd. Elle nous oblige à regarder l’autre plus que nous-mêmes. Elle impose le recul et l’effacement temporaire de soi. Et pourtant, même face à cette élégance que la mort commande, certains trouvent encore le moyen de ramener l’événement à leur propre personne. Le narcissisme ne connaît donc plus aucune limite symbolique. Pas même celle de la mort, qui devient au contraire une ultime occasion d’exposition. Comme si, jusque dans l’hommage, le moi refusait obstinément de céder sa place à l’autre.

Ce phénomène ne fait que confirmer ce que nous savons déjà : l’individu contemporain ne reconnaît plus grand-chose qui lui soit véritablement supérieur. Comme si le narcissisme contemporain avait atteint son point extrême : celui où même la mort, cette expérience pourtant décentrante, ne parvient plus à nous arracher à nous-mêmes. Le défunt disparaît alors une seconde fois, absorbé non plus par la mort, mais par l’obsession narcissique de ceux qui lui survivent.



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Author : Julia de Funès

Publish date : 2026-06-08 09:45:00

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